Rappelons les faits bruts et cent fois contés : 1936, arrivée de la gauche au pouvoir, tensions sociales, grèves, occupations et dénouement par l'attribution de 12% de hausse moyenne des salaires, de 15 jours de congés payés et les 40 heures ("Les accords Matignon"). L’explosion de joie, l’émotion des premiers congés payés ont été mille fois illustrées, reprises et répétées.

Il est déjà moins fréquent d'évoquer la dévaluation qui a suivi, et encore moins de relier ce récit à l'invention des heures supplémentaires par Alfred Sauvy, à l'incompréhension de ce dernier par Léon Blum, et à la conversion de Paul Reynaud, elle-même arrivant bien tard pour "l'effort de guerre".

Il est encore plus rare de voir l’analyse macro-économique froide que nous allons tenter maintenant. Les 15 jours de congés payés diminuent la production nationale, toutes choses égales par ailleurs, de 4% (2 semaines sur 52). Nous ne nous battons pas ici sur les chiffres, c'est le raisonnement qui compte. Les hausses de salaire renchérissent cette production déjà diminuée.

Quant aux 40 heures, il a fallu attendre Alfred Sauvy, alors jeune polytechnicien, pour mesurer leur impact. Et "mesurer" n'est pas le bon mot puisque les statistiques nécessaires n’existaient pas (voir les mémoires d'Alfred Sauvy, qui, plus tard, a réagi notamment en lançant l'INED et l'INSEE). Il remarque néanmoins que cette production manquante, le charbon notamment qui était le pétrole de l'époque, génère des goulots d'étranglement en aval, où la production chute encore plus, créant du chômage. Cela s'ajoute au bilan brut des accords Matignon : là où on travaillait 48 heures, durée légale précédente, la production a baissé d'environ 16% (8 heures de moins sur 50), soit au total, une hausse des coûts de 32% (12 de salaires, 4 de congés payés et 16 de réduction de l’horaire hebdomadaire), et c'est probablement sous-estimé car les accords comprenaient d'autres points.

Donc la production s'effondre, le chômage et les prix augmentent, le franc craque, la gauche perd le pouvoir. Bien sûr attribuer cela aux décisions de 1936 est une atteinte au "mythe" et est dénoncé comme réactionnaire : "Vous préférez voir les ouvriers travailler 48 heures et être privés de congés ?", voire "Vous justifiez le vol des bénéfices du Front populaire par le mur de l'argent !".

La réalité est bien sûr moins manichéenne : dans un pays théorique et parfait, où tout le monde aurait été informé des mécanismes économiques (dont l'ignorance était totale à l'époque dans presque toutes les couches sociales), on aurait calmement discuté de tout cela; si le désir des Français est d'avoir 15 jours de congés payés, analysons ensemble les conséquences, notamment la baisse du salaire réel (ce dernier est directement lié au volume de la production) et voyons les arbitrages à décider.

L'analyse purement mathématique aurait été comprise (je n'ai pas dit adoptée) par tous, et on aurait pu dire par exemple : "la productivité augmentant de X% par an, étalons ces mesures sur Y années pendant lesquelles le salaire n’augmentera pas au-delà des décisions d'aujourd'hui". Autrement dit, affectons les progrès de la productivité à la diminution du temps de travail. Mais ce genre de raisonnement était incompréhensible à l'époque, et je ne sais d'ailleurs pas si la productivité augmentait alors à une vitesse suffisante pour que le nombre d'années d'étalement soit acceptable.

De plus, il s'agit d'un raisonnement intemporel, oubliant notamment l'effort de guerre nécessaire qui, de toute façon, aurait dû demander des sacrifices (produire un char de plus, c'est autant de biens de consommation ou de jours de congé en moins : à la même époque, Hitler demandait aux Allemands de "choisir entre le beurre et les canons").

Enfin, cela ne traitait pas le plus grave : les 40 heures sans aucune souplesse et l'effondrement de la production faute de charbon. Alfred Sauvy explique cela à Léon Blum, qui, au sens propre, ne comprend pas. En 1938, il repart à la charge auprès de Paul Reynaud qui, lui, comprend, et met en place les heures supplémentaires. La production repart, mais il ne reste plus que quelque mois avant la guerre… Elle éclate en septembre 1939 et une grande part de la population active est mobilisée, donc retirée de la production, inactive jusqu’en mai1940, puis prisonnière ou en STO.

Alfred Sauvy reverra Léon Blum en 1945 : "Monsieur le président, avec le recul et les résultats de l'action de Paul Reynaud, qu'en pensez-vous aujourd'hui ?" Il constate avec effarement que Léon Blum ne comprend toujours pas.

Mais tout cela est affaire de spécialistes et d'historiens. Pour beaucoup de Français le mythe demeure : "l'action syndicale et politique a permis ces avancées", sans préciser : c'est une action à somme nulle : la hausse des prix a non seulement annulé celle des salaires, mais vous a fait en plus payer vos propres congés, sans parler de l'effet indirect des 40 heures. Ce n'est pas "la faute au mur de l'argent" : tout ce qui n'est pas produit ne peut pas être consommé, or votre salaire n'a de sens que s'il peut être utilisé à acheter ce dont vous avez besoin. Bref "congés "payés", certes, mais par vous-même !

Le mythe a resservi en 1968, avec les accords de Grenelle et la dévaluation qui a suivi. Il a resservi en 1981 déclenchant de nouvelles dévaluations et conduisant à terme à la crise des retraites (passage de 65 à 60 ans, alors que l'on voit aujourd'hui les remous d'un passage progressif de 60 à 62 !). Il a resservi avec les 35 heures, et j’en oublie.

Mais il y a pire que la sanction financière, qui est automatique tant sur la monnaie que le pouvoir d'achat. Ce "pire", c’est qu’on cultive ainsi l'incompétence économique sur laquelle prospèrent les politiques. Cependant, aujourd'hui l'expérience du passé et le progrès des connaissances économiques et statistiques des responsables des différents partis, mène à être plus sévère : ce n'est plus de l’incompétence, c'est de l'escroquerie électorale.

On voit d'ailleurs bien que les candidats sont de plus en plus coincés entre les effets de manches et le sérieux.

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L'original de ce texte a été publié sur le site Le Cercle Les Echos, en date du 26 Janvier 2012. Il offre l'occasion de signaler la création de l'association Alfred Sauvy, qui réunit notamment deux associations de sa "descendance" : le comité Fourastié et Population et Avenir. Rappelons que Jean Fourastié et Alfred Sauvy étaient proches, que le premier est pour beaucoup dans la diffusion de la notion de productivité, et que le second verrait rouge s'il savait que l'on veut toucher au quotient familial