Islam et démocratie
Par Yves Montenay le lundi 23 mai 2011, 18:37 - Article - Lien permanent
"L'islam est-il soluble dans la démocratie ?"
En fait, la vraie question sous-entendue est, à mon avis, « les musulmans partagent-ils suffisamment de valeurs avec nous pour que nous puissions vivre ensemble, pour ceux qui sont en France, ou à côté, pour ceux qui sont par exemple au Maghreb ? ».
Donc, outre la démocratie, quid du libéralisme politique et économique, et notamment de leur aptitude au développement sans laquelle la situation des pays voisins de la France deviendrait de plus en plus embarrassante ?
Des réponses classiques, mais théoriques
À ces questions la réponse la plus répandue est « non », ce qui est contraire à l'observation, notamment des révoltes récentes. Comment expliquer cette contradiction ?
Pour ce qui concerne la démocratie, la réponse théorique est claire : l'islam est un système juridique complet; les règles, dont la charia, ont été dictées par Dieu, et il est donc inutile de tenir des élections désignant des représentants pour les voter ("l'homme se prendrait pour Dieu").
C'est encore aujourd'hui la position de l'Arabie. On se souvient que dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l'ambassadeur ottoman à Londres dénigrait le modèle britannique en voie de démocratisation : ce pays dissipe son énergie pour faire des lois, alors que les nôtres nous sont données par Dieu. Un siècle plus tard l'empire britannique était ce que vous savez et l'empire ottoman se décomposait.
Cependant, aujourd’hui, certains pays musulmans sont démocrates, dont le plus important, l'Indonésie, ainsi que notre voisin turc ; d'autres le sont partiellement (Maroc, Sénégal, Bengladesh, Malaisie). Les autres font semblant de l'être, donc en admettent le principe, pourtant théoriquement hérétique.
De même, en moins précis toutefois, pour le libéralisme économique : le corset des règles religieuses et le fatalisme (islam signifiant "soumission à Dieu", traduction néanmoins controversée par certains) empêcherait toute liberté d'entreprendre, voire toute motivation au développement. D'ailleurs un texte classique dénonce l'innovation, comprise comme une hérésie et méritant l'enfer.
Réponses théoriques là aussi, immédiatement contredites par l'observation politique et économique (voir le débat sur le blog Turgot , ainsi que le colloque d'Euro 92 et bien d’autres via Google) : Certains se développent honorablement comme la Turquie, l’Indonésie et, dans une moindre mesure, le Maroc et la Tunisie. Alors ?
Une question mal posée ?
Alors, c'est que la question est mal posée. Et cela par ce que les termes employés, islam et démocratie, ne sont pas précis.
L’islam ? Voyons déjà le mot « islam ». il est employé indifféremment pour la religion, pour l'ensemble de la région, donc en pratique pour des États, et enfin pour des individus. Or ce n'est pas du tout la même chose.
La religion découle théoriquement de l'ensemble des textes censés la définir. Or ils sont obscurs. Le Coran est écrit dans une langue archaïque, très poétique, ce qui est l'une des causes de son succès chez les analphabètes, mais difficilement compréhensible; d'autant qu'il s'agit de notes éparses qui ont été mises à la suite les unes des autres, sans souci de leur chronologie, par un calife qui voulait un texte unique dans tout l'empire, et a fait détruire tous les précédents. Il n'y avait pas de voyelles, selon l'usage de l'époque; on les rajoutées plus tard. Donc, au simple stade de la compréhension brute, il y a des divergences.
A tout cela s'ajoute une vieille querelle. Le Coran a été « dicté » par Dieu (tous les croyants sont d'accord là dessus). Le mot à mot est donc sacré disent les uns. Pas du tout disent les autres : une partie du texte (les sourates révélées à Médine) donne des réponses pratiques à un Mahomet alors dirigeant la ville et chef de guerre, qui avait besoin de textes précis ; les circonstances ayant changé, il faut en appliquer l'esprit et non la lettre.
De plus des croyances locales (la burqa, les marabouts, l'excision) ont été intégrées dans telle ou telle région. Enfin, l'histoire a ensuite divisé les musulmans en chiites et sunnites (et quelques autres), eux même subdivisés au fil du temps. Certes, les divergences théologiques sont faibles, mais l’histoire et les civilisations ont élargi le fossé concret. Par exemple, les chiites ont une église, des cadres et un chef. Ou plutôt « des » églises (au sens d’organisation hiérarchique), une par branche du chiisme, chacune ayant son « chef ». Le plus connu, en son temps, du grand public, du fait de son mariage avec une Française, était l’Agha Khan, « pape » d’une communauté très attentive à l’éducation. Inversement les soufi et les Alevis (en Turquie) ont une approche très individuelle de la religion.
La grande variété des formes de l'islam enlève donc beaucoup de sens à la question. Précisons toutefois que les Maghrébins font partie de l'école malékite, la moins rigide de la branche sunnite … C’est ce que leur reprochent d’ailleurs les missionnaires financés par l'Arabie, qui ont une vision beaucoup plus stricte de la religion.
Je passerai plus rapidement sur la confusion entre conséquences de l’islam et mauvaise gouvernance des États musulmans, pour des raisons autres que religieuses (voir plus bas), et sur le fait que les textes fondateurs sont une chose, et le comportement des individus en est une autre (point traité également dans les débats signalés ci-dessus). Disons simplement qu’un même texte a donné hier Savonarole et Saint-François-d’Assise et qu’un autre donne aujourd’hui Ben Laden et les mères pieuses et charitables que je rencontre (la charité est un « pillier » de l’islam).
La démocratie, le libéralisme …
Là aussi, ces notions qui paraissent évidentes ne le sont pas tant que ça.
Par exemple démocratie ne signifie pas laïcité (seule la Turquie et la France ont cette notion dans leur constitution, et ne la comprennent pas de la même façon), les États-Unis sont très religieux etc. La démocratie ne signifie pas non plus la dictature de la majorité. Et puis c'est une notion récente que beaucoup d'États non musulmans n'ont toujours pas adoptée. Je m'arrête là pour ne pas reprendre des débats qui durent en Occident depuis plus de 100 ans !
On pourrait avoir le même genre de discussions sur le libéralisme et sur le développement (PIB ? durabilité etc.)
Bref il n’est pas étonnant qu’à question imprécise on ne puisse donner qu’une réponse imprécise. Il me paraît plus concret voir ce que nous dit l’histoire.
L’histoire
Jusqu'à la fin du Moyen Âge, l'islam ne semble pas être un frein au développement, puisque l'Occident, le Moyen-Orient et la Chine semblent être en gros au même niveau. Bien entendu chacun des camps donne des exemples de sa supériorité d’alors, par exemple les mathématiques pour les musulmans.
À la Renaissance, l'Europe occidentale se met brusquement à progresser, et accélérera sans cesse depuis. A la même époque une réaction islamiste a lieu, au moins dans les pays musulmans proches, le monde arabe stagne (mais le monde sous-développé non musulman aussi), le monde turc étant à un niveau intermédiaire.
À partir du XIXe siècle, les Européens se répandent dans les pays musulmans à titre individuel ou colonial. Les deux parties réalisent l'importance du fossé qui s'est creusé. Comme les Japonais, les musulmans s'inspirent des méthodes occidentales, tant techniques que politiques. C'est la « renaissance » intellectuelle et parfois économique de certains pays arabes et de la Turquie. Mais les succès restent limités, surtout que, ce dont on ne se rend pas bien compte en France, le marxisme et les partis de masse (communiste, fasciste, nazi) sont considérés comme des modèles « modernes » venant de l'Occident, avec les effets négatifs vous devinez. La révolution moderniste turque des années 1920 est par exemple freinée par un dirigisme et un autoritarisme qui durera jusqu’aux années 1980 et c’est le retour à l’islam qui la libéralisera. La guerre froide et les indépendances verront se multiplier les expériences quasi communistes (Égypte, puis Algérie).
S'il y a donc effectivement un retard important sur le plan économique et humain, les facteurs non musulmans y ont été pour beaucoup. D'ailleurs de nombreux pays non musulmans sont encore plus en retard !
Ce retard va-t-il durer ? À notre époque tout va beaucoup plus vite diront les optimistes, car une partie du travail de base (l'alphabétisation par exemple) est maintenant faite, et les populations peuvent profiter à plein de nouveaux médias et du mouvement général des idées.
Les pessimistes mettront deux bémols : le renouvellement des générations n’est pas plus rapide qu'avant, et l'éducation nationale comme les médias sont des armes à double tranchant pouvant diffuser le meilleur et le pire. Par exemple un nationalisme exacerbé, un sentiment de supériorité menant ensuite inévitablement à l'humiliation, et un Internet apprenant comment bricoler un explosif et expliquant pourquoi il faut tuer son voisin.
Conclusion
Nous sommes en sciences humaines et non en physique ou en mathématiques. Les questions sont donc moins précises et les résultats sont subjectifs et non mesurables. Rien ne remplace l'ouverture sur les autres et la multiplication des contacts.
Commentaires
Une mise au point utile à votre judicieuse réflexion :
http://thierry-guinhut-litteratures...
Cordialement
Il existe une thèse théologique chez des chiites plutôt d'origine "arabe" (dont les chiites qui suivent Ayatollah Sistani - qui vient en fait d'Iran):
La thèse propose, en gros, qu'un état islamique ne peut exister qu'après le retour du prophète (le Mahdi). En absence de celui ci les conditions ne sont pas satisfaites et les musulmans devront suivre les gouvernements en place.
Merci Thierry Huinhut pour cet édifiant article, de plus fort bien écrit, qui remet les pendules à l'heure.
J'espère que Yves Montenay en prodre connaissance.
Lu le texte de Thierry Guinhut.
C'est à la fois exact et faux. Imaginez un érudit qui soit allergique à tout ce qui est germanique, qui glisserait en permanence d'Hitler aux nazis, des nazis au mode de gouvernement de l'Allemagne, puis à l'Allemagne, puis aux Allemands, puis aux germanophones etc.
Tout ce qu'il dirait serait totalement exact, mais la conclusion d'ensemble serait qu'il faut tuer préventivement tous les germanophones !
D'un point de vue logique, il y a une cascade "d'anthropoïsation" permanente : l'islam n'est une personne, ni même organisation (contrairement à l'église catholique), n'a donc pas de stratégie etc.
Pour juger de la supériorité de la démocratie il suffit de regarder l'évolution du Penjab aujourd'hui partagé entre l'Inde et le Pakistan.
Du temps des Mogols les religions cohabitaient en paix. Le pays est divisé aujourd'hui entre deux camps haineux et fanatiques qui se regardent en chiens de faience.
Le souci de passer pour modéré ne doit pas devenir une obsession.
Non l’islam n’est pas soluble dans la démocratie, puisque l’islam est entre autres choses un État. L’islam recouvre nos notions de religion, d’État ou d’empire, et de société civile.
Tous ces sujets sont abordés dans le Coran. L’analogie avec la Bible chrétienne est donc une absurdité.
Il faut distinguer l’islam et les musulmans. Les musulmans sont des hommes soumis, et perméables, comme nous, à diverses influences, parmi lesquelles l’islam est la principale, ou du moins la préférée.
Il n’y a donc rien d’étonnant à la diversité qu’on observe dans les pays musulmans. La laïcité turque ou tunisienne comme la fin de l’esclavage arabo-musulman sont d’origine parfaitement exogènes.
La domination écrasante, économique, militaire et démographique, de l’Europe chrétienne a apporté, et même imposé, au monde musulman les concepts de liberté et de démocratie. Bien des musulmans les ont adoptés.
Mais de nos jours la domination démographique, la plus importante, a basculé. Les jeunes Arabes, toujours élevés dans l’islam, sont plus nombreux que les jeunes Européens, qui ne sont plus élevés dans le christianisme mais dans le relativisme et le rejet de leur civilisation.
Il est donc facile de prévoir quelles conceptions vont l’emporter.
Les fondamentaux de la charia, rigoureusement inconnus de nos parents, sont maintenant le lot quotidien de nos enfants. Leurs enfants devront s’y soumettre.
Le triomphe en marche de la charia fait d’autant moins de doute qu’il bénéficie de l’effet de « cliquet » : Les pays occidentaux laissent islamiser librement leur population, mais les pays musulmans imposent l’islam à la leur. Le droit de ne pas être musulman y est héréditaire et chèrement payé sous le régime de dhimmitude. L’expansion des autres religions est interdite, leurs cultes sévèrement contingentés, leur prosélytisme réprimé comme le plus grand des crimes. Une fois l’islam embrassé, par conviction ou par lassitude, c’est toute sa descendance qu’on enferme définitivement dans l’islam. Les minorités des pays musulmans se savent condamnées à souffrir avant de disparaître.
L’islam est donc en opposition totale et absolue à la liberté de conscience.
Je suis ulcéré de devoir lire encore qu’il suffirait de mettre de côté les « révélations de Médine ». C’est RIDICULE.
Pour quoi ne pas suggérer de réécrire totalement le Coran et la Sunna ?
Personne n’a le pouvoir d’élaguer le coran ou de changer l’ordre de préséance entre versets contradictoires, qui est anti-chronologique. Les plus tardifs précisent ou abrogent les plus anciens.
Vous proposez benoîtement de chambouler l’islam.
Vous proposez d’utiliser le bon sens, le jugement humain, ou la morale chrétienne pour établir une préséance dans le Coran : C’est évidemment irrecevable.
Savez-vous que l’arrivée à Médine (l’Hégire, la fuite) est le début du calendrier musulman ? Et vous voudriez demander aux musulmans de donner primauté à la révélation mecquoise, antérieure ?
Autant leur proposer de se convertir au christianisme…
Il faut cesser de se bercer d’illusions, pendant que la pensée islamique chasse méthodiquement toutes les autres de son aire de domination et se propage au reste du monde.
Savez-vous que la Bible est interdite, légalement ou pratiquement, dans les pays musulmans ?
Que les 57 pays de l’OCI rejettent le Déclaration des Droits de l’Homme, quoi qu’ils s’en réclament pour islamiser les autres pays ?
Que la charia est la principale source du droit des pays musulmans ?
Y compris dans la nouvelle constitution égyptienne (article 2) ?
Le printemps arabe n’y a rien changé.
Il faut appeler un chat un chat : Un État dont la charia est la principale source du droit est un État principalement théocratique.
La morale chrétienne est individuelle parce qu’elle est faite pour se juger soi-même et non autrui, ce qui est explicitement exclu (« ne jugez pas afin de n’être pas jugé », « la paille et la poutre »). Elle exclut a fortiori de châtier au nom de Dieu (« Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre »).
La révélation chrétienne est circonscrite à la morale individuelle. Notre civilisation s’est donc formée sur la certitude qu’il n’existe de vérité absolue qu’en matière de morale individuelle. Elle lui doit sa pente démocratique.
Or cette certitude est déracinée et dépérit. Le relativisme qui domine maintenant en Occident est allergique à toute certitude. Quant à l’islam, il enseigne le contraire, c’est ainsi.
L’islam est un totalitarisme théocratique. Plus l’islam occupera les esprits, plus l’État sera totalitaire et théocratique. Plus il y aura de musulmans, plus il y aura d’écoles coraniques, et plus l’islam occupera les esprits.
Le rapport de forces au sein d’une population musulmane est toujours en faveur des intégristes (ceux qui appliquent l’intégralité) parce que le droit musulman est fait pour être imposé, et les musulmans sont supposés s’y soumettre (les autres aussi, du reste, et payer l’impôt, et être humiliés).
Comme on l’observe en Algérie, la victoire intégriste fait d’autant moins de doute que les idées exogènes sont extirpées des bibliothèques et réduites au silence par la peur et le meurtre (ce qui est conforme à l’exemple de Mohamed).
Il est contreproductif de laisser l’islam se propager tout en interdisant ses excès, car cela donne l’illusion que ces excès n’en font pas partie. Il faudrait au contraire imposer aux musulmans de subir entièrement dès maintenant les rigueurs de leur religion, sauf sur un seul point : la liberté d’en sortir.
à Fucius,
Bravo pour cette démonstration! Malheureusement, je crains qu'il ne soit nécessaire de la faire et refaire encore et toujours...