Je précise d’abord je me limiterai au secteur privé, que je connais particulièrement étant un ancien chef d’entreprise et attentif aux contacts avec les milieux économiques et leurs employés lorsque je suis « sur le terrain ».

Je reste ainsi dans l’axe de ce colloque qui est relatif à l’Union pour la Méditerranée, laquelle pour l’instant met l’accent sur des projets, notamment environnementaux, qui sont à réaliser par le secteur privé.

Rappel historique

Ce rappel historique est nécessaire, bien que les principaux événements soient connus ici de tous, parce que certaines fausses évidences ont la vie dure, notamment dans les pays anglo-saxons qui connaissent mal le Maghreb.

Tout d’abord, la rive musulmane de la Méditerranée est supposée arabophone ou turcophone depuis toujours. Or, dans la réalité il y avait, tant dans les régions dites arabophones que berbérophones ou turcophones l’arabe classique comme langue sacrée et en pratique réservée aux clercs, comme le latin en son temps en Europe. Ensuite il y avait des langues parlées, maternelles et d’usage général ; « parlées », car la population était analphabète. C’étaient les différents arabes dialectaux, dont certains n’étaient pas compréhensibles les uns avec les autres ni avec l’arabe classique ; les langues berbères, une langue turque largement imprégnée d’arabe, et quelques langues locales dans les villes ou dans des vallées ou des oasis reculées. Donc, l’évidence d’une zone arabe ou turque au sens moderne du terme, c'est-à-dire une langue à la fois officielle, écrite, et lue par une partie non négligeable de la population, ne correspondait pas à la réalité, et cela explique ce qui a suivi.

Une autre erreur classique est de surestimer l’empreinte linguistique de la colonisation : la colonisation britannique n’a pas profondément implanté l’anglais, pour des raisons tenant notamment à la faiblesse économique de l’Angleterre au XXe siècle. L’exemple le plus patent en est celui de l’Egypte, colonie britannique, néanmoins devenue francophone dans toutes ses couches supérieures.

Une autre illustration en est un enracinement non colonial du français non seulement en Egypte, mais aussi dans de larges parties du Liban, et certaines communautés de la Syrie et de la Palestine. Cela grâce d’une part à l’enseignement religieux aux minorités chrétiennes, enseignement ouvert assez rapidement à l’élite musulmane et d’autre part au fait que le français était à l’époque la langue de la culture internationale.

Et cela rejoint un troisième élément souvent oublié : à savoir que les villes de la rive musulmane étaient à cet époque peu peuplées et avaient une forte proportion de « ni Arabes, ni Turcs », c'est-à-dire souvent des chrétiens, comme les Arméniens, les Grecs et accessoirement des Occidentaux, ou d’autre groupes, notamment juifs. Le français était leur langue commune, ainsi que celle de leurs interlocuteurs arabes (souvent chrétiens) et turcs.

Cette sous-estimation du cosmopolitisme national, linguistique et religieux des villes musulmanes explique la sous-estimation corrélative des catastrophes ayant balayé ces « minorités » étrangères comme nationales. Ces catastrophes découlent des expériences socialistes et nationalistes, souvent combinées comme en Egypte et en Syrie. Celles-ci ont touché le Maghreb avec pour conséquence le départ d’une partie de l’élite nationale et de l’élite étrangère, qu’il s’agisse de l’Algérie autour de 1962, de la Tunisie des crises « de Bizerte » et « des terres françaises » ou, d’une façon beaucoup plus mesurée et modérée, du Maroc de la « marocanisation », laquelle fut nationaliste mais non socialiste. Quant au Liban, la succession des épisodes de la guerre civile a entraîné le départ de beaucoup d’Occidentaux vivant au Liban, ainsi que d’une très grande partie de l’élite chrétienne et d’une partie non négligeable de celle des sunnites et des Druzes.

Corrélativement, l’arabe classique et le turc moderne se mettent en place, pour ce dernier dès les années 1920, mais pour les autres plutôt à l’époque des indépendances ou des révolutions : l’arabe classique, qui n’est la langue maternelle de personne, devient celle d’un enseignement qui se généralise et touche enfin les masses populaires. Cette officialisation de l‘arabe littéraire s’est faite dans certain pays de manière agressivement politisée, comme par exemple en Algérie où elle a profondément divisé les élites.

Cependant, cette implantation de l’arabe classique a été lente et n’est toujours pas terminée, et ce qui a facilité l’enracinement du français au Maghreb et au Liban après le départ de la France. Au Liban, il s’agit tout simplement du développement de l’enseignement, officiellement bilingue franco-arabe (ou anglo-arabe pour 20 à 30 % de la population), qui s’est généralisé rapidement dans la population chrétienne puis dans les populations sunnites et druzes, et enfin touche maintenant la majorité de la population chiite.

Au Maghreb, cet enracinement du français après l’indépendance vient de la coopération massive (des dizaines de milliers d’enseignants français) qui a touché une part importante des élites et classes moyennes maghrébines, à une époque où la population était beaucoup moins nombreuse aujourd’hui et où l’arabisation de l’enseignement public n’était pas encore opérée. Cette coopération dans un enseignement public en français a duré jusque dans le courant des années 70 . Si nous partons de la date de 1975 et pensons à des individus qui avaient une quinzaine d’années à l’époque, nous les retrouvons aujourd’hui autour de la cinquantaine pour les plus jeunes et au-delà pour les autres, ce qui veut dire que les responsables élevés ou moyens aujourd’hui au pouvoir (ne serait-ce que modestement dans un bureau) ont été formés en français et ont une bonne maîtrise de cette langue.

Corrélativement, si le français n’avait et n’a toujours aucune position officielle au Maghreb où les seules allusions qu'on y fait sont celles de l’"emploi des langues étrangères" dans l’enseignement ou d’autres secteurs, il est néanmoins ressenti comme une des langues du pays par une partie de la population. Combien de fois ai-je entendu, lapsus ou ignorance, « c’est une de nos langues officielles » ou « c’est notre deuxième langue », voire, ce qui est plus exact, « c’est notre langue de travail ». Nous avons là un exemple de ces contre-courants dont je devais vous parler, et dont je vais sacrifier la description du fait de la brièveté du temps qui m’est imparti.

Aujourd’hui : primauté du politique, de l’économique et des médias

Dans le monde arabe, l’économie est largement politique, plus encore qu’en Occident. Les régimes économiques sont chahutés par des décisions des gouvernants : on passe de l’économie de l’époque coloniale ou du féodalisme libéral de l’Empire Ottoman à l’étatisme kémaliste ou aux divers degrés de socialisme, notamment syrien, égyptien ou algérien. Ce socialisme est d’ailleurs une des causes de l’émigration des élites nationales dont nous avons parlé plus haut. Il a en général entraîné un sévère recul du niveau de vie et retardé de plusieurs dizaines d’années le développement des pays concernés.

Il faut à cette occasion rappeler une donnée psychologique importante : le socialisme était prôné par les élites occidentales auxquelles avaient accès les responsables du monde arabe, que ce soit avant ou après les indépendances. Le socialisme était donc considéré, à juste titre d’ailleurs, comme « occidental » et son échec a ouvert la voie à deux réactions : l’une, de ce fait, anti-occidentale l’islamisme, et l’autre anti-socialiste le libéralisme. Cette réaction libérale a été le fait soit de l’élite locale, soit de pressions extérieures, la plus nette étant celle du FMI en 1994 en Algérie, dernier pays de la région à abandonner le socialisme. Ce virage a été facilité par le retournement intellectuel en Occident, où des idées plus libérales avaient remplacé les idées socialistes ; l’évolution a été analogue, mais plus précoce, dans les pays du sud-est asiatique, et le succès de leur politique partiellement libérale (ou moins dirigiste qu’auparavant) a conforté cette évolution.

Ce libéralisme, essentiellement économique, le libéralisme politique étant beaucoup plus partiellement adopté, s’est traduit par la montée des langues étrangères : le français au Maghreb et l’anglais ou plutôt l’anglo-américain du fait de l’effacement de la Grande-Bretagne, dans le reste de la zone.

Cela est particulièrement net chez les deux poids lourds de la région, la Turquie et l’Egypte, où est apparue une classe d’entrepreneurs locaux bénéficiant d’une part de la libéralisation et d’autre part, directement ou indirectement, de l’argent de la Péninsule auquel se sont ajoutés quelques investissements occidentaux. Cette classe d’entrepreneurs est en général formée à l’américaine, de plus en plus souvent dans des écoles largement anglophones. Ce qui restait de la francophonie locale demeure ou parfois se développe, mais est maintenant un îlot dans la mer des nouvelles couches plus ou moins anglophones, et qui, de plus, monopolisent le « linguistique visible » comme les enseignes et la publicité.

Au Maghreb, le libéralisme a eu un rôle analogue, mais cette fois en faveur du français, dont la diffusion est devenue l’affaire d’un secteur privé en développement rapide. Remarquons au passage que la relative individualisation corrélative à la libéralisation et à d’autres phénomènes a bénéficié aux autres langues non officielles : le dialectal, qui a gagné une part des médias particulièrement au Maroc, et les langues berbères qui ont finalement été reconnues « langues nationales » (mais pas « langues officielles ») dans ce pays comme en Algérie.

Un secteur privé important s’est donc développé. Il est le fait de l’élite féodale déjà en place et souvent de formation française, mais aussi celui des diplômés maghrébins des écoles ou des universités francophones, françaises mais aussi belges, québécoises ou suisses, ces derniers soit retournent « au pays » fonder des entreprises ou trouver un emploi qualifié, soit créent une entreprise en France (pour des raisons « de sécurité »), mais ayant « un pied » au pays.

Ce secteur privé est également le fait d’entreprises françaises qui se délocalisent au Maghreb, pour des raisons de meilleur coût salarial certes, mais également parce qu’on peut y recruter des cadres et employés francophones. Et là se met en place un processus cumulatif qui commence par l’enseignement professionnel privé, du plus modeste aux bonnes écoles de management, établissements qui sont francophones puisque l’employeur le sera.

Et lesdits employeurs se multiplient justement parce qu’ils peuvent trouver une main d’œuvre ainsi formée. Une fois au travail dans ces entreprises où la langue au moins écrite est le français, les employés se trouvent face à de nouveaux modèles sociaux, du chef du bureau au PDG, ce qui a des conséquences importantes dans l’évolution de la vie sociale et démographique mais aussi dans le domaine linguistique : augmentation du niveau de qualité du français, la pratique et la formation sur le tas s’ajoutant à la formation initiale.

Cette maîtrise variable mais souvent assez bonne permet la lecture de journaux francophones soit généralistes, soit économiques, et celle de la littérature technique. Cela pousse à la fréquentation des médias francophones : radio, télévision et internet. Cette utilité et cette visibilité sociale du français enclenche à son tour de nouvelles demandes de formation et le processus peut ainsi se développer infiniment plus profondément qu’à l’époque coloniale.

Mais cela ne dépossède pas pour autant les Maghrébins de leur langue : un plurilinguisme général s’installe, où les langues sont considérées non pas comme concurrentes mais comme complémentaires. En effet, nous avons vu que parallèlement au français, le dialectal et le berbère gagnent en « standing », tandis que l’arabe littéraire se généralise, du fait d’une part de la scolarisation et d’autre part de la multiplication des chaînes de télévision internationales arabophones. S’y ajoute bien entendu la partie arabophone d’Internet, dont celle des sites islamistes et djihadistes.

En conclusion :

Il faut finalement retenir :

  • premièrement l’importance civilisationnelle et géopolitique de la francophonie dans le monde arabe, aux côtés de l’arabe littéraire et dialectal et non pas en concurrence avec lui.
  • deuxièmement, l’importance pour chaque individu d’une bonne formation en français. Cela d’une part pour sa carrière nationale au Liban, au Maghreb, mais aussi en Egypte. Et d’autre part pour toute carrière internationale, car si l’anglais est en général exigé, le fait d’avoir en plus le français et l’arabe permet de « doubler » des Anglais, des Américains ou des Scandinaves.
  • troisièmement, et corrélativement, le fait de pouvoir attirer les entreprises francophones s’est révélé être un accélérateur important du développement, non seulement par les délocalisations ainsi permises, mais aussi parce que l’on entre dans un club qui permet de gagner un temps considérable dans les rapports commerciaux et les relations professionnelles.

Mais, pour nuancer tout cela, il faut rappeler que si le secteur privé est un multiplicateur très efficace de l’implantation du français, il peut aussi se révéler fragile, car toute entreprise privée fait ce que lui demandent ses clients ; et si lesdits clients ont l’impression que l’anglais leur serait plus utile, tout ce secteur peut basculer assez rapidement.

Le comportement anglicisant de certaines entreprises françaises n’en est donc que plus dommageable, et je terminerai par un appel à tous ceux qui sont conscients de ce problème : allez vers ces entreprises, ne les accusez pas de « trahison» car ce n’est pas leur métier de répandre le français. Expliquez-leur que c’est néanmoins leur intérêt, direct et indirect. Direct, car la mission des entreprises est de durer et de se développer si possible, et cela suppose une bonne gestion des ressources humaines, donc de ne pas mettre à l’écart de personnes qualifiées dans leur langue de formation, en l’occurrence le français . C’est aussi leur intérêt indirect, car maintenir un environnement francophone génère toutes sortes de facilités techniques, relationnelles et parfois politiques .

Cela vaut aussi pour les explications voire les pressions amicales à faire auprès des cadres de l’UPM qui, sinon, pourraient avoir tendance à avoir des dérives « à la Bruxelloise ».