Car, ce qui compte pour le chef d’entreprise, ce n’est pas le niveau des charges en soi mais le coût total du travail, charges comprises.

Fort opportunément, une étude de l’Insee est venue affi rmer que le coût du travail dans l’industrie en France surpassait désormais de 4 euros celui de l’Allemagne. Voilà qui justifi ait l’urgence de nouvelles baisses de charges sociales. Sans doute au moyen d’une augmentation de la TVA, pour l’occasion baptisée sociale ou antidélocalisation afin de la rendre attrayante. Hélas, l’argument largement exploité était faux. L’Insee s’était trompé. Dans l’industrie, le coût du travail entre la France et l’Allemagne est quasi équivalent (légèrement supérieur outre-Rhin).

En fait, la question de notre compétitivité est avant tout affaire de créativité, d’innovation, de qualifi cation et d’investissement. Les politiques d’allégements de charges sociales sont largement illusoires, inefficaces et coûteuses. Elles sont aussi contre-productives. Les baisses de charges sociales constituent une illusion d’optique.

Bien entendu, chaque chef d’entreprise, tout particulièrement s’il dirige une entreprise de maind’oeuvre, peut expliquer tous les gains de compétitivité que représente pour lui une baisse des charges. Mais à dépenses sociales constantes, au niveau des pays, ces baisses ne sont en réalité que des transferts. Le gain des uns est la charge des autres. Et, de fait, le transfert s’effectue des entreprises les plus productives vers celles qui le sont moins.

Certes, on peut légitimement souhaiter une baisse du coût du travail par la baisse des charges. Mais, pour être efficace, celle-ci doit s’accompagner d’une baisse des dépenses sociales. Nous en sommes loin !

Ces baisses ont de multiples effets pervers. Destinées à soutenir les entreprises de main-d’oeuvre pour faire face à la concurrence, les politiques d’exonération de charges ont été plafonnées (aujourd’hui 1,6 Smic). Résultat, un effet de cliquet qui enferme aujourd’hui deux salariés sur trois dans une zone de 1 à 1,6 Smic et qui constitue une dangereuse smicardisation de notre société.

Certes, beaucoup feront observer que ces allégements de charges ne font que compenser de multiples préjudices infligés par l’Etat aux entreprises comme les augmentations artifi cielles du Smic ou les 35 heures. Ce n’est pas faux. Mais, avec le temps et le jeu des réajustements de prix et de salaires, les justifications initiales de ces allégements se sont estompées.

Que penser d’ailleurs d’un État qui, ayant forcé le salaire minimum au-dessus de son niveau économique, compense cette augmentation artificielle par des baisses de charges pour les bas salaires et, constatant les effets désastreux d’une politique qui tire les salaires vers le bas, ajoute une prime pour l’emploi au profi t des travailleurs pauvres ?

Il faut en finir avec cet État gribouille et sûrement ne pas pérenniser les quelque 22 milliards d’exonérations de charges sociales en rendant progressives les cotisations avec la rémunération, comme vient de le proposer le Premier ministre. Encore moins s’engager dans de nouvelles baisses de charges.

Des politiques inefficaces et contre-productives.

Les défenseurs de ces politiques de baisse de charges affirment qu’elles nous auraient permis de créer ou de sauvegarder quelque 800.000 emplois. Même si l’on accepte ce chiffre généreux (dont il est facile de montrer le caractère fantaisiste aujourd’hui), il n’en reste pas moins que, avec une facture de quelque 22 milliards, cela fait un peu plus de 27.000 euros par emploi. C’est-à-dire le coût moyen d’un fonctionnaire !

Au surplus, alléger les charges sur les bas salaires revient de fait à taxer un peu plus le travail très qualifié, celui dont dépendent la croissance et l’emploi (et dont le taux marginal de prélèvement fi scal et social atteint aujourd’hui le record des pays industrialisés). Gribouille toujours !

Ce n’est pas la baisse du coût du travail qui fait la compétitivité. Les baisses artificielles du coût du travail à coups de subventions publiques sont non seulement contre-productives mais aussi désespérantes socialement. Elles donnent le sentiment qu’avec la mondialisation l’avenir est au salarié low-cost, épuisable et jetable. Que l’entreprise idéale, c’est un patron avec des salaires américains et des employés avec des salaires tchèques.

L’avenir est à la France des bons salaires, pas à celle des bas salaires !

Il existe une saine augmentation du coût du travail au travers de la maîtrise des dépenses sociales et de meilleurs salaires rendus possibles par les gains de productivité et l’accroissement des investissements.

Il est absurde, comme on le fait trop souvent, d’opposer le capital et le travail. C’est le capital investi qui fait les bons salaires de l’entreprise. Et c’est le niveau de capital productif qui fait le niveau général des salaires d’un pays. La déflation salariale allemande (imposée pendant dix ans à la suite de la surchauffe de la réunifi cation) n’est pas un modèle. Le vrai secret de la compétitivité est ailleurs : dans la qualité, la créativité, la qualification, l’innovation, l’investissement. Sait-on qu’il y a trois fois plus de robots dans les usines allemandes que chez nous (240 pour 10.000 employés, 85 en France) ?

Comme l’a lumineusement résumé Stéphane Soumier dans son bloc-notes, aujourd’hui il nous faut choisir entre «copier l’Allemagne... ou bien l’iPad». Trait_html_691a601b.jpg

La version originale de ce texte d'Alain Madelin est parue dans La Tribune du 7 mars 2011.