Le problème est qu'on ne sait pas comment faire pour déclencher la croissance, ou plutôt, que ce "comment faire" est rejeté par l'opinion, donc par les politiques, et n'est pas à la mode chez les intellectuels, donc chez les économistes qui tiennent à leur notoriété.

Il faut en effet respecter la rigueur budgétaire pour se désendetter (on s'y est solennellement engagé devant les électeurs, les pays étrangers et les marchés), tout en ne la respectant pas pour ne pas "étrangler la croissance". On cherche à jongler entre les contraires et, actuellement, ce qui est à la mode, c'est de prévoir un endettement qui n'en serait pas un, par exemple "les eurobonds" ou toute autre potion magique. Cette dette qui n'en serait pas une permettrait de déverser de l'argent "là où il faut" (c'est-à-dire, on ne sait pas où) pour faire redémarrer la croissance.

C'est donc un cafouillage intellectuel total, excusable parce qu'on ne sait pas vraiment ce qui se passe. Pour générer la croissance, tout s'éclairerait si l’on se souvenait comment ont émergé "les émergents" ou, si, aujourd'hui, on regardait ce que font nos voisins (taisez-vous, c’est libéral, donc mal vu et passéiste.). On verrait que les Italiens et – en principe – les Grecs font des réformes qui ne coûtent rien en débloquant toutes sortes de freins. Mais comme les freins en question sont des clientèles électorales, il n'est pas question d'en parler.

Bref pour l'instant, on s'accroche à la potion magique des eurobonds. Problème : pour eux, comme pour les autres potions imaginées depuis deux ans et qui se sont révélées inefficaces, il faut une Europe fédérale. Mais les peuples tiennent à leurs États-nations, et les élus ne sont pas suicidaires. Donc motus. Mais il faut le faire quand même, car ceux qui sont menacés par la crise actuelle et ont les moyens de remplir les corridors de tous les pouvoirs veulent absolument sauver leurs intérêts et poussent au "fédéralisme sans le dire". Sans le dire au peuple, mais c'est pour son bien, car on voit qu'il aurait tendance à dériver vers le populisme. Et puis, le fédéralisme, c'est la voie vers "une Europe grande puissance qui pourra dire son mot sur la scène mondiale".

Oui, mais quel mot ? En quelle langue ? En anglais bien sûr ! Ceux qui pensent autrement sont des passéistes (le principe, comme ses conséquences pratiques mériteraient pourtant quelques débats). Et pour dire quoi ? Les Français et les Anglais ont quelques compétences en politique internationale, notamment africaine (ce qui ne veut pas dire qu'ils ont toujours raison), mais les autres l’ignorent ou s'en désintéressent.

Par ailleurs ,la grande majorité des pays européens s'enfonce dans une crise démographique qui les fera peut-être disparaître assez vite, Allemagne comprise. Est-il vraiment nécessaire de s'enchaîner à eux ? Dans un premier temps, nos retraites, qui devraient déjà être amputées de quelques années de plus pour garder leur montant mensuel dans le seul cadre français, devraient très rapidement être divisées par deux dans un cadre fédéral pour éviter aux autres Européens de mourir de faim. Et puis, se fondre dans un continent devenu un gigantesque asile de vieillards, ce n'est pas une question uniquement financière. Voilà déjà une deuxième question qui mériterait un débat. Et il y en aurait bien d'autres.

Et tout ça pourquoi ? Parce qu'on ne voit pas clair dans une solution financière. Et pour dire qu'on aura tout tenté pour "la croissance", qui en fait, demande toute autre chose.

Trait.jpg La version originale de cet article d'Yves Montenay a été publiée sur lecercle.lesechos.fr en date du 21 mai 2002.