Moi, simple crayon « made in world »...
Par Alain Madelin le lundi 30 mai 2011, 18:17 - Article - Lien permanent
Un nouveau label « Made in France », ou plus exactement « Origine France garantie » vient d’être dévoilé.
Ayant pour ma part toujours roulé dans une voiture française par fierté de nos marques nationales, privilégiant volontiers aussi le «Made in breiz », par attachement à l’identité bretonne, je ne peux que trouver sympathique cette démarche patriotique.
Il serait pourtant abusif de tirer des leçons économiques de cette forme de « préférence nationale ».
Un achat à l’étranger n’est pas une perte d’emploi mais un déplacement d’emploi d’une entreprise française à une autre (Voir le mauvais procès du libre-échange dans la Tribune du 18.04.2011).
Depuis belle lurette, tous nos produits sont en fait « Made in world ». Rien n’illustre mieux cette réalité que le petit essai de l’économiste américain Léonard Read. « Moi, simple crayon »:
« Je suis un crayon noir, le crayon de bois ordinaire que connaissent tous ceux qui savent lire et écrire…… Moi le crayon, aussi simple que je paraisse, je mérite votre émerveillement et votre respect … Simple ? Et pourtant pas une seule personne à la surface de cette terre ne sait comment me fabriquer ».
Et d’énumérer tout ce qui entre dans la fabrication d’un crayon. Le bois de cèdres d’Oregon. Tout le travail des bucherons – du campement qui les loge à leur ravitaillement – les scies et les haches, les camions et les trains qui assurent la coupe et le transport (jusqu’au machines complexes de la scierie). Comment le graphite d’une mine de Ceylan est produit, transformé puis transporté jusqu’au crayon qui s’ébauche. Et de décrire aussi le long processus qui permet de fabriquer, à partir des mines de zinc et de cuivre la virole en laiton au bout du crayon qui retient une « gomme » elle-même produite par l’interaction du chlorure de soufre avec de l’huile de graine de colza provenant d’Indonésie. Et l’histoire des six couches de laques qui recouvrent le crayon, celle de la marque imprimée… Ce sont au total des millions d’êtres humains qui participent sans le savoir à la création de ce simple crayon, qui échangent et coordonnent leur savoir et leur savoir faire dans le cadre d’un système de prix sans qu’une autorité supérieure ne dicte leur conduite.
Ce texte date de 1958. Depuis, la mondialisation et la mutation de nos économies vers la société de la connaissance n’ont fait bien entendu que renforcer cette interdépendance.
Mais notre façon d’appréhender le réel reste encore fortement marquée par un appareil statistique conçu pour mesurer les échanges de biens physiques de la société industrielle. Or, derrière la crainte de la désindustrialisation ou les peurs des délocalisations, la réalité, c’est l’internationalisation de l’économie et l’interpénétration de l’industrie et des services.
La frontière entre industrie et services s’estompe. Au lieu de vendre un bien, on vend de plus en plus un service. Les industriels se font commerçants, les commerçants se font industriels.
Une nouvelle catégorie d’entreprises apparait, les « sociétés plateformes » qui conçoivent leurs produits, maîtrisent leurs marques, vendent partout dans le monde et remplacent leur activité de production par une sous-traitance optimisée à l’échelle de la planète.
Apple en est un bon exemple. Prenez un iPhone, comptabilisé 179$ dans les statistiques américaines des importations en provenance de Chine. Une récente étude universitaire réalisée au Japon (Yuquig Xing et Neal Detert) a décomposé le processus de fabrication et la chaîne de valeur. Si la 3G, le Bluetooth et les composants audio sont « Made in USA », la mémoire flash et l’écran sont produits au Japon, le processeur et ses composants sont coréens, le GPS, la caméra et le Wifi viennent d’Allemagne. L’assemblage final en Chine ne représente que 6,5$ soit 1,3% du prix de vente aux Etats-Unis !
Ce que l’on voit, c’est un déficit commercial apparent de 1,9 Md pour les Etats-Unis avec l’iPhone; ce que l’on ne voit pas, c’est la captation de l’essentiel de la valeur créée par les américains.
Derrière le film catastrophe de la désindustrialisation que la France aime se projeter, la baisse de nos effectifs industriels a deux causes essentielles. D’une part, l’externalisation des fonctions de service (gardiennage, nettoyage, cantine) autrefois comptabilisées dans les emplois industriels et passées aujourd’hui dans les services. D’autre part, la hausse de la productivité dans l’industrie : moins d’emplois et moins d’argent sont nécessaires par unité produite.
L’influence des délocalisations reste marginale. D’ailleurs, tous les rapports convergent pour montrer que les délocalisations sont globalement favorables à la croissance économique et donc à l’emploi, tout comme le progrès technique. Il n’y a pas de différence entre une main d’œuvre chinoise peu chère et un robot industriel !
Il ne faut pas se tromper de combat et prétendre défendre nos emplois, face aux pays à main d’œuvre bon marché, en comprimant les salaires, en subventionnant les emplois peu qualifiés par d’artificielles baisses de charges, tout en décourageant le capital et en sur fiscalisant les emplois qualifiés.
Le mariage réussi du « Made in world » et du « Made in France », c’est celui de la créativité et de l’investissement.
Commentaires
le petit essai de l’économiste américain Léonard Read. « Moi, simple crayon » ?
minute 0:50
http://www.dailymotion.com/video/x2...
Evacuer l'erreur d'analyse attribuant à la désindustrialisation ou aux délocalisations le taux de chômage permet de comprendre que ce dernier est proportionnel au poids de l'Etat-providence dans l'économie. La pénurie est en effet consubstantielle des régimes collectivistes et le marché du travail n'y échappe pas.
Sujet traité ici sous différents angles :
- http://ordrespontane.blogspot.com/2...
- http://ordrespontane.blogspot.com/2...
- http://ordrespontane.blogspot.com/2...
Quand vous dites qu'il n’y a pas de "différence entre une main d’œuvre chinoise peu chère et un robot industriel !", je vous demande : où est fabriqué le robot ?
Je ne comprends pas qu'Alain Madelin, en totale contradiction avec son propos, trouve « sympathique » et patriotique » ce nouveau label. L'histoire du crayon et de l'IPad démontrent que ce label ne fait qu'entretenir et flatter l'ignorance du public le plus vulnérable aux franchouillardises des démagogues. Quand on respecte son public, pourquoi agiter une vessie alors qu'on dispose d'une lanterne si éclairante ? Mais peut-être Alain Madelin reste-t-il à l'insu de son plein gré l'animal politique qu'il a été : d'abord caresser la bête dans le sens du poil avec l'espoir de lui faire prendre ensuite le chemin opposé.
@ Louis
En fait, Alain Madelin a voulu dire que bien qu'au 1er abord cette idée du made in france puisse paraître "sympathique" ou "patriotique", elle était en définitive naïve et inefficace sur un plan économique.
ne comprends pas qu'Alain Madelin, en totale contradiction avec son propos, trouve « sympathique » et patriotique » ce nouveau label. L'histoire du crayon et de l'IPad démontrent que ce label ne fait qu'entretenir et flatter l'ignorance du public le plus vulnérable aux franchouillardises des démagogues.