Des privilèges massifs

Je précise qu'en tant qu'ancien patron du privé j'ai toujours eu d'excellents rapports avec les élus du personnel et des rapports plutôt bons avec les représentants locaux des syndicats de notre branche, car nous parlions de "notre" entreprise, que tous connaissaient bien. Mais au niveau confédéral les soucis sont différents : si on peut partager des analyses économiques factuelles avec les experts syndicaux dans le secret d'un bureau, on ne trouve plus rien de sérieux dans les proclamations destinées au public. Ces proclamations habillent du terme "justice sociale" la défense d'une double série de privilèges, ceux des syndicats qui reçoivent de l'argent de multiples côtés, pas toujours "catholiques", et ceux, indissociables, de leurs adhérents ou électeurs du secteur public.

Certes, ce ne sont que des privilèges moyens, mais à multiplier par quelques millions de bénéficiaires. Et ils pèsent sur "les autres" directement ou via le ralentissement de l'économie du pays.

Quel est le montant de ces privilèges ? Il y a plusieurs bonnes études sur ce sujet, notamment celles de l'iFRAP (ifrap.org) portant sur des comparaisons publiques/privées et français/étranger. Je rajoute que, pour en avoir une vue d'ensemble, il faut chiffrer non seulement les différences de salaire à qualification égale, mais aussi, et surtout celle entre salaires et allocations de chômage pendant les quelques années où il frappe le travailleur-type du privé, ainsi que le montant des années de retraite supplémentaire, sans parler, dans beaucoup d'institutions, des multiples absences "discrètes" ou tolérées, des avantages en nature de fait (qui peuvent aller très loin en matière de voyages baptisés stages ou colloques) et d'avantages familiaux offerts par des "associations" alimentées par l'argent public.

Je ne serais pas étonné que la somme totale de ces privilèges, pour une vie entière, divisée par le nombre d'années d'activité, se monte à plusieurs centaines d'euros par mois, voire souvent à quelques milliers. Cela, encore une fois, à multiplier par quelques millions de bénéficiaires !

Je ne fais pas du "racisme anti-fonctionnaires", car je suis bien conscient qu'il s'agit de déviations humainement normales lorsque l'on bénéficie de l'immunité, et que s'accumulent au fil des décennies une masse "d'usages" correspondant souvent à des situations dépassées. Ces déviations ne sont d'ailleurs pas l'apanage des fonctionnaires. Elles existent aussi dans certaines grandes entreprises privées, mais sont rabotées chaque fois que l'entreprise est en péril.

Il est vrai que quelques-unes ne l'ont jamais été, et que les privilégiés qui y travaillent ont quelques points communs avec ceux du secteur public. Ces déviations existent également dans les médias et vont de la masse des avantages moyens (intermittents du spectacle) aux avantages vertigineux des "grands" journalistes de l'audiovisuel. Les allocations et avantages fiscaux qui les concrétisent ont été difficilement (et très légèrement) rabotés par "la droite", d'où la hargne contre cette dernière, et leur rétablissement complet serait en cours de discussion.

Tout cela n'est pas forcément bien connu de la masse des électeurs, mais tout responsable sérieux, gouvernemental ou d'encadrement, devrait l'expliquer. Mais il déclencherait probablement une épreuve de force électorale et médiatique s’il est élu ou célèbre, ou des contraintes très directes s’il est un responsable plus moyen ou un simple témoin. Il serait obligé de se taire ou de partir. La tendance actuelle est de faire offrande à ces privilégiés et de les transformer en "clients" électoraux ou professionnels ; pour cela, il faut rester dans l'obscurantisme en prononçant quelques formules rituelles comme "justice sociale" ou "défense du service public" que l’on a du mal à définir et plus encore à relier logiquement aux privilèges défendus.

On récompense le gâchis et la paralysie

Et de plus, tout cela fonctionne mal : avoir trop de monde ne fait pas avancer le travail, mais le ralentit (cette évidence est très difficile à expliquer à ceux qui n'ont pas mis les mains dans le cambouis). Or nous avons trop de monde par rapport aux pays voisins, qui ne s'en tirent pourtant pas si mal. On le vérifie multiples façons : empilement et rivalités dans la chaîne de l'administration territoriale, secteurs "très calmes" dans les hôpitaux dès que l'on dépasse la couche des médecins et infirmières affairées, voire débordées, calme permettant de de multiples "combines" et "comportements déviants de masse" pointés par JM Vittori, qui siphonnent la Sécurité sociale. Mais tout cela sera absout, voire béni au nom de "la défense du service public" !

N’oublions pas que comme on ne peut pas mesurer l’apport économique d’un fonctionnaire, il est convenu en comptabilité nationale qu’il apporte à la collectivité un "plus" égal à ce qu'il coûte. Idem pour le parasite privé ou associatif qui en profite. Il faut s'en souvenir quand on examine les statistiques. Cette convention est commode, mais aveugle : il est probable qu'un bon instituteur apporte beaucoup plus que son relativement maigre salaire, mais il n'est pas certain que l'employé d'une collectivité territoriale, qui doublonne avec son collègue d'une collectivité de niveau supérieur ou inférieur, apporte quelque chose de positif. Les retards, complications et conflits de compétences font soupçonner l'inverse.

Sans parler de la nature même du travail, qui peut être normale (contrôler l’établissement d’un passeport), mais est souvent inutile, voire négative, comme freiner l’activité pour s’assurer du respect d’une "usine à gaz" sociale, fiscale, ou autre, voire favoriser, consciemment ou non, un "siphonnage" des fonds publics en réservant une procédure d’achat aux initiés, ou en participant à une association, commission ou autre entité "ad hoc". L’injustice est alors durement ressentie par l’interlocuteur privé que l’on "balade", paralyse ou écœure. Ce n’est pas du roman, c’est du vécu : ayant été fournisseur d’institutions variées, puis cadre dirigeant contractuel dans le public, j’en ai vu et entendu de belles !

Du privilège à l'injustice

Tout cela se traduit par un ralentissement du fonctionnement national par ankylose, ou du fait des accès de rigueur, eux-mêmes rendus nécessaires par les promesses électorales. Jean-François Revel, alors "de gauche", nous racontait que Mitterrand répondait à ses camarades qui trouvaient son programme catastrophique : "tu veux être élu, oui ou non ?". Nous ne nous sommes toujours pas remis de ce qui a suivi, et en particulier de l'abaissement de l'âge de la retraite de 65 à 60 ans, mesure emblématique de cette dérive électoraliste.

Mais, direz-vous, au moins cet abaissement de l'âge de la retraite a bénéficié à tous et pas seulement aux privilégiés. Ça, c'est ce que l'on voit. Ce que l'on ne voit pas, c'est que diminuer le nombre des actifs crée encore plus de chômage : la quantité de travail n'est pas un gâteau stable à partager, mais le résultat de l'activité économique ; elle se contracte donc avec cette dernière ! Les 39 heures puis les 35 heures sont de même nature : des mesures électoralistes qui contractent l'activité et donc multiplient le chômage. Bref, pour mener au pouvoir le parti des privilégiés, on coule encore davantage ceux qui ne le sont pas .

Parlons de la masse des Français, et non des "riches", simples alibis pour masquer l'injustice de masse : on peut prendre beaucoup à chacun de ces fameux riches, mais comme ils ne sont pas nombreux, ça ne mène pas loin, et surtout ça les fait fuir et massacre l'emploi. Signalons que la Grande-Bretagne a baissé de 50 % à 45 % l'impôt sur le revenu dépassant 150 000 livres (Les Échos du 22 mars 2012) pour garder les riches qui la font vivre.

Pour la masse des Français, donc, le gel du barème de l'impôt sur le revenu "est ce qu'il y a de plus injuste", disait François Hollande en avril dernier dans "L'Express", en promettant de revenir sur cette mesure. Une fois élu, il la prolonge. Mais attention, dans le cadre de "l'ordre juste", car cette ponction n'est pas pour tout le monde : "En 2013, si le mécanisme de décote est bien calibré, il ne devrait donc pas y avoir de hausse du taux d'imposition pour quelque 20 millions de foyers fiscaux (sur 36 millions au total)", selon le Syndicat national solidaire des finances publiques. C'est-à-dire que la clientèle électorale du pouvoir va y échapper, car nous avons vu plus haut qu'une partie de son revenu réel n'apparaît pas sur les feuilles de paye.

Dans le même esprit, on va encore baisser le plafond du quotient familial. C'est une injustice doublée d'une bêtise : ceux qui ont eu des enfants en pensant que ça ne diminuerait pas trop leur niveau de vie se sentiront "roulés", tandis que la mesure menace notre fécondité déjà médiocre, donc les retraites de tous à partir des années 2030.

Et finalement l'obscurantisme

Tout cela s'autobaptise "l’ordre juste" ! S’agissant au contraire d’accroître l'injustice au bénéfice des privilégiés, on ne s’étonnera pas de voir les politiques perdre leur crédibilité, et l’obscurantisme prospérer par le détournement du vocabulaire. La langue de bois communiste n’a pas été perdue pour tout le monde ; il est vrai qu’elle a été d’une redoutable efficacité dans une bonne part des élites française.

Yves Montenay

La version originale de cet article d'Yves Montenay a été publiée sur lecercle.lesechos.fr en date du 17 septembre 2012.