En fait, si en Europe tout se faisait alors avec une connotation religieuse, ou royale (qui lui était théoriquement rattachée), la politique comme la vie sociale faisaient une large place aux considérations autres que religieuses. Ce n'est qu'exceptionnellement, en chrétienté, comme en islam que la religion est devenue relativement totalitaire : Calvin, Savonarole, dans une moindre mesure l'Espagne à certaines époques, par exemple pour la chrétienté; ou certains endroits du monde musulman au onzième siècle, ou encore l'Arabie ou l'Iran d'aujourd'hui.

De toute façon l'opinion des masses n'entrait pas directement en compte, ou du moins pas comme aujourd'hui où les dernières élections ont été relativement libres, et où l'islamisme est représenté par des partis politiques « à l'européenne » (souvent style années 1930 et suivantes, je veux dire dans un éventail allant du populisme au nazisme en passant par le communisme). Et la victoire électorale de ces partis, très relative en Tunisie et au Maroc mais pas ailleurs, nous suggère que les musulmans d'aujourd'hui sont islamistes.

On a oublié les musulmans de jadis, pourtant abondamment décrits par les orientalistes, de très nombreux voyageurs qualifiés, puis, dans certains pays, par les « coloniaux » (terme moins ambigu que « colon », qui connote péjorativement). Non seulement nous, Occidentaux, avons oublié ces musulmans de jadis, mais « eux », les musulmans d’aujourd’hui, ne les ont jamais vus.

Quelques malins se sont taillés de grand succès en projetant des extraits de vieux films, à l’endroit de leur tournage, dans des centres de grandes villes : les spectateurs étaient ébahis de voir déambuler « ici, là où nous sommes ! » leurs concitoyens d’alors en décolleté, en frac, ou en costumes traditionnels disparus, certains particulièrement «folkloriques » chez les Ottomans, turcs ou non (Istamboul était largement multiethnique et notamment grecque et arménienne).

La raison de cette transformation est l’action des traditionalistes, dont une partie est devenue depuis islamiste, c'est-à-dire ralliée à des mouvements politiques, violents ou non suivant les pays et les époques. Mais pourquoi ce succès alors que depuis 1800, et surtout la fin du XIXe, les traditionalistes semblaient sur le déclin ?

Cela vient de la combinaison de plusieurs phénomènes, dont certains ont une composante démographique.

La première est que l’occidentalisation ne touchait que les villes, peu peuplées, où la proportion d’Occidentaux, ou « d’occidentalisables » (voir plus bas la description de la bourgeoisie urbaine) pouvait donc rapidement devenir importante, colonisation ou pas, et que les campagnes, donc l’immense majorité, étaient restées traditionalistes. Cela a donné plus tard des troupes aux intellectuels « réactionnaires », que cette occidentalisation révulsait. Mais cette réaction restait entre lettrés en arabe classique, alors que les Occidentaux étaient surtout en contact avec les « modernistes », qui, comme les Jeunes Turcs, réagissaient à la japonaise : « analysons ce que font les Occidentaux pour pouvoir les rattraper ».

Cela confortait la vision occidentale, française notamment, selon laquelle les sociétés allaient «naturellement » vers plus de sécularisation, puis de laïcité, oubliant les « réactions » qui avaient émaillé leur propre histoire. Les Occidentaux sont encore récemment tombés dans le même travers, en croyant que le « printemps arabe » était le fait de l’ensemble du peuple.

Un « réactionnaire » particulièrement efficace fut Sayed Qobt, un des fondateurs des « Frères Musulmans » en 1928, et surtout leur inspirateur. Il avait été particulièrement révulsé par un séjour aux Etats-Unis, et cite une réunion d’adolescents des deux sexes (bien innocente selon nos critères actuels) sous la houlette d’un pasteur, ce qui illustrait le caractère diabolique et corrompu de l’Occident. L’action efficace de ce parti de masse, bien organisé à la manière d’alors sur le modèle communiste ou nazi, est une étape-clé du passage du traditionalisme à l’islamisme. Il n’a renoncé à la violence que dans les années 1990.

Tout cela a eu lieu à une époque où les campagnes se déversaient dans les villes : Le Caire a au moins 15 millions d’habitant; Istamboul, 13; et Karachi « 13 à 20 » ! : l’explosion démographique et l'urbanisation ont, d'une part, transformé les ruraux en banlieusards, et d'autre part rendue minoritaire la bourgeoisie urbaine qui faisait l'interface avec l'Occident, et était dénoncée par les traditionalistes comme non seulement corrompue, mais complice des « colons ». Circonstance aggravante pour ces « réactionnaires », cette bourgeoisie comprenait une bonne part de la population locale chrétienne ou juive, souvent formée dans des écoles à l’occidentale. Il reste quelque chose aujourd’hui de cette hostilité, par exemple envers les Coptes en Egypte, même si une grande part d’entre eux est aussi misérable que leurs compatriotes musulmans.

Ajoutons, ce qui n’est connu du grand public que seulement depuis quelques mois, que les islamistes ont été traqués par des gouvernements détestés, donc sont « du bon côté » et qu'ils ont une gigantesque activité charitable, allant du soutien scolaire à la création et au fonctionnement d’hôpitaux modernes, activité en partie financée par l'argent des pays pétroliers. Ces pays, Qatar et Arabie surtout, y ajoutent un appui électoral direct (dépenses de campagne en Tunisie et en Egypte, peut-être au Maroc), et, si besoin, un appui militaire en hommes, armes ou argent (Lybie, Syrie), pour « monter dans le train » d’événements leur ayant échappé au départ.

Revenons en arrière : parallèlement à cette activité charitable ancienne, les islamistes ont bénéficié de l’isolement intellectuel accentué par le départ des Occidentaux et de beaucoup d’occidentalisés dans les années 1950, 60 et suivantes (1980 en Iran), tels les Grecs d’Istamboul, les Juifs, un nombre croissant de chrétiens, une bonne part de l’élite musulmane. Cet isolement intellectuel, confirmé par les rapports du PNUD des années 2.000 sur les pays arabes, est d’ailleurs souhaité par les islamistes, qui y contribuent en ajoutant une censure sociale à la censure étatique et, le cas échéant, par la violence, voire le meurtre (Egypte, Algérie).

Autre raison de l’évolution vers l’islamisme : les médias et l’école. Les Occidentaux estimaient confusément que les médias modernes et la scolarisation devraient compenser l’éloignement intellectuel et humain que nous venons d’évoquer. C’est parfois vrai (voir la première phase du « printemps »), mais souvent faux.

En effet, les médias modernes jouent aussi bien "contre" que "pour" les islamistes : ce ne sont que des outils. Ainsi, Al Jezirah, média moderne très professionnel et très écouté dans de nombreuses langues (sauf le français, à notre demande), non seulement est globalement favorable aux traditionalistes et aux islamistes, mais ne manque pas une occasion d’exposer les malheurs des Palestiniens et de rappeler l’appui de l’Occident à Israël. De même internet est utilisé par toutes les tendances, des féministes aux djihadistes. Et ces médias sont utilisés par des musulmans du Nord comme du Sud. Certes, il y a aussi les médias occidentaux, largement consultés par les franges anglophones et francophones (Maghreb et Liban surtout, depuis le départ d’une bonne part des francophones égyptiens et iraniens). Mais ces médias occidentaux, y compris leurs versions en langue locale, agacent par ce qui est ressenti comme islamophobe ou pro-israélien (bien que ce ne soit pas toujours l’avis d’Israël).

Quant à la scolarisation, elle a certes été un progrès matériel en apprenant à écrire et compter, mais intellectuellement elle a été un endoctrinement massif, religieux et hypernationaliste. A ce titre, elle diffuse notamment une description diabolisée de la colonisation, officiellement pour des raisons de « renforcement de l’identité nationale », en fait pour légitimer les (ex)pouvoirs en place. Cette identité étant largement religieuse, les programmes scolaires de gouvernements islamistes ne devraient pas changer sur ce point, et devraient seulement être expurgés du culte de la personnalité du précédent dirigeant. Bref la scolarisation de masse n’est pas « occidentalisante », seule une scolarisation privée et coûteuse l’est.

Enfin, l'Occident, ce fut le socialisme, puis un libéralisme qui s'est révélé un moyen de passer des fiefs aux copains, parfois au détriment des anciens, qui réagissent aujourd’hui, telle l'armée en Égypte ; donc les idées économiques occidentales sont « mauvaises ». Dans ce contexte, le libéralisme économique des islamistes peut être un progrès (le CNRS et des cercles de gauche les accusent de « faire rentrer le capitalisme par la fenêtre »), si le pouvoir ne les corrompt pas.

Entre « les délices de Capoue » apportés par le pouvoir et un libéralisme économique qui pourrait à terme faire pénétrer de «mauvaises idées » (voir la Chine : « ouvrir la fenêtre sans faire entrer les mouches »), les islamistes vont devoir faire face à des problèmes très nouveaux pour eux.

D’ailleurs, après les avoir sous-estimé, il ne faudrait pas les surestimer non plus : un tiers des Egyptiens, les deux tiers des Tunisiens et une proportion importante, mais difficilement chiffrable des Marocains et des Algériens, se situent en dehors de leurs idées, même chez des musulmans pieux. De plus, ils n’ont pas de doctrine politique au-delà du « retour à la vertu ».

Donc, soit ils évolueront, soit ils seront critiqués et devront alors choisir entre répression (comme en Iran) ou départ « démocratique ». Mais quid de l’armée, qui ne les aime pas, s’ils choisissent la répression ? On retombe sur cette éternelle question, comme, en son temps, en Amérique latine et beaucoup de pays d’Afrique et d’Asie.