Banques : pourquoi pas une SARF (Société par actions à responsabilité forte) ?
Par Patrick Madrolle le lundi 12 avril 2010, 17:04 - Article - Lien permanent
Cet Article à fait l'objet d'une publication dans l'AGEFI magazine (Suisse) de Mai 2010.
L'Allemagne, la France et le Royaume-Uni sont proches d'un accord sur une taxation internationale commune des banques. Cette mesure va évidemment s'ajouter aux nombreuses réglementations déjà existantes, mais quelle en sera l'efficacité ?
Il faut noter que ces décisions vont à l'encontre du leitmotiv de nos gouvernements si souvent clamé, «il faut prêter plus pour sauver nos entreprises !». Cette promesse est évidemment intenable et même suicidaire pour les entreprises déjà trop endettées depuis les années de bulle et de taux trop bas initiés par les banques centrales.
Le constat
Une taxe «régulatrice», comme une réglementation, suppose une définition précise de l'assiette ou de l'objet. Définition faite nécessairement avec un temps de retard sur l'innovation comme l'expérience nous l'a montré, au désespoir des voix nombreuses plaidant pour «plus de régulation de la finance». Il faudrait donc, peut-être, envisager que la solution est à trouver ailleurs.
Le cœur du problème est le manque de responsabilité. La quasi-totalité des établissements teneurs de comptes (ceux dont le métier est de s'endetter auprès de déposants pour gérer leur argent) agréés par la Banque de France (ou d'autres organismes ailleurs) ont une forme de société à responsabilité limitée, SA le plus souvent (1).
Cela signifie clairement, compte tenu des fonds propres très bas des banques, que le déposant est intégralement responsable d'une mauvaise gestion de ses dépôts par le banquier. Par ailleurs, la présence bienveillante du préteur en dernier ressort, doublée de taux au jour le jour parfois très bas, rend très séduisante la prise de risques énormes, avec le contribuable garant, comme on s'en doute.
Mais comment se fait-il que toutes ces banques optent pour un statut à responsabilité limitée ?
La responsabilité illimitée à pourtant bien un marché et un prix dans le monde bancaire. Ce facteur de sécurité intéresse spécialement les clients fortunés prêts à la payer chers pour voir gérer leurs biens, comme en témoignent les nombreuses petites banques privées qui existent, en Suisse ou ailleurs.
On peut imaginer que le grand public, pourtant très sensible à la sécurité, mais peu versé dans le droit des sociétés, fasse suffisamment confiance à une marque, au conseil de ses proches ou à ses habitudes pour ne pas faire de la forme juridique d'une banque un critère important de choix.
Mais comment expliquer que les investisseurs institutionnels, les entreprises moyennes et grandes, ne fassent pas plus attention à cet aspect des choses ?
Comment expliquer que les nombreuses banques dont le nom lui-même témoignait de leur ancienne forme à responsabilité solidaire et illimitée (le nom des associés principaux, J.P.Morgan & Co, Lehman Brothers, etc.) aient progressivement changé en sociétés «anonymes», «Limited».
S'agirait-il seulement d'un simple effet d'aubaine qui incite les associés ou les mandataires à profiter d'une réputation solide pour développer leur entreprise sans prendre les risques personnels qui vont avec ? Par exemple en profitant d'une fusion comme il y en a tant eu dans les années 90 ?
Une autre raison explique probablement cette anomalie, les formes d'entreprises disponibles. Il est des sociétés dont la forme rend chaque associé solidairement responsable de la totalité de la dette. Il est des sociétés qui, par leur forme, disposent d'un mécanisme d'actionnariat qui facilite l'échange ou l'émission de titres sur un marché et donc procure la grande facilité d'accroissement des capitaux qui est nécessaire pour faire face à la défaillance d'un nombre significatif de créanciers et à l'ouverture d'agences sur un grand territoire.
Mais il n'existe rien qui combine à la fois la souplesse du modèle actionnarial et une responsabilité de tous les détenteurs de parts qui soit supérieure à leurs apports. Rien qui permette au grand public d'accéder à ce type de service.
Une solution possible
Il faudrait donc ce genre d'innovation juridique pour remplir un vide, appelons la SARF (Société par Action à Responsabilité Forte). Quels en seraient les attributs essentiels ?
Tout d'abord, les actionnaires de ces sociétés ne seront que des personnes physiques dûment identifiées, ou des sociétés de même type, afin de garantir qu'il y a pour chaque centime de dette, un actionnaire physique connu responsable sur ses biens personnels à quelque niveau d'éloignement actionnarial que ce soit. Point donc d'actionnaire à responsabilité limitée.
Ces actionnaires seront responsables en cas de liquidation d'une partie des dettes correspondant à leur part dans la société, et non, solidairement et sans limites, comme c'est l'usage.
Il leurs est nécessaire de disposer d'un établissement du genre «cadastre», public et protégé de la faillite en cas de crise majeure. Son rôle sera de mettre à chaque instant à la disposition du public, la liste complète des actionnaires de ladite société. Pour tout achat d'une action de SARF, l'authentification de tous nouveaux actionnaires, personnes morales et physiques, sera un préalable à l'autorisation de la transaction. En cas de liquidation, cet établissement permettra de centraliser le remboursement de la dette aux bénéfices des ayant droits.
Ce type de société s'adresse bien sûr aux actionnaires expérimentés, plus attentifs au management et souhaitant obtenir une rémunération supplémentaire en contre-partie du risque encouru et de leur apport d'information sur le marché concernant ces sociétés. Moyennant ces dispositions, on peut raisonnablement penser qu'une SARF disposera de capitaux propres plus élevés, d'une taille plus modeste. Pour le reste, comme les obligations d'information au public, la SARF devrait être similaire aux sociétés anonymes.
Appliquée à une banque, cette approche la rend par défaut pleinement responsables des dépôts de ses clients. Elle l'oblige à préciser explicitement par contrat les conditions auxquelles elle transfère toute ou partie de cette responsabilité à ceux qui souhaiteraient par exemple une meilleure rémunération.
Sa mise en œuvre pour les banques impliquera peut-être de les obliger à y recourir progressivement, tant est confortable la manne politique et monétaire en situation de crise.
(1) Liste des prestataires de services d'investissement habilités à exercer en france

Commentaires
C'est une proposition très intéressante, soutenue par exemple par Kevin Dowd. A contrario, je me suis demandé pourquoi la forme de la SA l'avait emporté. Est-ce un choix du marché, ou bien le résultat de l'interventionnisme?
En France, jusqu'en 1867, le statut à responsabilité limitée était un privilège accordé au cas par cas. La loi de 1867 a facilité la création de SA. Je ne sais pas quand exactement ce statut s'est mis à prédominer pour les banques. Toujours est-il qu'aujourd'hui la quasi-totalité des banques sont des SA, à l'exception de quelques institutions spécialisées (leasing, banque privée...).
La liste est disponible ici : http://www.banque-france.fr/fr/supe...
Pour exercer, un établissement de crédit doit obtenir l'agrément du CECEI, qui statue notamment sur l'adéquation de la forme juridique de l'entreprise avec son activité. Pourtant, le CECEI n'impose a priori aucune forme juridique particulière. On peut même lire dans son rapport : "La responsabilité indéfinie et solidaire des associés d'une société en nom collectif ou d'une société en commandite constitue toutefois un élément d'appréciation susceptible d'être pris en compte par le Comité lorsqu'il statue sur une demande d'agrément."
A l'inverse, un ami avocat d'affaire a eu une autre réaction. Pour lui, la taille des banques modernes impose le recours à la Bourse et à l'épargne privée. Or il serait très dangereux pour un petit actionnaire personne physique de devenir associé d'une commandite (NB: ma réponse est qu'un fonds de pension peut être l'intermédiaire).
Je n'ai donc pas la réponse à cette question : comment et pourquoi les banques sont-elles aussi massivement passées au statut à responsabilité limitée ?
Voir cet article d'Antoine Gentier : http://www.euro92.com/article.php3?...
@ Gu Si Fang.
Merci pour ces intéressantes remarques et les références que vous donnez. D'après un article de Kevin Dowd (dont je ne me souviens plus des références exactes), il semble précisément que le choix de la société anonyme n'est pas quelque chose qui ait spontanément résulté d'un processus de marché, mais soit le résultat d'une forme d'intervention législative.
HL
Kevin Dowd en parle ici : http://www.libertarianalliance.co.u...
Il affirme que la resp. limitée est le fruit de l'interventionnisme, mais il ne dit pas vraiment en quoi. Il cite un article "Enron and the end of corporate governance" dans ce livre :
http://gigapedia.com/items/179394/
Or on n'y trouve pas d'argument solide amha, essentiellement des arguments d'autorité (Adam Smith, etc.) et un argument utilitariste (croissance).
P.S. Une curiosité : la responsabilité illimitée des managers dans les banques chinoises permettait la mise en esclavage (!) de leurs femme et enfants...
Article disponible ici : http://www.scribd.com/doc/29890055/
P.P.S. (désolé pour ces multiples posts)
On peut considérer que la resp. limitée est un facteur de prise de risque excessive, comme les auteurs cités. Mais on peut aussi tenir un raisonnement coasien. Dans cette idée, l'attribution initiale des droits de propriété n'a pas d'incidence sur le résultat économique final, à condition que les coûts de transaction soient négligeables.
Par exemple, si la solution de marché est la responsabilité illimitée, mais que les formes juridiques d'entreprises autorisées encouragent la SA, les créanciers peuvent demander des garanties personnelles aux associés. Si c'est l'inverse, il peuvent contracter de manière à limiter l'engagement à du débiteur. Etc. Dans les deux cas, on arrive finalement au résultat souhaité par le marché.
Autrement dit, il n'est pas sûr que la loi et l'intervention de l'Etat en matière de responsabilité (il)limitée suffise pour expliquer la prise de risque "excessive".
@ Gu Si Fang
Il semble me rappeler que la position que défend Kevin Dowd est tout simplement qu'on ne peut pas dire que la responsabilité limitée est le fruit d'une sélection du marché choisie par des contractants libres négociant des conventions privées entre eux. C'est l'Etat qui a imposé au marché - et notamment à tous ceux qui seront ensuite en contact avec la firme bénéficiant de la responsabilité limité - ce statut avec les privilèges qui en découlent. Il en résulte bien un encouragement à la prise de risque au delà de ce qui se serait passé dans un marché. J'ai tendance à penser qu'en la matière le raisonnement Coasien n'est pas applicable car il n'y a certainement pas de forme optimale de responsabilité du fait de la très grande variété des situations possibles. L'institutionalisation par la loi du statut de la responsabilité limitée a notamment eu pour effet de tuer la commandite par actions (sauf quelques exceptions bien connues), alors que vraisemblablement c'est précisément la commandite qui conviendrait le mieux au cas particulier des banques. Dans une économie vraiment libre, les banques auraient sans doute plutôt choisi la commandite, poussées en cela par les forces de la concurrence. Il me semble que c'est plus ou moins cela que veut dire Kevin Dowd. Du moins c'est ce que j'en ai retenu, mais ma mémoire est loin d'être parfaite. Et avec des banques en commandite on n'aurait jamais connu les excès qui sont aujourd'hui dénoncé.
@Gu Si Fang (5)
Il n'y a pas d'associés dans une SA seulement des actionnaires, changeants par nature, les créanciers ne peuvent demander que des garanties à la société, laquelle ne peut offrir que ses fonds propres...
L'inverse, que tu cites est précisément ce que je propose en fin d'article. En la matière, les coûts de transaction ne sont pas très élevés.
Dans une banque devenue "SARF" les nouveaux comptes seraient par défaut de la responsabilité de la banque mais ceux déjà ouverts seraient toujours de la responsabilité du client.
On pourrait alors raisonnablement (pour un libéral), transformer les comptes "développement durable" en comptes courant "SARF" rémunéré à taux plancher avec une grosse campagne de pub, ça ne choquerais personne à mon avis tant on est habitué à l'interventionnisme en la matière. La concurence fera le reste. Il est parfaitement vraisemblable que des clients choisissent de garder deux comptes, un bien rémunéré, l'autre à l'inverse, bien garanti.
Les fonds propres d’une banque on le double rôle de rassurer les clients et les actionnaires. Leur détention est couteuse mais il n’y a pas d’alternatives. Déposer son argent dans une banque à responsabilité limité est peut être plus rémunérateur mais le risque plus élevé aussi.
S’il existe une Banque centrale comme préteur en dernier ressort, si les avoirs des clients sont « garantis » par l’Etat pourquoi garder des fonds propres. Pourquoi garder la responsabilité illimitée si cela n’est plus perçu comme un atout concurrentiel par des clients suffisamment rassurés ? Pourquoi alors aller choisir une forme juridique sans actionnariat et brider son expansion ?
Pour moi, l’omni présence de la responsabilité limitée est un effet de bord des différentes « garanties » d’Etat.
Pourquoi ne pourrait-on pas obliger les banques à avoir un statut de Société en Commandite par Action avec des actionnaires "courants" comme commanditaires et les gérants comme commandités? Dans les gérants, j'inclue le conseil d'administration, la direction générale mais aussi tout employé payé en actions ou stock-options et enfin et surtout les traders qui par la taille des montants qu'ils gèrent ont la vie de leur banque entre leur main.
Un tel statut devrait calmer pas mal de personnes prompts à prendre des risques extravagants avec l'argent des autres.
@Arnaud Desmarchelier
Un des objectifs clé est la disponibilité d'un sigle qui puisse être reconnu comme fiable par le grand public sans nécessité d'inspecter les status à la loupe.
Cela pourrait être un simple label apposé à des statuts de sociétés ayant des formes aujourd'hui existantes, mais, mon argumentation porte sur le fait qu'il est possible d'innover dans le sens de la responsabilité et d'une simplicité factrice de confiance, il y a clairement des choses qui n'existent pas.
L'idée de la SARF est de répartir le poids de la dette sur le plus grand nombre de personnes (ie: de n'avoir aucun actionnaire à responsabilité limitée) à fin de maximiser les chances de remboursement des créanciers.
Mais aussi de bannir la responsabilité illimitée et solidaire pour que les actionnaires n'aient pas à gager tous leurs biens sur des décisions futures prises par des centaines de milliers d'inconnus en assemblée générale.
Si l'on prend le simple exemple de la société générale, un calcul accessible à tous avec les informations données par Boursorama, on a :
Total passif : 1024 milliards d'euros
Capitaux propres : 47 milliards d'euros
740 millions de titres à 40 euros
Soit, en cas de liquidation, l'ordre de grandeur (grossier) de la dette potentielle par action est de (1024-(2x47))/0.74 = 1257 euros, soit 31 fois la valeur de celle-ci.
Si l'on n'arrivait à la seule moitié de cette somme, cette épée de Damocles de quelques dizaines, ou centaines, de milliers d'euros pour un actionnaire moyen inciteraient sans doute à une grande prudence. Une telle situation ubuesque, pourrait bien donner lieu dans le cadre d'une SARF à un penny stock (voir à une valorisation négative du titre).
La contre partie du risque pris par l'actionnaire devrait être un pouvoir plus grand, par exemple un droit d'initiative par pétition en matière de convocation d'assemblées générales extraordinaire, de question, de révocation ou nomination, de consultation exceptionnelle des livres.
- le cas de la commandite par action
Une grande assemblée n'est pas adaptée à la prise de décision pointue et rapide.
Les commandités ont des prérogatives fortes en matière de gestion qui vont de pair avec leur responsabilité solidaire et illimitée sur la dette. Cela implique de ne s'associer qu'avec des personnes dont on est sûr de la qualité et de l'implication.
Ces deux raisons excluent la possibilité d'avoir un grand nombre de commandités. La troisième raison est que leur fortune sera très insuffisante pour garantir des centaines de millions de dettes. En cas de cessation de paiement les actionnaires pourraient être tenus de renflouer partiellement l'entreprise.
@Patrick Madrolle
le problème est l'asymetrie de l'information. il est impossible pour tous les actionnaires de connaitre et meme comprendre les risques pris par les dirigeants qui engagent la banque. Devant cette impossibilité, plus personne n'osera devenir actionnaire. Il me semble plus simple effectivement de limiter la responsabilité totale au seul petit nombre de commandités qui ont effectivement les leviers de la gestion quotidienne entre les mains.
Je reconnais que ceci sera très insuffisant pour renflouer les dettes d'une banque qui coule... mais peut etre suffisant pour empecher les gestionnaires de faire eux meme un trou dans la coque... s'ils y sont enchainés et sans recours possible aux canots de sauvetage. Quant aux commanditaires, leurs resposnabilités seraient limités leur investissement dans la banque.
Quid de la structure de la LLoyd's? je crois que les actionnaires/partenaires sont responsables sur leurs deniers propres de toutes les polices d'assurances ouvertes dans cette vénérable institution.
@Arnaud Desmarchelier
La SARF n'est pas proposée en remplacement de la commandite, elle est proposée en remplacement de la Responsabilité limitée qui est employée par les banques dans à peu prés 99% des cas.
Il est évident que, en matière de sécurité comme en matière de taille, la commandite ne répond pas au besoin des établissements s'adressant au grand public ou à l'industrie Seveso par exemple.
La banque en commandite est adaptée à la gestion des grosses fortunes personnelles et rien d'autre. C'est simplement factuel.