Avec une bombe démographique : 100 millions d’habitants en 1970, 300 millions aujourd’hui, 395 millions en 2015 pour 22 ans d’âge moyen. Avec aussi une croissance moyenne du revenu par tête qui se traîne à 0,5% sur les vingt dernières années. Avec enfin des régimes autoritaires incapables de fournir débouchés et emplois à la hauteur de cette exigence démographique, même ceux qui bénéfi cient de la rente des hydrocarbures. Tous les ingrédients d’une future explosion étaient donc réunis avec, en filigrane, la menace de récupération de la colère des peuples par l’islamisme radical - qu’il est stupide de confondre bien entendu avec l’Islam.

Or, c’est le verrouillage politique des sociétés arabo-musulmanes par des régimes autoritaires ou dictatoriaux et non l’Islam lui-même comme d’aucuns le prétendent - j’y reviendrai plus loin - qui est le principal obstacle au développement économique.

Les démocraties ont assurément fait un mauvais calcul en soutenant ces régimes voire en les encourageant dans l’idée de contrer la menace islamiste. Un mauvais calcul parce que, privées d’espace démocratique, les oppositions n’ont guère d’autre choix que de se réfugier dans les mosquées et les madrasas. Parce que, aussi, dans une société sans contre-pouvoir, à l’oppression politique s’ajoute, derrière parfois une ouverture économique de façade, l’oppression économique de pouvoirs népotiques et corrompus. En voulant ainsi contenir l’islamisme radical, on le nourrit et l’on ne fait que reporter, en les aggravant, les problèmes que l’on croit régler.

D’autant que, comme on vient de le voir, de tels pouvoirs sont aujourd’hui bien fragiles. Les moyens de communication qui, hier, étaient au service des sociétés totalitaires sont passés à l’ère des réseaux entre les mains des citoyens. Les dictateurs, pour se maintenir, ont besoin de susciter la peur mais celle-ci change de camp, car il devient diffi cile de massacrer les foules quand les enfants de la nomenklatura sont dans la rue, que l’émotion du monde est instantanée et que l’impunité internationale n’est plus assurée.

Reste la question du mariage de l’Islam lui-même avec la modernité et la démocratie. S’agissant de l’économie de marché au coeur de la modernité, sa compatibilité avec l’Islam ne fait guère de doute. Au point même que l’on a pu dire que des trois religions du Livre, l’islam qui protège la propriété, les contrats et le libre commerce, était la plus ouverte à l’économie.

La question du mariage de l’Islam et de la démocratie - même s’il est facile de constater qu’il se pratique déjà sans heurts dans le monde, de la Turquie à l’Indonésie - est plus complexe. Sans doute faut-il s’entendre sur le sens à donner à la démocratie. Celle-ci ne se résume pas à l’organisation d’élections. Il serait absurde de projeter nos propres institutions comme idéal universel. D’ailleurs, notre idéal français de laïcité est peu transposable aujourd’hui en terre d’Islam. Dans un pays d’Islam, le religieux n’est pas refoulé comme chez nous dans la sphère privée mais davantage présent, à l’américaine, dans l’espace public.

Avant que d’être l’expression d’une majorité parlementaire, la démocratie est avant tout la protection exigeante des droits individuels. C’est là sa dimension universelle. Ce que résume le concept d’Etat de droit, c’est-à-dire celui d’un Etat soumis à un droit qui lui est antérieur et supérieur. Un droit protégé par une Constitution contre d’éventuels abus, fussent-ils ceux d’une majorité populaire devenue tyrannique. Or l’Islam est intrinsèquement lié au concept d’un Etat de droit, comme le montrent et la philosophie et la civilisation musulmanes. Même si nous savons que le chemin de cet Etat de droit sera assurément diffi cile et semé d’embûches dans le monde arabomusulman, que la démocratie n’y sera pas uniforme, que le soutien à nos valeurs pourra parfois se faire au détriment de nos intérêts, il nous faut miser franchement sur la liberté. Aider aussi à la réussite économique des nouvelles démocraties.

La Tunisie dispose d’une classe moyenne riche de talents, d’un maillage de sociétés industrielles compétitives complémentaire de celui de l’Europe. L’Egypte ellemême, malgré son apparente pauvreté, n’est pas dépourvue de ressort. Hernando de Soto, l’économiste péruvien de renommée internationale, a réalisé il y a quelques années, avec son Institut pour la liberté et la démocratie, un rapport qui montrait que le principal pourvoyeur d’emplois en Egypte était le secteur informel et que l’essentiel de la propriété (90% des propriétés foncières et immobilières) se trouvait en dehors de tout droit de propriété (pour une valeur approximative de 250 milliards de dollars). Qui montrait aussi comment ce capital humain et financier - victime d’un véritable apartheid juridique - pouvait être réveillé en légalisant ces propriétés et ces activités économiques dans une économie de marché protectrice des droits individuels.

Les chances de succès sont réelles. Après que l’histoire a semblé hésiter, voici qu’elle retrouve un sens, celui de sociétés ouvertes partageant ensemble les bénéfices des progrès du monde. Quel beau printemps ! Trait_html_691a601b.jpg

L'original de cet article d'Alain Madelin a été publié par le journal La Tribune en date du 14 février 2011.