Monde arabe : l’irrépressible force de la liberté
Par Alain Madelin le vendredi 18 février 2011, 12:38 - Article - Lien permanent
Cela ne devait être qu’un simple fait divers : un jeune Tunisien, diplômé de
l’université devenu vendeur de fruits ambulant pour faire vivre sa famille,
s’immole par le feu à la suite de la confiscation de sa marchandise par la
police.
Ce geste de désespoir a pourtant suffi à déclencher un nouveau souffle de liberté sur le monde, et tout particulièrement sur un monde arabo-musulman resté en marge de la vague d’ouverture et de croissance née de la chute du mur de Berlin.
Il était temps, car ce monde arabo-musulman est devenu une véritable poudrière
Avec une bombe démographique : 100 millions d’habitants en 1970, 300 millions aujourd’hui, 395 millions en 2015 pour 22 ans d’âge moyen. Avec aussi une croissance moyenne du revenu par tête qui se traîne à 0,5% sur les vingt dernières années. Avec enfin des régimes autoritaires incapables de fournir débouchés et emplois à la hauteur de cette exigence démographique, même ceux qui bénéfi cient de la rente des hydrocarbures. Tous les ingrédients d’une future explosion étaient donc réunis avec, en filigrane, la menace de récupération de la colère des peuples par l’islamisme radical - qu’il est stupide de confondre bien entendu avec l’Islam.
Or, c’est le verrouillage politique des sociétés arabo-musulmanes par des régimes autoritaires ou dictatoriaux et non l’Islam lui-même comme d’aucuns le prétendent - j’y reviendrai plus loin - qui est le principal obstacle au développement économique.
Les démocraties ont assurément fait un mauvais calcul en soutenant ces régimes voire en les encourageant dans l’idée de contrer la menace islamiste. Un mauvais calcul parce que, privées d’espace démocratique, les oppositions n’ont guère d’autre choix que de se réfugier dans les mosquées et les madrasas. Parce que, aussi, dans une société sans contre-pouvoir, à l’oppression politique s’ajoute, derrière parfois une ouverture économique de façade, l’oppression économique de pouvoirs népotiques et corrompus. En voulant ainsi contenir l’islamisme radical, on le nourrit et l’on ne fait que reporter, en les aggravant, les problèmes que l’on croit régler.
D’autant que, comme on vient de le voir, de tels pouvoirs sont aujourd’hui bien fragiles. Les moyens de communication qui, hier, étaient au service des sociétés totalitaires sont passés à l’ère des réseaux entre les mains des citoyens. Les dictateurs, pour se maintenir, ont besoin de susciter la peur mais celle-ci change de camp, car il devient diffi cile de massacrer les foules quand les enfants de la nomenklatura sont dans la rue, que l’émotion du monde est instantanée et que l’impunité internationale n’est plus assurée.
Reste la question du mariage de l’Islam lui-même avec la modernité et la démocratie. S’agissant de l’économie de marché au coeur de la modernité, sa compatibilité avec l’Islam ne fait guère de doute. Au point même que l’on a pu dire que des trois religions du Livre, l’islam qui protège la propriété, les contrats et le libre commerce, était la plus ouverte à l’économie.
La question du mariage de l’Islam et de la démocratie - même s’il est facile de constater qu’il se pratique déjà sans heurts dans le monde, de la Turquie à l’Indonésie - est plus complexe. Sans doute faut-il s’entendre sur le sens à donner à la démocratie. Celle-ci ne se résume pas à l’organisation d’élections. Il serait absurde de projeter nos propres institutions comme idéal universel. D’ailleurs, notre idéal français de laïcité est peu transposable aujourd’hui en terre d’Islam. Dans un pays d’Islam, le religieux n’est pas refoulé comme chez nous dans la sphère privée mais davantage présent, à l’américaine, dans l’espace public.
Avant que d’être l’expression d’une majorité parlementaire, la démocratie est avant tout la protection exigeante des droits individuels. C’est là sa dimension universelle. Ce que résume le concept d’Etat de droit, c’est-à-dire celui d’un Etat soumis à un droit qui lui est antérieur et supérieur. Un droit protégé par une Constitution contre d’éventuels abus, fussent-ils ceux d’une majorité populaire devenue tyrannique. Or l’Islam est intrinsèquement lié au concept d’un Etat de droit, comme le montrent et la philosophie et la civilisation musulmanes. Même si nous savons que le chemin de cet Etat de droit sera assurément diffi cile et semé d’embûches dans le monde arabomusulman, que la démocratie n’y sera pas uniforme, que le soutien à nos valeurs pourra parfois se faire au détriment de nos intérêts, il nous faut miser franchement sur la liberté. Aider aussi à la réussite économique des nouvelles démocraties.
La Tunisie dispose d’une classe moyenne riche de talents, d’un maillage de sociétés industrielles compétitives complémentaire de celui de l’Europe. L’Egypte ellemême, malgré son apparente pauvreté, n’est pas dépourvue de ressort. Hernando de Soto, l’économiste péruvien de renommée internationale, a réalisé il y a quelques années, avec son Institut pour la liberté et la démocratie, un rapport qui montrait que le principal pourvoyeur d’emplois en Egypte était le secteur informel et que l’essentiel de la propriété (90% des propriétés foncières et immobilières) se trouvait en dehors de tout droit de propriété (pour une valeur approximative de 250 milliards de dollars). Qui montrait aussi comment ce capital humain et financier - victime d’un véritable apartheid juridique - pouvait être réveillé en légalisant ces propriétés et ces activités économiques dans une économie de marché protectrice des droits individuels.
Les chances de succès sont réelles. Après que l’histoire a semblé hésiter, voici qu’elle
retrouve un sens, celui de sociétés ouvertes partageant ensemble les bénéfices des
progrès du monde. Quel beau printemps !

L'original de cet article d'Alain Madelin a été publié par le journal La Tribune en date du 14 février 2011.
Commentaires
je me demande si Madelin considère que la France est encore une démocratie ?
tout prouve le contraire !
"Ce geste de désespoir a pourtant suffi à déclencher un nouveau souffle de liberté sur le monde, et tout particulièrement sur un monde arabo-musulman resté en marge de la vague d’ouverture et de croissance née de la chute du mur de Berlin."
Encore un naïf sans talents, qui a renié tous ses engagements et qui nous fait le coup de la révolution du désespoir ! Nos hommes politiques sont totalement imbibés d'idées fausses et de political correctness à en faire dégueuler. Il n'y a rien de plus effrayant de voir à quel point la "propaganda staffel " a réussi à s'insinuer dans toutes les cervelles, y compris de celles de ceux qui croient être les ennemis de la pensée unique. prenez votre retraite M. MADELIN ou changez de "plume"...
la liberté est en marche c'est clair
http://www.lemonde.fr/afrique/artic...
"L'insécurité et le risque de poussée intégriste en Tunisie ont été illustrés, vendredi 18 février, par le meurtre d'un prêtre polonais retrouvé égorgé "par des extrémistes", aux dires des autorités, et l'attaque d'une rue fréquentée par des prostituées par des islamistes qui voulaient incendier une maison close."
Hé bé, les neo con ont l'insulte facile depuis quelques semaines....
Il ne s'agit pas d'insultes, mais d'accepter de voir la vérité telle qu'elle est , de ne pas abuser les naïfs alors que toutes les infos qui nous viennent de ces pays nous disent exactement le contraire des rêves larmoyants et sirupeux des admirateurs bêlants de la révolution : J'ai l'impression d'être en 1973 lorsque les hommes de l'état et les bien pensants faisaient leurs gorges chaudes de la prise de pouvoir par POL POT ou d'être en 1979 quand s'esbaudissaient les mêmes sur la chute du Shah d'Iran et le retour à la magnifique tradition de l'Islam , les femmes voilées comme retour à la pureté des mœurs etc etc...
“Dans un pays d’Islam, le religieux n’est pas refoulé comme chez nous dans la sphère privée mais davantage présent, à l’américaine, dans l’espace public.”
Cette affirmation appelle deux remarques.
1.. Dire que “le religieux dans un pays d’Islam n’est pas refoulé” équivaut à dire que l’eau n’est pas sèche. C’est le fondement même, c’est le moins qu’on puisse dire, de l’Islam que d’être à la fois d’ordre religieux et d’ordre politique.
2.. Chez nous, si la religion est refoulée dans la sphère privée, elle ne le devrait pas. Alain Madelin aurait pu en profiter pour rappeler cette caractéristique de la démocratie qui consiste permettre à la religion de s’exprimer dans l’espace public. Comme c’est le cas en effet aux Etats-Unis mais à une substantielle nuance près: cette présence du religieux dans l’espace public américain n’est pas du tout de la même nature que la présence du religieux dans l’espace public d’une pays d’Islam. Dans un cas, c’est une liberté et dans l’autre, une obligation.
Plus loin, “Ce que résume le concept d’Etat de droit, c’est-à-dire celui d’un Etat soumis à un droit qui lui est antérieur et supérieur. Un droit protégé par une Constitution contre d’éventuels abus, fussent-ils ceux d’une majorité populaire devenue tyrannique. Or l’Islam est intrinsèquement lié au concept d’un Etat de droit, comme le montrent et la philosophie et la civilisation musulmanes.”
Je ne comprend pas comment Alain Madelin peut ajouter sans rire que l’Islam est intrinsèquement lié au concept d’un Etat de droit alors que ce qui caractérise le plus la vie dans les pays d’Islam c’est bien la tyrannie grandeur nature. Sauf erreur, une tyrannie n’est pas un Etat de droit.
@ Emmanuel
Pour mieux comprendre ce à quoi Alain Madelin fait référence dans son texte, je vous suggère de lire le document suivant que nous avions publié en 1995 dans le cadre des activités de l'Institut Euro 92 :
http://blog.turgot.org/public/docum...
@hlepage.
Merci de votre réponse et pour avoir communiqué le lien qui permet d’accéder à un texte très intéressant.
Je vais vous faire un aveu, en toute franchise amicale: à première lecture rapide, ce texte ressemble à une manipulation qui ouvre sur une perspective particulièrement tronquée de la réalité de l’Islam. Une tentative de nous faire croire que justement l’eau est sèche.
Mais bon, la curiosité m’a piqué, il va falloir un peu de temps pour travailler toutes ces données, ça va être passionant. Merci encore.
@ Emmanuel
Je vous rassure. Je peux vous dire qu'il n'y avait aucune "manipulation" derrière ce texte. Il était le produit d'une conférence mise au point avec des amis américains qui présentaient toutes les garanties d'une "qualité scientifique" de réflexion.
Vous parlez de "perspective particulièrement tronquée de la réalité de l'islam". C'est sans aucun doute parce que vous n'avez pas le même regard, la même perception de cette "réalité de l'islam". Je ne saurais vous en vouloir. Mais quelle est la "véritable réalité" de l'islam ? Est-ce celle de l'islam classique qui figure dans le texte dont je vous ai envoyé les références ? Où est-ce celle de Ben Laden, celle des frères musulmans ? ou encore celle de ceux qui s'efforcent de faire émerger un islam "réformé", modernisé ? Je pense qu'il n'y a pas de réponse à cette question, pas plus qu'il n'y en avait en Europe à l'époque des guerres de religion : quelle était la vraie foi ? Je crois qu'il faut éviter de croire que c'est une question que l'on pourrait trancher par "la science". Certains démontreront que l'islam est une religion dont les constituants ne peuvent mener qu'à une conception totalitaire de la société. Fort bien. Ces études sont très intéressantes, et même captivantes. Mais en quoi prouvent-elles que l'islam serait définitivement un univers religieux incapable d'évoluer vers des valeurs occidentales de liberté et de démocratie ? Le débat est ouvert, mais il est loin d'être tranché. Seul l'avenir nous donnera la réponse.
Ce qui nous ramène au texte dont je vous ai donné la référence. Celui-ci s'intéresse à la période dite classique de l'islam qui, il est vrai, représente une exception dans l'histoire de l'islam depuis sa naissance. Le fait est que cette période, brillante intellectuellement et culturellement, et expression d'une société qui était en train de s'ouvrir, n'a pas duré. La société islamique s'est brusquement refermée sur elle-même et a cessé de se tourner vers la modernité, d'où son recul économique et toute la longue histoire de frustations qui a suivi.
Cette période classique peut être interprétée de deux façons :
- soit elle peut être utilisée pour affirmer qu'il n'y a rien d'intrinsèque dans l'islam qui l'enferme dans une logique de fermeture totalitaire, et que c'est une religion qui est susceptible d'évoluer - comme elle l'a fait à cette époque là -, et qui pourrait très bien déboucher sur un phénomène de "protestantisation" un peu similaire à ce qui s'est passé à la Renaissance dans le monde chrétien;
- soit elle peut être interprétée comme la preuve par l'histoire que tout essai d'ouverture et de modernisation du cadre religieux islamique ne peut que déboucher sur un échec, puisque c'est ce qui s'est déjà passé une fois.
Quelle est la bonne interprétation ? Je n'en sais rien. Nous n'en savons rien. Seule l'histoire tranchera. Mais au moins il est permis de poser la question et d'en débattre dans le cadre de discussions franches et ouvertes.
Ce que j'ai du mal à admettre est l'attitude de ceux qui refusent de discuter a priori d'une telle question car pour eux il serait définitivement établi que l'islam ne peut être que totalitaire et ne saurait, par définition, être jamais compatible avec la pratique d'un univers démocratique. D'où l'idée qu'en parler ne saurait être que le produit d'une "manipulation" politique. (Rassurez-vous, je ne vous met pas dans ce camp là, puisque au moins vous acceptez le principe d'ouvrir ce document et de l'étudier).
Je fais partie de cette catégorie : "Ce que j'ai du mal à admettre est l'attitude de ceux qui refusent de discuter a priori d'une telle question car pour eux il serait définitivement établi que l'islam ne peut être que totalitaire et ne saurait, par définition, être jamais compatible avec la pratique d'un univers démocratique. D'où l'idée qu'en parler ne saurait être que le produit d'une "manipulation" politique. (Rassurez-vous, je ne vous met pas dans ce camp là, puisque au moins vous acceptez le principe d'ouvrir ce document et de l'étudier)." J'ai lu ce texte avec attention : il ressemble à un mauvais mémoire d'étudiant d'aujourd'hui et il ne démontre rien quant à la compatibilité de la Démocratie avec l'Islam et il passe sous silence nombre de points clé du Coran . Par ailleurs, la démocratie ne suffit pas en-elle même pour en faire un bon régime. plaquée à toute force sur une réalité intellectuelle sociologique religieuse adverse , elle ne serait pas non plus un système viable... Discussion byzantine...
Je ne vois pas l' intérêt de nous renvoyer à ce lien, où l'auteur nous donne sa propre interprétation du Coran , pour savoir si l'Islam est compatible avec la démocratie.Les musulmans deviendront véritablement démocrates le jour où ils cesseront de se référer à cette législation religieuse, pour penser leur avenir.Je n'ai encore lu aucun article sur votre site qui se demandait si la démocratie est bien inscrite dans la Bible ou le Nouveau Testament.Il me semble que ces débats sont d'un autre âge et d'ailleurs l'auteur nous renvoie à l'Islam du Moyen Age, un Islam soit disant éclairé, mais dont on se garde bien de nous dire pourquoi il est devenu après 1492(date de la reconquête de l'Andalousie par Isabelle, reine d'Espagne) obscurantiste.
Je suis catastrophé par les commentaires à cet article tout à fait solide d'Alain Madelin. Il se passe quelque chose de tout à fait sympathique dans le monde arabe, qui de plus s'appuie sur nos propres valeurs. Le premier mouvement devrait donc être de s'en réjouir !
Que reproche-t-on à Alain Madelin ? En résumé d'être « naïf » en matière d'islam. L'islam serait défini par des textes et ces textes seraient rédhibitoires. Or je vais résumer ce qui est longuement exposé dans mes articles sur le site Turgot :
- je n'ai jamais rencontré l'islam, mais des musulmans. Il n'en a pas 2 pareils, de Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris, qui est plus laïque et patriote français que la plupart d'entre nous, à Ben Laden. Chez les jeunes, surtout chez nous, mais aussi, on vient de le voir, au sud, l'islam est bricolé, c'est-à-dire que ces jeunes n'en retiennent que ce qui leur convient, et il ne sert à rien de leur objecter que ce n'est pas conforme aux « textes »
- et ces textes eux-mêmes sont discutés depuis 14 siècles ; je rappelle que le gouvernement tunisien s'appuie sur eux pour interdire la polygamie, et que les Tunisiennes adhèrent à cette interprétation !
Pour répondre à Momo, il y a eu une réaction islamiste dans la deuxième partie du Moyen Âge, très inégale d'ailleurs selon les pays, puisque cela a été au contraire l'apogée de l'empire ottoman, sans parler d'autres endroits et d'autres époques comme en Perse et en Inde.
J'ai bien sûr une opinion personnelle sur telle ou telle caractéristique de telle ou telle religion. Pour prendre des exemples neutres, je suis profondément navré de la masse de superstitions que l'on trouve dans le bouddhisme ou le confucianisme populaire et du poids de la sorcellerie dans les religions africaines locales, y compris celles issues du christianisme et de l'islam. Mais mon opinion personnelle dans le domaine religieux n'a pas à interférer avec une analyse géopolitique et de plus compliquerait les discussions avec les intéressés alors que je ne suis là que pour obtenir des données pour le travail de mon association.
Mon analyse géopolitique n'a pas non plus à être influencée par les propagandes opposées des États concernés directement ou indirectement par la situation au Moyen-Orient.