Lui qui se vantait d'être « musulman démocrate », comme il y a des chrétiens-démocrates en Allemagne, semble l’être de moins en moins, et notamment licencie à tour de bras les juges et les policiers qui accusent ses proches de corruption.

Dans le camp d'en face, disons, pour simplifier abusivement, chez les islamophobes, on doute que ces « musulmans modérés » existent « puisqu'ils ne se manifestent pas ».

Et pourtant, si le terme « modéré » n'a effectivement pas grand sens concernant la foi, il en a un en matière de comportement. Dans les textes de spécialistes de la question, on parle de « sécularisés », par opposition à la fois à « laïques » et à « islamistes ».

Est sécularisé un croyant qui n'applique pas de règles religieuses à une partie importante de sa vie courante.

Par rapport à la laïcité, il y a d'abord une différence de connotation, puisque la laïcité est ressentie comme un éloignement de la religion, voir une hostilité, notamment parce qu'elle est utilisée en France contre les manifestations extérieures de l'islam. Il y a aussi une différence « de champ » puisqu'il ne s'agit pas d'arborer ou non des signes religieux, mais de prendre des décisions concrètes.

L’exemple le plus de significatif et important est celui de la démographie : dans la plupart des pays musulmans on ne dit plus « j'aurais autant d'enfants que Dieu m'en enverra », mais « j'aurai deux enfants » (ou zéro, un ou trois : bref c'est moi, la femme, qui commande - en général en accord avec mon mari- et non Dieu).

Et c'est ce que l'on constate effectivement : la Tunisie et l'Iran sont, comme en France, à 2 enfants par femme, voire en dessous, et la plupart des autres pays musulmans sont entre deux et trois. On est très loin de la fécondité « naturelle » qui est de sept à neuf (beaucoup de femmes mourant en cours de route) longtemps en usage au Sud, musulman ou pas, moyenne qui intègre des femmes en ayant beaucoup plus (quinze par exemple) si elles sont en bonne santé ou dans un milieu bien médicalisé. Un panorama mondial montre que la fécondité n'est pas liée à la religion, mais à d'autres facteurs dont le principal est l'urbanisation (voir mon article chez Turgot sur ce sujet)

Vu d'Occident, il était temps que change ce comportement démographique, qui a des conséquences géopolitiques importantes.

Quand Napoléon est entré en Égypte, il y avait environ dix fois moins d'Égyptiens que de Français; aujourd'hui ils sont beaucoup plus nombreux que nous. Cette différence va encore s'élargir un peu, puis se stabiliser. Cette stabilisation est une conséquence directe de la sécularisation, sous la pression des difficultés de logement, d'emploi et du modèle occidental de cellule familiale. Nous ne sommes plus dans le domaine de la foi, et c'est en vain de que le premier ministre turc adjure ses citoyennes d'avoir trois enfants.

Or beaucoup d'islamophobes occidentaux sont persuadés au contraire que la foi modèle les comportements. Pourtant, chez les catholiques, les femmes ont ignoré les appels des papes à ne pas utiliser de contraceptifs ou à ne pas divorcer. Mais, dit-on, c'est différent en islam où le Coran est la parole divine et où le fait d'être musulman implique la soumission à Dieu.

L'observation pratique le dément pourtant, et pas seulement en démographie. Les musulmans sécularisés prennent quotidiennement les décisions qu'ils pensent logiques sans avoir l'impression de trahir leur foi. Dans le même sens, il y a le souhait d'être « comme les autres » (ces autres étant Occidentaux) : on fête Noël autour du sapin et on réveillonne le 1er janvier.

On rencontre chez les sécularisés aussi bien des athées que des déistes (« Dieu est le même chez les chrétiens, les juifs et les musulmans ») ou des musulmans très pieux.

Précisons que, pour des raisons sociales ou identitaires, les déistes et les athées gardent l'étiquette de « musulmans », surtout dans les pays du Sud. Des enquêtes faites au Maroc semblent montrer qu'il y a à la fois une augmentation de l'attachement à l'islam et une sécularisation croissante des comportements. (Voir mon article « les musulmans sont de plus en plus protestants », qui détaille les causes et les manifestations de cette évolution)

Passons maintenant à l'aspect qui intéresse plus spécifiquement les Occidentaux non musulmans : l'attitude envers la démocratie et, ce qui est largement lié, envers les extrémistes.

Là aussi les islamophobes font appel au Coran et à la notion de soumission pour en déduire que « le jour du choix » la masse des musulmans rejettera la démocratie et suivra les extrémistes. Et comme « preuve » est souvent brandi le fait qu'ils ne manifestent pas pour les dénoncer, donc qu'ils les approuvent.

C'est une position de plus en plus difficile à tenir lorsque l'on voit les manifestations anti-islamistes en Tunisie et en Égypte, souvent au risque de la vie des intéressés.

Regardez toutes les manifestations dangereuses auxquelles participent les musulmans de nombreux pays contre les islamistes ou les salafistes, et regardez les violences que ces derniers leur ont fait subir : on voit bien que ces extrémistes ont identifié ces musulmans démocrates, « modérés » ou sécularisés, comme leurs pires ennemis. Et il ne s'agit pas d’une petite minorité comme le montre le résultat des élections : une majorité en Tunisie et au Maroc, une forte minorité en Égypte (et probablement une majorité aujourd'hui), malheureusement éclatée en plusieurs courants.

Vous me direz que ces manifestations n'ont pas lieu en France. C'est normal : on ne manifeste que dans les situations extrêmes, ce qui n'est heureusement pas le cas chez nous comparé à ce qui se passe ailleurs. Combien de fois les Français modérés ont-ils manifesté en masse ? Fin mai 68, sous Mitterrand contre les menaces visant l'éducation catholique, cette année contre « le mariage pour tous ». C'est-à-dire seulement trois, fois en plus de 50 ans alors que c'était infiniment moins risqué !!!

Vous me direz aussi que les musulmans français pourraient manifester contre leurs coreligionnaires extrémistes des pays du Sud. Mais les Français ont-ils manifesté en masse contre les terroristes de l'ETA ou d'Irlande du Nord, pourtant catholiques comme eux ? Encore une fois on ne manifeste massivement que pour un problème touchant directement le pays où on réside.

Et si on passe maintenant à l'expression par d'autres moyens que les manifestations, il suffit de lire la presse et l'Internet fréquentés par les musulmans de France et d'ailleurs, pour s'apercevoir qu'en matière de démocratie ils sont dans le même camp que les occidentaux. Mais personne ne le remarque et on préfère citer les sites djihadistes parce que « c'est plus vendeur » : un journaliste ne parle pas des trains qui arrivent à l'heure !

Pourquoi croyez-vous qu'il y a si peu d'attentats en France, alors que des dizaines d'équipes ou d'individus isolés en préparent sans arrêt ? Parce que leurs proches (les voisins, parfois la famille) signalent les suspects aux autorités françaises !

J'ai entendu le juge Bruguière s'inquiéter de la stigmatisation des musulmans de France, car elle pourrait entraîner un repli sur soi et donc l'arrêt des renseignements. Déjà les sondages montrent qu'une proportion croissante des musulmans de France estiment que « les Français ne nous regardent plus comme avant ».

En effet, en ne parlant que des extrémistes qui savent parfaitement qui il faut enlever ou tuer pour se faire remarquer, les médias nourrissent toute cette frange d'Internet qui insulte, et le mot est faible, les musulmans de France, dont la grande majorité sont pourtant des alliés précieux. On voudrait pousser cette majorité à rejoindre les extrémistes, puis à la guerre civile, qu’on ne s’y prendrait pas autrement !

Je ne comprends pas ces parangons de la civilisation occidentale humaniste qui s'expriment de manière aussi brutale que les extrémistes qu'ils dénoncent.

Yves Montenay

NOTE

Le mot « occidental » est utilisé ici dans le sens couramment admis chez Turgot : un monde relativement libéral économiquement, libéral politiquement et socialement ; je laisse de côté l’aspect « mœurs » et l’aspect politique (position par rapport à Israël par exemple) pour ne pas compliquer : bien des musulmans d’accord sur les premiers points ne se considèrent pas pour autant « dans le camp occidental » au vu des autres aspects, mais ces derniers relèvent pour moi des opinions personnelles, et donc n’interfèrent pas avec l’analyse ci après.