Un même impôt pour les revenus du capital et du travail ? Absurde !
Par Alain Madelin le lundi 28 février 2011, 15:03 - Article - Lien permanent
On savait l’idée populaire chez les socialistes, voici qu’elle gagne les rangs d’une majorité en recherche désespérée de nouvelles recettes fiscales.
L’idée suscite d’autant plus la tentation que les écarts d’imposition entre revenus du travail et revenus du capital font que l’impôt des plus riches apparaît en fait comme dégressif compte tenu de la part plus importante pour eux des revenus du capital (et aussi de l’existence de multiples niches fiscales).
Car c’est un fait : le capital se capitalise et l’effet de la loi des intérêts composés dans la reconstitution de fortunes privées est aujourd’hui d’autant plus redoutable que le capital n’est plus détruit par les guerres ou l’inflation et que la population vieillit. Il y a pourtant de multiples raisons pour que travail et capital fassent fiscalité à part.
1. C’est le capital qui fait le revenu du travail
Le capital productif est un élément essentiel de la productivité dont dépend le niveau général des revenus du travail. Même si la productivité du coiffeur de Neuilly et de Dakar est la même, le prix de la coupe de cheveux et le revenu du coiffeur dépendent du niveau de capital de la société. La part respective du travail et du capital dans la production de richesse est d’ailleurs toujours de l’ordre de deux tiers/un tiers sur longue période et cela quels que soient les pays (73/27 en France aujourd’hui).
2. Le revenu du capital est le revenu d’une indispensable épargne productive
Si le mot « capital » a mauvaise presse, celui « d’épargne » est positif. À juste titre, car de tout temps le comportement d’épargne est apparu comme moral. L’accumulation patrimoniale et la transmission entre générations permettent de nourrir une épargne de long terme investie dans le secteur productif et donc féconde pour l’ensemble de la société.
3. Le « revenu du capital » est un « revenu du travail » épargné qui a déjà payé l’impôt
À cette première taxation s’ajoutent les impôts relatifs à l’activité économique dans laquelle le capital est employé, à l’instar de l’impôt sur les sociétés qui frappe les bénéfices avant leur distribution en dividendes. Ce n’est pas pour autant que les revenus du capital doivent être exemptés d’impôts, mais cela explique la spécificité des impôts qu’on leur applique.
4. Un impôt sur le capital n’est pas le plus souvent supporté par celui qui le paie
Sa répercussion réelle est difficilement prévisible. Maurice Lauré dans son magistral « Traité de politique fiscale » a montré comment « l’économiquement fort » en rejette la charge sur « l’économiquement faible ». Ainsi une augmentation apparente d’un impôt sur le capital peut être, in fine, supportée par le travail, le locataire ou l’acquéreur d’un bien immobilier.
5. Une imposition trop forte du rendement du capital peut ruiner le capital
Car à la différence du travail, le rendement du capital s’inscrit dans le temps et une partie de l’enrichissement obtenu est fictif du fait de l’inflation. Ainsi avec une infl ation à 2 %, un capital qui rapporte 3 %, c’est-à-dire avec un revenu réel de 1 %, un prélèvement de 31,3 % (19 % de fi scal et 12,3 % de social) représente en fait un impôt de 93,3 % sur le revenu net réel ! Tout ceci explique la spécificité - et aussi l’extrême complexité - de notre système de taxation du capital avec ses encouragements fiscaux de l’épargne vers telle ou telle affectation (encourager les obligations d’État, les placements dans les PME, la propriété immobilière...), ses très nombreux produits à fiscalité spécifi que (épargne réglementée, assurance-vie, épargne salariale, épargne logement...), et le cortège d’abattements, d’exonérations et de prélèvements libératoires.
6. Compte tenu de la concurrence fiscale, augmenter la fiscalité du capital serait irresponsable
Nous vivons dans un monde ouvert où le capital est largement mobile et l’économie française a d’immenses besoins de capitaux. Or déjà, globalement, les prélèvements sur le patrimoine se situent à l’un des niveaux les plus élevés d’Europe. Ils n’ont d’ailleurs cessé d’augmenter depuis dix ans comme l’a noté le Conseil des prélèvements obligatoires rattaché à la Cour des comptes. Avec 31,3 %, nous avons le record européen d’imposition des plus-values. Il n’est qu’à observer l’exil fiscal des entrepreneurs français en Belgique - où les plus-values ne sont pas taxées - à la veille de la cession de leur société pour comprendre à quel point il serait déraisonnable de porter cette taxation à plus de 50 %, comme on le propose parfois, au prétexte d’aligner la fiscalité du travail et du capital.
Voudrait-on taxer également les revenus du travail et les revenus du capital qu’il faudrait alors s’orienter vers un impôt sur la dépense - « à dépense égale, impôt égal » - retenant comme matière fiscale le revenu moins l’épargne ( voilà qui permettrait en outre aux capitaux de pouvoir changer librement de mains et d’emploi pour être orientés là où ils sont le plus rentables).
Derrière la question d’une prétendue sous-imposition du capital se pose celle de
notre sur-imposition du travail. Celle aussi d’une extension populaire des bénéfices du capital au travers de vrais fonds de pension ouverts à tous les Français. Celle
également de notre croissance molle qui met les salaires en berne et exacerbe la question
des inégalités. Celle enfin, si l’on veut réduire les trop grandes inégalités de fortune,
des droits de succession. Sous réserve de préserver les entreprises familiales, la
taxation des transmissions n’est pas répercutable sur d’autres et elle ne pénalise pas
la création de richesse, et est le plus souvent socialement comprise et acceptée.

La version originale de cet article d'Alain Madelin a été publiée dans le journal La Tribune en date du 21 février 2011.
Commentaires
intéressant :)
sur le même sujet il y a eu il y a quelques semaines un papier de Jean Peyrelevade dans Les Echos qui n'est pas du même bord qu'Alain Madelin mais développant les mêmes idées : on ne peut taxer les revenus du capital comme ceux du travail ...
j'espère que ses amis auront eu l'intelligence de le lire et de l'assimiler ...
"Le prix (...) et le revenu (...) dépendent du niveau de capital de la société" : dans quel manuel trouvé-je le développement de cette idée ?
interessant mais complexe. Il me semble qu'un tel raisonnement ne peut pas etre assimilé par le plus grand nombre.
il y a un travail éducatif à faire, car les populistes, eux, sont clairs -limpides même!
Proposition de phrase simple (qui paraphrase Charles Gave dans son blog)
Une politique qui consiste à prendre à Pierre l'argent que celui-ci a épargné toute sa vie pour le donner à Paul, ne peut avoir que l'accord de Paul surtout si Paul n'a jamais rien épargné de sa vie.
Bon je reconnais avoir grossi le trait et énormément réduit le propos de Alain Madelin, mais ça se comprend non ?
Maurice Lauré est connu pour la création de la TVA de 1954, impôt qui s'approche d'une "flat tax" idéale. Prenons un exemple simple : comment le travail et le capital seraient-ils imposés via une TVA à 20% ? A 20% ! Et une plus-value, un profit pur ? 20% également ! Ils sont imposés à différents moments, via des contribuables différents, mais le résultat est bien : un même impôt pour le capital (les intérêts comme le profit) et le travail.
C'est la TVA - ou l'impôt sur la dépense globale - défendue par Pascal Salin dans son livre L'arbitraire fiscal.
Il me semble que c'est également votre proposition si on lit entre les lignes : "un impôt sur la dépense - « à dépense égale, impôt égal » - retenant comme matière fiscale le revenu moins l’épargne."
Un complément : ce débat sur la fiscalité du travail vs. du capital a été largement alimenté par le livre de T. Piketty et ses collègues. De ce livre, la plupart des lecteurs ont retenu que la fiscalité globale en France était régressive. Les plus riches paient un % plus faible que les contribuables modestes. Lorsqu'un libéral ou un conservateur critique les propositions de Piketty, il ne remet pas en cause ce constat, il offre simplement divers arguments contre l'idée de taxer autant les riches que les pauvres. Mais il accepte la plupart du temps cette (contre-)vérité : l'impôt en France est régressif, que ce soit dit !
Malheureusement, il n'en est rien, et le livre de Piketty a contribué à répandre une idée fausse qui obscurcit le débat et les esprits. En additionnant les impôts contributifs et non-contributifs, Piketty affiche sa fameuse courbe en bosse de chameau. Mais cette opération est lourde de sous-entendus et d'hypothèses implicites. Un impôt contributif donne droit à celui qui le paie à des droits individuels d'un montant équivalent (ou supposé tel) : votre retraite, vos allocations chômage, par exemple, sont directement proportionnelles à ce que vous avez cotisé. Un impôt contributif, au contraire, est mis dans un "pot" collectif et sert à financer des services dont chacun bénéficie au même titre, indépendamment de ce qu'il a payé, comme la police, l'éducation etc.
Un euro d'impôt contributif n'est pas comparable à un euro d'impôt non-contributif car le fait de payer un euro de plus en contributif vous "rapporte" à titre individuel un euro de prestations (enfin peut-être...) tandis que payer un euro de plus en non-contributif ne vous apporte strictement aucun avantage individuel. Piketty comprend parfaitement la distinction, au point que dans ses livres et articles il s'élève généralement contre la confusion qui est communément faite entre les deux. Dans son dernier livre Pour une révolution fiscale, pourtant, il commet lui-même cette faute.
Pour ce qui est des retraites ou du chômage, un financement contributif correspond peu ou prou à ce que l'on appelle un système bismarckien. C'est ce que nous avons actuellement en France. Les faire financer par un impôt non-contributif correspondrait à un système béveridgien.
Alors, notre impôt est-il progressif ou régressif ? Dans un système bismarckien comme le nôtre, la progressivité s'apprécie en comptabilisant seulement les charges non-contributives. Les charges contributives fausseraient totalement le calcul car elles sont plafonnées ! Un trader ne cotise pas à l'assurance-chômage ni dans un régime de retraite complémentaire pour la part de son salaire mensuel qui dépasse 10000 euros. Encore heureux !
Mais dans un système béveridgien, il est tout à fait logique d'aditionner les deux. Il n'y a plus d'impôts contributifs : tout est non-contributif. On peut alors additionner les deux et parler de régressivité si le % total baisse dans les hauts revenus.
On ne peut dire de la fiscalité française qu'elle est régressive qu'en chaussant des lunettes béveridgiennes. C'est ce que fait Piketty. D'un point de vue bismarckien, en revanche, notre fiscalité est très progressive ! Il est donc absurde de dire que la France a une fiscalité régressive, sauf si l'on est passé cette nuit, sans que je m'en aperçoive, d'un système bismarckien à un système béveridgien. Les conséquences sur le débat politique en vue des présidentielles sont importantes. Si les commentateurs adoptent comme référence - comme situation "normale" - un cadre béveridgien, ils ne verront pas notre système tel qu'il est - bismarckien. Attention donc à cette confusion - une "illusion fiscale" de plus ;)
GSF