Puis tout cela s’était atténué avec la prise de conscience que donner la majorité à l’ONU aux partis communistes russes, chinois et affiliés ou enrichir les autocrates du Sud n’était pas l’idéal, tandis que capotaient les accords de cours de stabilisation des matières premières.

On s’était en particulier aperçu que "l’information" venue du Sud (et, alors, de l’Est) n'en n'était pas une, venant de régimes liberticides.

A partir de 1976 (chute de Saïgon), et de 1979 (Invasion de l’Afghanistan), l’URSS remplaça les EU dans le rôle du « méchant », puis disparut avec la plupart des partis frères, tandis que les PC chinois et vietnamien réussissaient un remarquable tête à queue. Il y eut un mouvement intellectuel parallèle avec « les nouveaux philosophes » qui entama en France la majorité intellectuelle marxisante.

Mais l’empreinte dans les esprits restait coriace, et les altermondialistes reprirent le flambeau (D’où ma nouvelle réaction avec ''Le mythe du fossé Nord-Sud)''. Les altermondialistes s’allièrent aux islamistes radicaux contre l’Occident, avant de s’apercevoir qu’ils divergeaient sur tout le reste et de se retrouver par ailleurs « trahis » par une des « victimes », selon eux, de l’Occident, la Chine, qui se développa en ignorant leurs idées. Et voici que ces deux ex-amis mettent en œuvre concrètement ce « nouvel ordre de l’information », sans en reprendre l’utopie gaucho-libertaire.

Il ne s’agit plus de parlotes sorbonnardes ou onusiennes, mais de conquérir les médias : radio, télévision et Internet. Cela en s’appuyant sur l’argent du pétrole pour les uns, sur la percée dans l'industrie, les services qualifiés, puis la recherche scientifique pour les autres, Chine en tête. L’argent du pétrole va à la Russie, à l’Arabie, à l’Iran et de là cascade vers diverses entreprises hostiles par conviction ou intérêt, via l’action étatique (Iran, Arabie …) ou le détournement de l’importante charité musulmane, voire par simple racket physique ou moral.

Le résultat concret est que le rôle mondial qu'ont eu la BBC, CNN ou la Voix de l'Amérique est en train de s’affaiblir. Ces grands réseaux diffusant les idées occidentales buttent sur de plus en plus d'obstacles et sont de plus en plus concurrencés. The Economist du 14 août nous en donne ci-dessous quelques exemples.

Les obstacles sont le refus des autorités locales de retransmettre en FM : ainsi la Voix de l'Amérique en russe n'est plus relayée que par une radio locale au lieu de 85 en 2003. Plus grave est la concurrence dans les têtes des auditeurs et spectateurs : depuis 2006 la Chine, l'Iran, le Japon ont lancé des chaînes internationales d'information en anglais et bien d’autres langues. La seule chaîne chinoise d'informations internationales a un budget de 15 fois celui de son homologue de la BBC, et à des programmes dans un plus grand nombre de langues. Parallèlement la BBC et La voix de l'Amérique ont fortement diminué leurs émissions en ondes courtes tandis que la radio internationale chinoise les doublait. Les réseaux locaux s'ajoutent à cette concurrence : le Kenya est passé ainsi d'une chaîne nationale à 20 télévisions et 80 radios.

Le Qatar mérite une mention spéciale : ce petit émirat, en froid avec l’Arabie Saoudite, a lancé la chaîne Al Jezirah en 1996. Cette chaîne a eu immédiatement un grand succès, étant en tête dans sa région avec 39 % des auditeurs contre 1 % pour la chaîne lancée par l'Amérique pour la concurrencer. Elle a internationalisé son action en lançant un réseau en anglais qui s'appuie sur 80 bureaux locaux, avec un effort particulier vers l'Afrique. Sa percée vient de sa relative liberté de ton, qui contraste avec le terne et le convenu des chaînes nationales officielles. Les citoyens des pays arabes pouvaient enfin avoir sur leur propre pays d’autres nouvelles que celles acceptées par la censure. C’était un grand progrès, l’ouverture d’une fenêtre sur l’extérieur, avec un grand professionnalisme et « un très bon arabe, très agréable à écouter » me disent de nombreux Maghrébins. Vu d’Occident, c’est certes « une fenêtre sur l’extérieur », mais elle donne sur la cour, entendez qu’elle est très arabocentrée. C’est un atout, car les chaînes françaises reçues au Maghreb se soucient d’abord de leur audience en France, et ne donnent pas à leurs interlocuteurs du Sud suffisamment de nouvelles de la région qui les intéresse. De plus, comparées à Al Jezirah qui est très pro palestinienne, elle semblent pro-israéliennes (alors qu’Israël les accuse d’être pro-palestiniennes), et leur crédibilité en souffre. Or Al Jezirah « se talibanise » d’après ses propres présentatrices, après avoir « lancé » Ben Laden en diffusant ses communiqués (ce qui ne doit pas faire oublier que ledit Ben Laden à été « créé » par les Américains pour contrer les soviétiques en Afghanistan ).

La bataille est également rude sur Internet, qui est bon marché et bien adapté aux audiences dispersées. C’est devenu un média de masse qui concurrence la presse et la télévision. Là aussi d’abord américain, puis occidental au sens large (les Sud-Coréens et les Japonais ont été parmi les premiers à s’y engouffrer), il est maintenant répandu partout où l’électricité est présente, en Chine bien sûr, mais aussi dans une grande partie du reste du monde, avec un retard important pour l’Afrique subsaharienne. Il bénéficie aux Occidentaux : en Russie, si la diffusion traditionnelle de La voix de l'Amérique recule, ses vidéos sont de plus en plus téléchargées, mais la Chine, l’Iran, la Tunisie et bien d’autres s’opposent à son usage « occidentalisant » (libéralisme politique, de mœurs, de croyance…) en le bloquant de mille façons (voire le bras de fer entre Google et le gouvernement chinois) et en s’en servant de manière offensive. De même pour les islamistes, dont les sites vont du rappel des traditions musulmanes (ou présentées comme telles à un public mal formé) au manuel de maniement des explosifs et à l’appel au meurtre. On en est arrivé à une guerre au sens propre, où les services secrets paralysent ou détournent les sites de l’adversaire.

Ainsi, sans que le terme soit réapparu, « le nouvel ordre mondial de l’information » prôné par les gauchistes de naguère se met en place sous nos yeux. C’est notamment une conséquence logique de la diffusion de l’efficacité économique par les idées libérales (ou, plus concrètement, par certaines d’entre elles au détriment des autres). Heureusement la baisse fantastique du coût de l’information permet à des acteurs « de la société civile » d’entrer aussi dans la danse. La suite des événements se jouera largement entre elle et les dictatures locales. Le rôle de l’Occident sera certes réduit, mais il restera important pour le soutien en idées, en expérience politique et historique et, espérons-le, en motivation. On me répondra que je suis un optimiste incurable.