L’auteur considère comme « établies » ces caractéristiques totalitaires et guerrières de l’islam, et en ajoute d’autres très classiques sur la laïcité et l’impossibilité des réformes.

Des analyses de ce genre envahissent la toile. Elles sont ni vraies ni fausses, elles sont partielles et leurs conclusions reflètent les données choisies ou considérées comme « évidentes ». Ainsi, je connais suffisamment l'histoire mondiale et celle du développement pour défendre avec rigueur et exemples solides que l'Europe occidentale est à l'origine de tous les progrès mondiaux, ou au contraire de toutes les catastrophes par ses armes, ses microbes, ses pillages et ses massacres. Ainsi il est exact que l'islam exerce une forte pression sociale sur ses membres, qui commence par « les marqueurs » évoqués dans l’article et qui va dans certains cas jusqu'à un certain totalitarisme. Il est exact également que certains musulmans rêvent dans les studios de télévision par exemple de reconquérir l’Andalousie « démocratiquement », c’est à dire par la simple force du nombre. Il est exact qu’ils diabolisent la bida (innovation, certes, mais plutôt au sens d’hérésie). Et l'on pourrait continuer ainsi à accumuler des exemples tout à fait exacts et inquiétants.

Mais on peut également faire l’exercice symétrique et donner des exemples tout aussi réels de lieux et d’époques tolérantes, pacifiques et cultivées de musulmans à la fois religieux au sens européen et purement privé du terme, tolérants, charitables, totalement assimilés etc. Je pourrais y ajouter ceux de musulmans devenus laïques, catholiques ou athées. Et, après ces deux analyses sérieuses, bien documentées et néanmoins contradictoires, nous ne serions pas plus avancés.

En fait le vrai problème n'est pas là. Il est que les islamophobes sont inquiets, souvent à juste titre, des informations qui leur remontent. Et donc qu'ils estiment que ceux qui ne partagent pas leur avis sont des inconscients, voire des traîtres. En fait le clivage n'est pas où ils pensent, du moins dans mon cas et ceux des connaisseurs de l'islam, musulmans ou pas, que je rencontre en France ou dans leur pays, et qui sont issus des milieux les plus modestes comme les plus instruits. Le clivage passe entre les défenseurs de l'État de droit (liberté d'information, tolérance, respect de l'individu, liberté de conscience et notamment absence de pressions sociales ou religieuses) et ses adversaires. Les adversaires en question sont bien entendus les terroristes, les traditionalistes dogmatiques, et les islamistes. Donc chez Turgot notamment, nous sommes tous dans le même camp.

Ce qui nous sépare est ailleurs. Je cherche à combattre de mauvaises informations qui ne peuvent qu'affaiblir notre position, et, corrélativement, nous nuire stratégiquement en stigmatisant des alliés potentiels. Nos discussions portent donc sur des questions d'information et de stratégie, et non de principe.

Je rappelle que je suis familier des pays musulmans, où je passe un grand nombre de semaines très denses par an à avoir des contacts approfondis. J'écoute et mets à jour mes connaissances politiques économiques et sociales, et, à cette occasion, je fais là-bas une action symétrique à celle que je fais ici : rectifier les erreurs factuelles sur la perception de l'Occident et rappeler que celui-ci est un allié dans la lutte contre ceux de leurs coreligionnaires qui les emmerdent (c'est le terme employé) ou les terrorisent.

Pour revenir maintenant à l'article qui est l'occasion de ma réaction, je vais me borner à l'aspect information, car j'estime qu'il contient des erreurs factuelles, et que ces erreurs mènent à une conception holistique de l'islam, qui induit à son tour des erreurs stratégiques. Tout cela, je le répète, en étant d'accord sur les dangers ainsi que sur le respect des grands principes.

D'abord, qu'est concrètement l'islam ? Il y a les textes fondateurs, qui sont très loin d’être cohérents, complétés par les avis très divergents d’une foule d’exégètes et de lettrés. Il y a surtout des individus musulmans qui, en quasi totalité, ne peuvent lire ni le Coran ni la sunna (tradition), rédigés dans une langue incompréhensible pour eux, ce qui les amène à suivre (ou non) des imams au profil aussi varié que les pasteurs protestants, avec lesquels ils partagent une certaine génération spontanée. Bref on est très loin du holisme de cet article qui parle de l’islam comme d’une personne ayant des convictions et une stratégie, alors qu’il n’y a ni pape, ni église et que n’importe qui lance les fatwas et contre-fatwas les plus variées, à la grande joie des critiques, qui ne se privent pas de médiatiser les plus sanglantes ou les plus consternantes.

De plus l’article fourmille d’affirmations péremptoires, certes répandues, mais en général imaginaires. Par exemple, l’islam s’est très rarement diffusé par la violence, sauf dans une certaine mesure au Maghreb. Les conquêtes ont été parfois rudes (tout comme les conquêtes catholiques ou autres, comme celle de l’Algérie), mais également souvent sans douleur pour les populations (les Arabes ont défait les armées byzantines, et n’ont fait aucune violence contre la population syrienne qui est restée chrétienne, et a été heureuse de voir partir des occupants leur imposant leur variante du christianisme … et une forte pression fiscale) ; les conversions se sont généralement faites au fil des siècles, notamment pour des raisons fiscales ou de standing, et sont restées souvent peu nombreuses, comme en Europe centrale et orientale. En Afrique subsaharienne et en Asie « jaune » (dont le premier pays musulman par le nombre, l’Indonésie), les conversions se sont faites sans conquête, par le commerce et l’attirance intellectuelle de populations animistes, hindouistes ou bouddhistes. Donc au total, pas de grande différence avec l’expansion chrétienne. Un musulman vous dira que prosélytisme chrétien et la prétention universaliste de cette religion ont largement valu ceux de l’islam.

La laïcité ? A part le cas extrême de la France d’une part, de l’Arabie et de l’Iran d’autre part (où d’ailleurs les régimes sont mal supportés), beaucoup de pays, musulmans ou non, et notamment les États-Unis, conjuguent prégnance religieuse et rivalité entre le palais et la mosquée, le temple ou l’église ; la doctrine officielle de l’Indonésie est une série de principes transreligieux etc. Donc rien d’univoque ni de prédéterminé là non plus.

Les tentatives de réformes ? Elles ont été nombreuses et parfois abouties : égalité des statuts entre musulmans et non musulmans dans l’empire Ottoman au XIXè, puis celles appliquées en Turquie, Tunisie, Maroc, toutes sous influence intellectuelle française, certes, (et en allant plus vite que nous pour les droits des femmes en Turquie), mais qui montrent que c’est possible. Cela sans parler de l’institutionalisation de l’islam autour de l’an 900 (un peu comme pour l’église catholique du Bas empire), qui est tout sauf un retour aux origines.



Finalement l’islam d’aujourd’hui me rappelle la chrétienté du Moyen Âge. Notre société était alors profondément religieuse et assez répressive, mais le politique s’était émancipé, tout en respectant les formes religieuses vis à vis du peuple. Cette chrétienté dénonçait et massacrait les Juifs, les hérétiques ou soit disant tels, et, à l’occasion, les musulmans. Mais elle était par ailleurs travaillée par ses élites, les unes en voie de sécularisation, tandis que les autres se vautraient, papes compris, dans la richesse et la « corruption » (pour prendre le terme utilisé par les musulmans d’aujourd’hui lorsqu’ils visent certains de leurs dirigeants, et qui a le sens que lui donnaient naguère les Européens).

Souvenons nous que l’imprimerie a ensuite permis la Réforme et la sécularisation, accompagnées de troubles violents. Je pense qu’Internet est l’imprimerie d’aujourd’hui. Je partage donc le souci de se préparer aux troubles violents des périodes de transition, mais ne vois rien de figé chez les musulmans, comme rien n’était figé dans la chrétienté d’alors. Je pense que l’histoire ira beaucoup plus vite qu’à la Renaissance, du fait de la présence de l’Occident, de ses médias et de sa supériorité sur les lettrés traditionnels que lui donnent son niveau scientifique et économique, sans parler de sa pratique de la liberté. C’est pour cette défense de l’État de droit qu’il faut se battre, et la masse des musulmans nous suivra, pour peu que nous nous expliquions au lieu de faire circuler des rumeurs insultantes et que nos actes ne contredisent pas nos paroles : certains exemples donnés par Israël, considéré comme “hyper occidental” et américain, sont à cet égard stratégiquement catastrophiques. Cela passe par des contacts humains qu’il faut prendre la peine de rechercher, plutôt que de décréter que les « modérés » (terme en usage, mais impropre) n’existent pas.

La crispation islamiste est certes vigoureuse et sanglante (pour les musulmans surtout), mais je lui vois un avenir type ETA, organisation dangereuse, mais de plus en plus coupée des masses… Ce rejet est largement commencé en France et dans les élites du Sud, Iran compris, où les islamistes « dégoûtent la population de l’islam ».