Il était à l’image de la Révolution française, qui n’a pas débouché sur un état de Droit, mais sur une longue instabilité dont nous ne sommes jamais sortis, et qui a vu les régimes politiques les plus divers se succéder les uns aux autres : républiques, retour à la monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, empires, et même Etat autoritaire au moment où le maréchal Pétain eut les pleins pouvoirs.

Il a fallu attendre le 29 juillet 1881 pour qu’une loi censée garantir la liberté de la presse soit votée, et cette loi, toujours en vigueur, est bien plus liberticide que celles existant dans diverses sociétés civilisées. Le régime auquel se trouvent soumis les médias audiovisuels est pire encore que celui de la presse écrite, ce qui explique en bonne partie pourquoi la population est à peine mieux informée que l’étaient les Allemands de l’Est à l’époque où le mur de Berlin était toujours debout.

Et si je devais parler de la justice, je deviendrais vite intarissable en parlant du Tribunal Révolutionnaire et des grandes heures de Fouquier-Tinville, de la Section Spéciale pendant la Deuxième Guerre Mondiale, d’antisémites notoires qui sont restés en activité après la guerre dans le secteur juridique, du rôle du parquet, ou de celui du Syndicat de la Magistrature.

Je préférerais, aujourd’hui encore, m’amputer d’un doigt que de me retrouver devant un juge à Paris. J’ai bénéficié de cette expérience une fois, grâce à un avocat qui, du coup, a fait de moi un ami fidèle pour le reste de sa vie et de la mienne, et c’est une litote.

Etant le pays des droits de l’homme au sens où je viens de décrire les choses, il est logique et normal que la France soit aussi l’un des pays de la police de la pensée.

Jusqu’à ce jour.

De façon à être sûres et certaines que tout le monde pense bien, et que les bouches se ferment hermétiquement, sauf pour émettre les mots autorisés, dont le nombre se restreint de jour en jour, diverses officines s’adonnent au harcèlement, au recours aux plaintes, aux dénonciations plus ou moins calomnieuses. La plupart d’entre elles sont liées à la gauche et à l’extrême-gauche, et c’est pour cela que nous pouvons avoir de beaux débats contradictoires sur l’islam, sur la peine capitale, sur les meurtriers récidivistes, sur l’esclavage, sur le conservatisme aux Etats-Unis ou sur le conflit israélo-arabe.

De temps à autres, ces officines se choisissent une cible, et entreprennent un travail de démolition systématique, espérant que la victime craque, tombe, ou disparaisse sous l’opprobre, jusqu’à ne plus exister socialement. Cela est arrivé à Alexandre Del Valle, et celui-ci, pendant des années n’a pour ainsi dire plus écrit quoi que ce soit. Cela m’est arrivé et de grands éditeurs qui m’ouvraient jusque là leur porte se sont mis à me considérer comme un pestiféré, alors que ni mes livres ni mes idées n’avaient changé. J’ai perdu en l’espace d’un an plus des deux tiers de mes revenus.

C’est ce type de sort que ces officines entendent faire subir à Eric Zemmour.

Elles s’y prennent tard, et c’est, si je puis dire, la chance d’Eric Zemmour : plutôt que de l’avoir écrasé au moment où il prenait son essor médiatique, comme ce fut le cas pour moi, ils l’ont laissé s’implanter à la radio, à la télévision, dans la grande presse. Il s’est révélé moins facile à jeter à la rue et à réduire au silence.

Mais quand les roquets sont en meute, ils ne renoncent pas.

Cinq associations dites « anti-racistes » assignent depuis lundi Eric Zemmour devant une chambre que je connais, spécialisée dans les « délits de presse », car il y a en France des délits de presse. Spécifiques. Je ne sais ce qu’elles vont demander. Et je m’en moque. Je ne sais ce qu’elles vont dire, et je m’en moque. Cela volera sans doute de leur part aussi haut que les mouches bleues que SOS Racisme faisait se poser sur les « idées qui puent », selon le vocabulaire de cette organisation. Je sais quel est leur objectif. Je sais qu’il est qu’Eric Zemmour soit écarté de l’antenne, qu’il surveille tout son vocabulaire, qu’éventuellement il se taise, et que cela serve d’exemple pour que plus jamais personne ne tienne ensuite des propos semblables.

Je pense Eric Zemmour solide.

Je ne partage pas certaines de ses idées sur les Etats-Unis, le Proche-Orient, la France, mais je trouverais inadmissible qu’il ne puisse plus les tenir ou qu’il soit sanctionné pour les avoir tenues. Dans des vidéos posées sur le site de Sos Racisme, on le voit dire que les femmes ont un intelligence différente de celle des hommes, dire que c’est le monde occidental qui a aboli l’esclavage, ou que nombre des trafiquants de drogue sont noirs ou maghrébins. Toutes ces affirmations sont vraies et ne stigmatisent personne.

Bientôt, à ce rythme, on ne pourra plus dire que le ciel s’assombrit sans consulter un juriste pour s’assurer que la couleur sombre du ciel ne constitue pas une forme de rejet raciste de ce qui est sombre.

Même si je ne le connais pas personnellement et au delà de nos divergences, je souhaite à Eric du courage, de la répartie, une solidité maintenue, et une conservation de tous ses contrats. Je souhaite l’inverse aux officines : l’échec le plus total et le plus complet. Je ressentirais cet échec comme une victoire que je n’ai pu remporter, mais qui me vengerait un peu. Ces gens haineux, car ils sont haineux derrière leurs apparences, m’ont fait perdre des années de ma vie. A cause d’eux, il est des livres que je n’écrirai pas et des livres que d’autres auteurs n’écriront pas non plus. Ils sont plus que stériles, stérilisateurs. Trait_html_691a601b.jpg

Guy Millière, ancien Président de l'Institut Turgot (2006-2008), est professeur d'histoire des idées et des cultures à Paris VIII. Son dernier livre "La résistible ascension de Barack Obama" est paru chez L'Apart de l'Esprit, en 2010. L'original de ce texte a été publié sur le site drzz.info en date du mercredi 12 janvier 2011.