Les fédéralistes ont des visions contradictoires : il y a celles des "antinationalistes", opposés par principe à l'existence des États-nations "qui ont amené l'Europe à se suicider dans d'épouvantables guerres civiles", alors que d'autres veulent au contraire appliquer leur nationalisme à un nouveau pays, l’Europe, qui pèserait dans les décisions mondiales.

D'autres encore, pensant à la Suisse, ne voient aucune raison de s'impliquer dans les affaires extérieures, le futur État n'ayant comme rôle que de veiller à un libéralisme nécessaire à la prospérité et à une encore plus grande liberté individuelle. D'autres enfin souhaitent au contraire un État européen "fort", ayant les moyens de s'attaquer à un libéralisme "rejeté par le peuple" et accusé de tous les maux.

On voit quele fédéralisme met en jeu des idées politiques ayant des applications très profondes économiquement, politiquement et culturellement, ce qui dépasse de très loin une réaction technique à des problèmes financiers, certes importants, mais conjoncturels par nature, c'est-à-dire concernant les mois ou éventuellement les quelques années qui viennent, alors que les questions en jeu sont autrement durables.

Ces questions ne peuvent être réglées que dans une sage lenteur, et après une éventuelle série de référendums succédant à des débats approfondis.

En effet :

- Le fédéralisme signifie la transformation des États-nations actuels en simples étiquettes locales (voire leur disparition totale dans le cas d'une éventuelle "Europe des régions"). Or presque tous les membres de l'Union européenne sont des États-nations, et souhaitent le rester. Et pas seulement la Grande-Bretagne ! Au fil des sondages, on note que les citoyens se voulant "seulement Européen" (et non Français, Anglais ou Polonais) ou, par exemple, "Européen avant d'être Français" sont très nettement minoritaires.

- Le fédéralisme signifie aussi que le pays "Europe" intégrerait des opinions et des moeurs, disons, "scandinaves" et "balkaniques", dont les pratiques gouvernementales, et probablement les "traditions" qui les sous-tendent, sont à l'opposé les unes des autres. Il faut quitter le politiquement correct, et parler de corruption, de crime organisé, de clientélisme et pas seulement, pudiquement, de différence de niveau de vie… puis imaginer tous ces acteurs réunis dans une même équipe.

- Concernant la politique étrangère, le fédéralisme intégrerait des pays ayant une vision du monde totalement différente. Par exemple, la France et la Grande-Bretagne, qui ont une vision mondiale du fait de leur passé, et d'autres à préoccupation plus locale, plus purement humanitaire ou plus purement économique. On a vu l'abstention de l'Allemagne dans l'affaire libyenne et on imagine mal un empressement danois ou letton dans une affaire de type Côte d'Ivoire. Le fait d'avoir créé le poste occupé par Mme Ashton a généré une bureaucratie supplémentaire dont on a vu l'absence totale d’efficacité... et le coût.

- Et quid des questions linguistiques ? Soit la Grande-Bretagne participe et ce sera l'anglais, ce qui posera des problèmes que l'on ne veut pas voir aujourd'hui, soit ce grand pays se tiendra prudemment à l'écart (il n'est pas dans la zone euro, donc pas concerné par l'actuelle demande d’unité). Dans ce dernier cas, il n'y aurait pas de raison de donner un rôle à l'anglais, bien que la "mécanique" actuelle se soit bâtie autour de lui…

Rappelons que jusqu'en 1973, l'Europe fonctionnait exclusivement en français. Certes, les élites francophones européennes d'alors ne sont plus aussi nombreuses. Pourquoi pas alors le français et l'allemand ? Les Italiens protesteront ! Et si on rajoute l’italien, les Espagnols auront de bons arguments, etc. Débats intéressants en perspective, et qui dépassent de loin les questions économico-financières !

Bref, si on comprend les raisons techniques d'un appel au fédéralisme, et donc le lobbying dans ce sens des professions menacées par les divisions européennes, ce n’est à l’évidence pas une raison suffisante, d’autant que l'alliance d'arrière-pensées aussi contradictoires que celles exposées ci-dessus devrait amener à se poser des questions. Cela d'autant plus que nous avons l'expérience de la création de l'euro, qui était notamment une tentative technocratique de contourner les oppositions politiques au fédéralisme en pensant que la simple existence de l'euro y mènerait. On voit le résultat !

Il ne s'agit pas ici d'être pour ou contre le fédéralisme, mais de dire que c'est une option politique lourde, qui doit être prise démocratiquement. Vouloir "rouler" des opinions nationales parce qu'elles ont le tort de penser à d’autres choses qu'à une réorganisation financière est non seulement "un crime, mais une faute", car gros de crises ultérieures.

Donc fédéralisme, ou Europe des nations (à simplifier drastiquement !) ; et si fédéralisme, lequel, comment et dans quel objectif ? Le débat gagnerait à être engagé à l'occasion de la présidentielle.