Donc, outre la démocratie, quid du libéralisme politique et économique, et notamment de leur aptitude au développement sans laquelle la situation des pays voisins de la France deviendrait de plus en plus embarrassante ?

Des réponses classiques, mais théoriques

À ces questions la réponse la plus répandue est « non », ce qui est contraire à l'observation, notamment des révoltes récentes. Comment expliquer cette contradiction ?

Pour ce qui concerne la démocratie, la réponse théorique est claire : l'islam est un système juridique complet; les règles, dont la charia, ont été dictées par Dieu, et il est donc inutile de tenir des élections désignant des représentants pour les voter ("l'homme se prendrait pour Dieu").

C'est encore aujourd'hui la position de l'Arabie. On se souvient que dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l'ambassadeur ottoman à Londres dénigrait le modèle britannique en voie de démocratisation : ce pays dissipe son énergie pour faire des lois, alors que les nôtres nous sont données par Dieu. Un siècle plus tard l'empire britannique était ce que vous savez et l'empire ottoman se décomposait.

Cependant, aujourd’hui, certains pays musulmans sont démocrates, dont le plus important, l'Indonésie, ainsi que notre voisin turc ; d'autres le sont partiellement (Maroc, Sénégal, Bengladesh, Malaisie). Les autres font semblant de l'être, donc en admettent le principe, pourtant théoriquement hérétique.

De même, en moins précis toutefois, pour le libéralisme économique : le corset des règles religieuses et le fatalisme (islam signifiant "soumission à Dieu", traduction néanmoins controversée par certains) empêcherait toute liberté d'entreprendre, voire toute motivation au développement. D'ailleurs un texte classique dénonce l'innovation, comprise comme une hérésie et méritant l'enfer.

Réponses théoriques là aussi, immédiatement contredites par l'observation politique et économique (voir le débat sur le blog Turgot , ainsi que le colloque d'Euro 92 et bien d’autres via Google) : Certains se développent honorablement comme la Turquie, l’Indonésie et, dans une moindre mesure, le Maroc et la Tunisie. Alors ?

Une question mal posée ?

Alors, c'est que la question est mal posée. Et cela par ce que les termes employés, islam et démocratie, ne sont pas précis.

L’islam ? Voyons déjà le mot « islam ». il est employé indifféremment pour la religion, pour l'ensemble de la région, donc en pratique pour des États, et enfin pour des individus. Or ce n'est pas du tout la même chose.

La religion découle théoriquement de l'ensemble des textes censés la définir. Or ils sont obscurs. Le Coran est écrit dans une langue archaïque, très poétique, ce qui est l'une des causes de son succès chez les analphabètes, mais difficilement compréhensible; d'autant qu'il s'agit de notes éparses qui ont été mises à la suite les unes des autres, sans souci de leur chronologie, par un calife qui voulait un texte unique dans tout l'empire, et a fait détruire tous les précédents. Il n'y avait pas de voyelles, selon l'usage de l'époque; on les rajoutées plus tard. Donc, au simple stade de la compréhension brute, il y a des divergences.

A tout cela s'ajoute une vieille querelle. Le Coran a été « dicté » par Dieu (tous les croyants sont d'accord là dessus). Le mot à mot est donc sacré disent les uns. Pas du tout disent les autres : une partie du texte (les sourates révélées à Médine) donne des réponses pratiques à un Mahomet alors dirigeant la ville et chef de guerre, qui avait besoin de textes précis ; les circonstances ayant changé, il faut en appliquer l'esprit et non la lettre.

De plus des croyances locales (la burqa, les marabouts, l'excision) ont été intégrées dans telle ou telle région. Enfin, l'histoire a ensuite divisé les musulmans en chiites et sunnites (et quelques autres), eux même subdivisés au fil du temps. Certes, les divergences théologiques sont faibles, mais l’histoire et les civilisations ont élargi le fossé concret. Par exemple, les chiites ont une église, des cadres et un chef. Ou plutôt « des » églises (au sens d’organisation hiérarchique), une par branche du chiisme, chacune ayant son « chef ». Le plus connu, en son temps, du grand public, du fait de son mariage avec une Française, était l’Agha Khan, « pape » d’une communauté très attentive à l’éducation. Inversement les soufi et les Alevis (en Turquie) ont une approche très individuelle de la religion.

La grande variété des formes de l'islam enlève donc beaucoup de sens à la question. Précisons toutefois que les Maghrébins font partie de l'école malékite, la moins rigide de la branche sunnite … C’est ce que leur reprochent d’ailleurs les missionnaires financés par l'Arabie, qui ont une vision beaucoup plus stricte de la religion.

Je passerai plus rapidement sur la confusion entre conséquences de l’islam et mauvaise gouvernance des États musulmans, pour des raisons autres que religieuses (voir plus bas), et sur le fait que les textes fondateurs sont une chose, et le comportement des individus en est une autre (point traité également dans les débats signalés ci-dessus). Disons simplement qu’un même texte a donné hier Savonarole et Saint-François-d’Assise et qu’un autre donne aujourd’hui Ben Laden et les mères pieuses et charitables que je rencontre (la charité est un « pillier » de l’islam).

La démocratie, le libéralisme …

Là aussi, ces notions qui paraissent évidentes ne le sont pas tant que ça.

Par exemple démocratie ne signifie pas laïcité (seule la Turquie et la France ont cette notion dans leur constitution, et ne la comprennent pas de la même façon), les États-Unis sont très religieux etc. La démocratie ne signifie pas non plus la dictature de la majorité. Et puis c'est une notion récente que beaucoup d'États non musulmans n'ont toujours pas adoptée. Je m'arrête là pour ne pas reprendre des débats qui durent en Occident depuis plus de 100 ans !

On pourrait avoir le même genre de discussions sur le libéralisme et sur le développement (PIB ? durabilité etc.)

Bref il n’est pas étonnant qu’à question imprécise on ne puisse donner qu’une réponse imprécise. Il me paraît plus concret voir ce que nous dit l’histoire.

L’histoire

Jusqu'à la fin du Moyen Âge, l'islam ne semble pas être un frein au développement, puisque l'Occident, le Moyen-Orient et la Chine semblent être en gros au même niveau. Bien entendu chacun des camps donne des exemples de sa supériorité d’alors, par exemple les mathématiques pour les musulmans.

À la Renaissance, l'Europe occidentale se met brusquement à progresser, et accélérera sans cesse depuis. A la même époque une réaction islamiste a lieu, au moins dans les pays musulmans proches, le monde arabe stagne (mais le monde sous-développé non musulman aussi), le monde turc étant à un niveau intermédiaire.

À partir du XIXe siècle, les Européens se répandent dans les pays musulmans à titre individuel ou colonial. Les deux parties réalisent l'importance du fossé qui s'est creusé. Comme les Japonais, les musulmans s'inspirent des méthodes occidentales, tant techniques que politiques. C'est la « renaissance » intellectuelle et parfois économique de certains pays arabes et de la Turquie. Mais les succès restent limités, surtout que, ce dont on ne se rend pas bien compte en France, le marxisme et les partis de masse (communiste, fasciste, nazi) sont considérés comme des modèles « modernes » venant de l'Occident, avec les effets négatifs vous devinez. La révolution moderniste turque des années 1920 est par exemple freinée par un dirigisme et un autoritarisme qui durera jusqu’aux années 1980 et c’est le retour à l’islam qui la libéralisera. La guerre froide et les indépendances verront se multiplier les expériences quasi communistes (Égypte, puis Algérie).

S'il y a donc effectivement un retard important sur le plan économique et humain, les facteurs non musulmans y ont été pour beaucoup. D'ailleurs de nombreux pays non musulmans sont encore plus en retard !

Ce retard va-t-il durer ? À notre époque tout va beaucoup plus vite diront les optimistes, car une partie du travail de base (l'alphabétisation par exemple) est maintenant faite, et les populations peuvent profiter à plein de nouveaux médias et du mouvement général des idées.

Les pessimistes mettront deux bémols : le renouvellement des générations n’est pas plus rapide qu'avant, et l'éducation nationale comme les médias sont des armes à double tranchant pouvant diffuser le meilleur et le pire. Par exemple un nationalisme exacerbé, un sentiment de supériorité menant ensuite inévitablement à l'humiliation, et un Internet apprenant comment bricoler un explosif et expliquant pourquoi il faut tuer son voisin.

Conclusion

Nous sommes en sciences humaines et non en physique ou en mathématiques. Les questions sont donc moins précises et les résultats sont subjectifs et non mesurables. Rien ne remplace l'ouverture sur les autres et la multiplication des contacts.