Commençons par le contexte quantitatif. La presse nous dit qu'il y a, en Suisse, pour l'instant quatre minarets pour 400 000 musulmans dont 50 000 pratiquants. La disproportion entre ces deux chiffres ne doit pas étonner : elle est forte aussi en France, comme d’ailleurs chez les chrétiens.

En France il y aurait quatre à 5 millions de musulmans (je connais les différentes évaluations, aucune n'est parfaite et je pense que cette fourchette reflète une réalité qui n'est de toute façon pas mesurable comme nous le verrons plus bas). En Europe il y en a tout au plus une vingtaine de millions sur 500 millions d'habitants.

De plus ils sont d'origine extrêmement variée : Pakistanais de Grande-Bretagne, Maghrébins (eux-mêmes divisés en France, Turcs et « Balkaniques » en Allemagne et Europe centrale. Une bonne partie de ces derniers ont été profondément laïcisés par le kémalisme ou le communisme.

Alors de deux choses l'une : ou les intéressés sont assimilés, et le « problème » disparaît, ou ils ne le sont pas et ce fractionnement ethnique les empêche de faire bloc, chaque « communauté » ayant au maximum 3 millions de membres.

Donc « l’islam » n’est important ni quantitativement, ni qualitativement, et n’a pas grand-chose à voir dans son immense majorité avec les polygames africains analphabètes ou les barbus basanés que l’on évoque pour effrayer le bon peuple.

Mais, dira-t-on, ils existent bien ces « polygames africains analphabètes » et ces « barbus basanés », sanguinaires par surcroît et qui s'en vantent à longueur de sites Internet ou d'émissions de télévision du Sud. Bien sûr, quoique les premiers ne sont probablement que quelques milliers et que leurs femmes aient tendances à leur échapper une fois en Europe, tandis que les seconds sont, en Europe, encore moins nombreux et sont activement recherchés par nos polices qui ont réussi depuis quelques années à déjouer tous les attentats préparés (touchons du bois !), ce qui laisse supposer qu'ils ne sont pas « comme des poissons dans l'eau » dans leurs propres communautés.

Quittons maintenant ces considérations quantitatives pour en arriver aux questions de principe bien plus importantes. Mais pour les aborder, il faut d’abord déblayer les questions de vocabulaire. Et pour commencer, ne pas employer les mot « islam » et « musulman » de façon interchangeable alors qu’un examen attentifs des propos montrent qu’on vise en fait trois réalités très différentes : la religion « livresque », les hommes ("les musulmans") et les caractéristiques de certains États (les "pays musulmans").

L'islam est une religion, et comme toutes les religions elle est ce que les hommes en font. L'islam est resté à l'écart de l'évolution intellectuelle et religieuse européenne, et une part de ses fidèles ont donc des comportements, disons, archaïques (ne nous battons pas sur les mots). C'est très clair pour la doctrine imposée en Arabie et pour bien d'autres groupes.

Un des problèmes effectivement préoccupant est que l'argent dont dispose l'Arabie sert à diffuser des comportements archaïques (et le mot est faible) dans le monde entier. Mais une partie des fidèles sont maintenant moins isolés de l'évolution économique, intellectuelle et religieuse mondiale, et leur comportement évolue. Dans les deux sens d'ailleurs : les uns se crispent et reviennent en arrière, les autres se rapprochent de nos idées voire les adoptent complètement et ne sont souvent plus vraiment musulmans.

On en arrive alors à une autre question : qui appelle-t-on « musulman » ? Il est curieux et navrant de voir que certains Français reprennent une définition à rejeter, à savoir celle archaïque et dogmatique de l'islam : « est musulmans toute personne de père musulman ».

Nous voyons tous autour de nous que ce n'est souvent pas le cas, et il faut y ajouter ce que nous ne voyons pas, c'est-à-dire ceux qui continuent à se dire musulmans « pour avoir la paix en famille » et qui sont néanmoins de simples déistes, agnostiques ou athées. Ils sont maintenant nombreux non seulement « au Nord », mais aussi « au Sud ». Ils sont encore discrets dans les pays arabes, bien que l'on en parle de plus en plus librement, mais deviennet visibles dans des pays plus ou moins laïcs comme la Turquie, les pays d'Asie centrale et les pays asiatiques.

Bref, les uns voient « les musulmans » un groupe cohérent qui suit le Coran à la lettre, et se conduira de façon totalitaire, alors que j'y vois, en tant que libéral, des individus qui ne sont pas des mécaniques. Et cela non seulement par principe, mais aussi en tant que praticien c'est-à-dire ayant pour métier de discuter avec les intéressés tant au Nord qu'au Sud.

Par exemple, la question : « Pourquoi n'entend-on pas les musulmans modérés ? » me semble relever du cliché (ce terme « modéré » employé par les médias n’est pas bon, mais c’est un autre débat). En effet, si on ne les entend pas, c’est tout simplement parce qu'on ne les écoute pas : les blogs, les journaux, les émissions de radio et de télévision du Nord comme du Sud montrent qu'il y a tout un éventail d'opinions. Ce qui limite l’audience des « modérés »c'est le pouvoir politique au Sud qui croit intelligent de censurer tout ce qui est nouveau. C'est donc « au Nord » que la religion évolue, mais le phénomène est moins visible que l'affirmation extrémiste qui profite de la liberté de nos pays : une réflexion sur tel verset ne se voit pas dans la rue contrairement à une burqa.

Autre question mal posée : « l'interdiction de quitter l’islam ou qu'une musulmane se marie avec un non-musulman n’est-elle pas la preuve qu'un musulman ne peut s'assimiler ? ». Cette interdiction figure effectivement « dans les livres » mais, dans les faits, elle est de moins en moins respectée. D'ailleurs les catholiques se privent-ils de la pilule contraceptive parce que le Pape l'a interdite ? Les musulmans ne boivent-ils pas de l’alcool, même au Sud où les islamistes doivent utiliser la force contre cette transgression ? A fortiori, pourquoi une personne « d’origine musulmane » qui a perdu la foi se sentirait-elle liée par son ex-religion et notamment par l’interdiction de la quitter ou de se marier (de droit ou de fait) « ailleurs » ? Le cas est devenu fréquent chez les musulmans ayant immigré dans les pays « du Nord », et apparaît même chez ceux du « Sud ». Certes, la transgression est parfois masquée par des conversions qui, bien que de pure forme, ne sont pas humainement satisfaisantes. Elles se distinguent néanmoins nettement des « vraies » qui se font remarquer par leur zèle et parfois le port de la « burqa ».

Quant à la majorité croyante, ce n’est pas un bloc qui brandit un sabre : le soufi va chercher le contact direct avec Dieu, le charitable s'occupera de son prochain. N’oublions pas que la charité est un des cinq piliers de l'islam, et que, pour beaucoup de musulmans pauvres, « islamiste » et « charitable » sont synonymes : qui donne de l'argent à la veuve et l'orphelin, qui fait le soutien scolaire ? Pas le gouvernement local, mais des groupes islamistes. Il y a bien sûr les islamistes violents, les terroristes. Pour l'instant ils perdent beaucoup de terrain dans l'opinion musulmane, à tel point que certains de leurs chefs pensent qu'il faut changer de stratégie. Enfin les traditionalistes les plus durs estiment qu'ils ne peuvent pas vivre dans des pays à majorité non musulmane et s'isolent jusqu'au moment où ils pourront émigrer : ce n'est pas le désir qui leur manque, mais la possibilité de se "recaser" au Sud. Sauf à aller s'y faire sauter, ce que tentent quelques uns.

Une autre conséquence de l'erreur de considérer les musulmans comme « un bloc » fait que militants islamistes et Européens « inquiets » se rejoignent dans des projections démographiques donnant une Europe à majorité musulmane. C’est un fantasme, car la fécondité des Maghrébins et des Turcs est voisine de celle des Français tant « chez eux » que « chez nous » ; quand qu'à l'immigration il la faudrait pour cela infiniment plus massive qu’aujourd’hui1, et enfin qu'il n'y a pas de « gène de l’islam » qui supposerait que cette religion se transmette indéfiniment au fil des générations et notamment échappe aux forces qui ont tant amoindri le christianisme.

En conclusion, je pense que nous sommes tous d'accord sur le danger que représentent d'une part le terrorisme, d'autre part le fanatisme (le second étant plus répandu que le premier, et pas forcément violent mais étouffant et liberticide).

Nous sommes tous d'accord aussi sur la priorité absolue à donner à la laïcité et à l'ordre public et nous ne voulons pas que des gens venant « de l'extérieur » nous obligent à changer notre style de vie.

Mais justement, il est plus que maladroit d’ostraciser 1,5 milliards d'individus quand l'objectif stratégique est d'isoler quelques centaines de milliers de fanatiques et non de renvoyer vers eux toute cette masse en la sommant par exemple d'apostasier ou de renoncer à ses lieux de culte, comme revendiqué sur la Toile.

L’alternative est une attitude ferme sur les principes mais non discriminatoire, qui fera que ou bien l'islam ne sera plus celui que vous craignez, ou bien que les individus ne seront plus musulmans. C'est ce qui se passe en Iran, où les « réformateurs » disent au "durs" : « si vous vous continuez à donner cette image de l'islam, nos citoyens abandonneront la religion »