L’ignorance surprend dans un premier temps, mais nous verrons plus bas qu’elle est la conséquence de l’irresponsabilité dont le double discours est une des manifestations. Ce double discours est lui-même une conséquence du clientélisme : il s'agit d’avoir l’air sérieux vis-à-vis de l’extérieur et notamment des marchés, tout en flattant ou remerciant des électeurs dont on sait pertinemment que les désirs sont profondément contre-productifs, ruineux et injustes.

Et ces électeurs prennent d'ailleurs les devants. Ainsi Les Échos nous ont rappelé que la CGT cheminots, désirant que "le changement" se matérialise, a préparé une longue liste de griefs à l'encontre des orientations prises par le président de l'entreprise, tandis que les autres organisations se disent également "plus fermes".

Or cela devrait être insupportable à ceux qui sont censés connaître l'état calamiteux non seulement financier, mais aussi organisationnel et humain de ce monstre intouchable, et notamment de sa partie fret. Je peux en témoigner en tant qu'ancien client important de ce fret ayant continué à suivre cette question souvent très mal exposée dans la presse : exemple parmi bien d'autres, Le Monde du 11 avril 2011 et ses autres articles du même mois (période d'agitation) ont été particulièrement "nuancés" et syndicalement corrects. Pourtant, même la CGT "nationale" est gênée par le comportement de sa fédération ferroviaire. Heureusement, l’IFRAP a joué son rôle de rééquilibrage de l'information.

L'obscurantisme est très naturellement relayé par l’oligarchie syndicale. Je ne dis pas "les syndicats", car, en tant qu’industriel, j'ai toujours eu d'excellentes relations avec les élus du personnel qui ont un rôle très utile pour tous, et des relations plus fluctuantes, mais globalement positives avec les délégués syndicaux. J’emploie donc le mot "oligarchie" pour les interlocuteurs syndicaux au niveau gouvernemental, car on ne sait pas très bien qui ils représentent : pas vraiment leur base, laquelle est d'ailleurs très réduite puisqu'il s'agit du secteur public, et donc pas du tout l'ensemble des salariés et encore moins celui des citoyens (alors que dans les pays scandinaves, presque tout le monde étant syndiqué, l'équivalent français des confédérations n'a pas d'opinions fondamentalement différentes de celles de l'ensemble du pays).

Il est donc étrange que la pratique française ait donné un tel pouvoir à cette oligarchie : codécision de fait avec le politique pour les retraites, les plans sociaux, la formation professionnelle, le droit du travail et ses conséquences économiques.

L’obscurantisme, dans ce cas, c’est de répandre et cultiver l’idée qu’il est naturel de donner un tel pouvoir à des associations en laissant justement dans l’obscurité et sous l’appellation de "progrès social" la consolidation des privilèges d'une petite minorité au détriment du redressement que l’on proclame par ailleurs. On a par exemple enfin mesuré la captation par cette minorité d’une partie du pouvoir d'achat du reste de la population à l'occasion du problème de financement des retraites.

Jean-Francis Pécresse dans Les Échos du 10 juillet remarque donc que "François Hollande risque d'aller au-delà de ce qu'une démocratie politique peut accepter d'une démocratie sociale : conférer force de loi à tout accord signé par les partenaires sociaux". Et même si le candidat devenu président a fortement nuancé cette énormité antidémocratique, l'esprit en demeure comme en témoigne cette récente déclaration : "il n'y aura pas de loi dans le domaine de la vie économique et sociale qui pourra être votée par le Parlement sans qu'il y ait une phase de dialogue et de concertation."

C’est laisser dans l’obscurité que le rôle naturel de cette oligarchie "sociale" n’est pas de participer au lancement les offensives technologiques ou commerciales indispensables, mais de conserver l'emploi (et les avantages) en l'état. Quitte à scier la branche sur laquelle vivent ses adhérents comme le montre l'exemple extrême des dockers et ouvriers du livre, dont on connaît le rôle en matière d'assassinat des ports français et de la presse de notre pays.

C'est également à la proximité entre fédérations syndicales et l'actuel gouvernement que l'on doit la suppression de la RGPP (révision générale des politiques publiques), qui vient d'être proclamée par le premier ministre. L’objectif était que l'État puisse "faire mieux avec moins". Pourquoi cette suppression ? Parce que la RGPP était dénoncée par des syndicats comme ayant "profondément déstabilisé nos services publics et leurs agents" et donc aurait mené à un "démantèlement des services publics".

Or on se souvient que son objectif était d'introduire la culture du résultat dans le secteur public et de rationaliser les moyens mis en œuvre ; elle aurait permis d'économiser environ 15 milliards de 2007 à 2012. Sa réforme était peut-être nécessaire, mais, là aussi, "la musique" est inquiétante : "les agents" passent avant l’efficacité de l’État et demandent donc aux autres citoyens de faire l’effort organisationnel et financier qu’ils refusent : cette défense des privilèges au détriment de la bonne marche de l’État rappelle la "réaction nobiliaire" qui a coulé la France de Louis XVI.

Risquons une image : si les paysans avaient eu depuis deux ou trois siècles des syndicats dotés d’un pouvoir institutionnel, nous aurions encore les deux tiers de la population derrière la charrue, s'épuisant à nourrir leur famille et hors d’état d'importer les produits du reste du monde, des antibiotiques à l'ordinateur, et parallèlement un État incapable de payer ne serait-ce que les instituteurs ! Bref, "la place des syndicats n'est pas à Matignon, mais dans les entreprises".

On pourrait multiplier ces exemples de discours obscurantistes. Le dernier en date est celui du président de la République promettant l'intervention de l'État dans le dossier PSA après l'annonce des 8 000 suppressions de postes. Veut-il obliger Peugeot à perdre davantage d'argent et donc à sacrifier d'autres usines ? Ou veut-il prendre le relais de cet industriel et gaspiller les moyens de l'État dans une industrie "mûre" et écologiquement nuisible d’après ses propres troupes ? On est une fois de plus dans la logique syndicale consistant à maintenir ce qui est dépassé alors que, par exemple, le secteur aéronautique a une production, des emplois et des exportations en accroissement rapide ; de même pour les services (Jean-Marc Vittori et Richard Vainopoulos dans Les Échos du 3 avril).

On est aussi dans "ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas" (en l’occurrence le "sauvetage" de certains emplois au détriment d’autres secteurs), la fameuse phrase de Frédéric Bastiat connue dans le monde entier, sauf en France : on se souvient de cet article du Monde où un journaliste découvrait Bastiat à l’occasion d’un reportage sur le Tea Party, et le décrivait comme un obscur inspirateur de ce mouvement.

De même pour le blocage des loyers, malgré l'expérience historique, de même pour la taxe à 75 %, que notre ministre des finances, Pierre Moscovici qualifie de "patriotique, pas punitive" ce qui laissera de glace les investisseurs étrangers et sera un des éléments les poussant à ne pas venir en France ! De même pour Arnaud Montebourg qui veut mettre à contribution les consommateurs pour rapatrier les centres d'appel qui se sont développés au Maghreb, rajoutant à l'erreur économique la brimade de pays amis et une atteinte à la francophonie économique, qui est pourtant l'un des atouts de nos entreprises dans cette région.

Il suffit pourtant de voir comment ont émergé "les émergents", qui ont monté en gamme en abandonnant des secteurs entiers, ou comment les Italiens et - en principe - les Grecs font des réformes qui ne coûtent rien en débloquant toutes sortes de freins. Mais comme les freins en question sont "les acquis" des clientèles électorales, il n'est pas question d'en parler ! Certes, cette attitude n’est pas le monopole de la gauche, mais la clientèle de cette dernière s’y prête infiniment plus.

Nous voyons donc s’accentuer le cercle vicieux entre posture électoraliste, clientélisme en faveur de couches déjà avantagées proches de la nouvelle équipe, diffusion de cet obscurantisme par les médias et dans une certaine mesure par l'enseignement (par la conviction personnelle des enseignants autant que par les programmes), et en retour, nécessité d'accentuer les postures puis de multiplier les mesures contre-productives par rapport aux objectifs proclamés.

Seules la nécessité et les pressions internationales rompront ce cercle vicieux, mais ce sera d'autant plus difficile et tardif que les liens de causalité avec les échecs - ou les catastrophes - seront justement cachés par cet obscurantisme. Bref ce ne sera pas "nous nous sommes trompés", ou, plus sincèrement "nous vous avons mené en bateau", ce sera "c’est de la faute des autres", "du libéralisme" ou de "la finance" : ça marche depuis 1936, la campagne présidentielle l’a encore rappelé.

La diffusion de cet obscurantisme est illustrée par le jugement des Français sur la politique gouvernementale (Les Échos du 6 juillet). Sont massivement approuvés la mise en place de la tranche d'imposition à 75 %, le rétablissement partiel de la retraite à 60 ans, le coup de pouce au SMIC, l'abrogation de la TVA sociale et la suppression des exonérations sur les heures supplémentaires.

Ce dernier point est un écho du mythe selon lequel l’emploi est en quantité limitée, et donc à répartir. Comment peut-on oublier les ravages de ce mythe ? Rappelons les destructions d'emplois dues aux 40 heures en 1936 (et le sauvetage de 1938 grâce à l'invention des heures supplémentaires par Alfred Sauvy), le sabotage des retraites en 1981 par la baisse de l'âge du départ de 65 à 60 ans, les complications coûteuses des 35 heures et la pagaille qu'elles ont générée dans le secteur public notamment hospitalier. Mais les politiques ne retiennent qu'un seul point de tout cela : "ça a permis de gagner les élections".

Toutes ces mesures vont augmenter le chômage, mais nos énarques revenus en masse dans les fourgons de leur camarade vont soupirer "priorité au politique", et n’en informeront donc pas l'électeur, participant ainsi à la diffusion de l'obscurantisme. On continuera notamment à cacher au citoyen que l'instabilité fiscale et l'insécurité juridique pratiquée pour acheter son suffrage poussent les investisseurs français comme étrangers à s'abstenir de venir chez nous, voire à quitter notre territoire. Si j’étais l’administrateur étranger d'une grande entreprise française, je demanderais au président de l'installer dans un pays plus fiable. Or Les Échos du 17 juillet viennent de confirmer l’importance des investisseurs étrangers dans "nos" entreprises. Trait.jpg

La version originale de cet article d'Yves Montenay a été publiée sur lecercle.lesechos.fr en date du 18 juillet 2002.