L’effet catastrophe : "ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas"
Par Alain Madelin le mercredi 30 mars 2011, 22:41 - Article - Lien permanent
C’était inévitable. Il s’est trouvé de bons esprits pour expliquer que les catastrophes
subies par le Japon allaient doper sa croissance.
Et pas des moindres, à commencer par Larry Summers, ancien secrétaire américain au Trésor sous Clinton et ex-directeur du Conseil économique national auprès d’Obama. Fichtre donc.
Un bon tremblement de terre, un bon tsunami et pourquoi pas une bonne guerre, rien de tel pour stimuler la croissance !
Après la destruction vient la reconstruction. Keynes ne disait-il pas dans sa «Théorie générale» que «''les tremblements de terre et jusque même les guerres''» - qui sont autant d’occasions de dépenses publiques - «peuvent contribuer à augmenter la richesse».
Derrière de telles affirmations, qui font bon marché de la vie humaine, il y a un raisonnement qui se veut économique. Une ville détruite, c’est une ville à reconstruire. Il va falloir investir. Les constructions de logements, de bâtiments publics, vont faire travailler des entreprises, créer des emplois, entraîner la production d’autres biens dans de nombreux secteurs. Les ménages devront à nouveau s’équiper, racheter des réfrigérateurs, des téléviseurs, des automobiles, des machines à laver, des ordinateurs, ce qui relancera le secteur des biens de consommation durable !
Il y a là tout le début d’une célèbre page de l’économiste français Frédéric Bastiat (1801-1850) : «la Vitre cassée».
Résumons. Un jeune vaurien brise une vitre. La foule s’amasse et se réjouit «à quelque chose malheur est bon, voilà qui va donner du travail au vitrier». Le vitrier touchera une certaine somme d’argent. Celle-ci sera dépensée chez quelques marchands qui la redépenseront chez d’autres et ainsi de suite. Certes, dit Bastiat, c’est là «ce qu’on voit». Mais conclure que casser une vitre est bon pour l’industrie ou pour l’emploi serait absurde. Car il y a aussi «ce qu’on ne voit pas». L’argent dépensé pour remplacer la vitre ne servira pas à autre chose comme, par exemple, acheter une paire de chaussures. Du point de vue de la richesse, à l’origine de l’histoire, le propriétaire avait une vitre. Il l’a maintenant à nouveau, mais il a perdu le prix d’une paire de chaussures.
Ainsi les reconstructions d’après-catastrophes ne font que déplacer la demande. Et quand bien même pour diverses raisons (utilisation de capacités de production sous-employées, mobilisation patriotique...) y aurait-il un effet sur la croissance, celui-ci ne serait qu’illusion : un surplus de croissance ne signifie pas automatiquement un surcroît de richesse. Un pays où 10% des gens seraient rétribués à creuser des trous et 10% à les reboucher aurait le même PIB qu’un pays où 20% seraient payés à construire de nouvelles maisons.
Avec cette «vitre cassée», Bastiat, pourra-t-on penser, ne fait qu’illustrer une évidence. Mais celle-ci est essentielle à une bonne compréhension de l’économie.
«Entre un mauvais et un bon économiste, voilà toute la différence : l’un s’en tient à l’effet visible ; l’autre tient compte et de l’effet qu’on voit et de ceux qu’il faut prévoir», dira Bastiat.
C’est d’ailleurs pour cela que le sophisme de la vitre cassée a souvent servi de première leçon dans de célèbres manuels d’économie. Elle nous rappelle que l’économie est avant tout une branche de la logique. Dans toute son oeuvre, Bastiat d’ailleurs excellera dans cette dénonciation logique, rigoureuse, implacable mais toujours plaisante et stimulante de tous les sophismes économiques de son époque... Une oeuvre toujours actuelle d’ailleurs, tant il est vrai que, chaque jour, des chefs d’entreprise, des hommes politiques, des journalistes refont à peu près les mêmes faux raisonnements.
Dans la foulée de «la vitre cassée», Bastiat s’attachera à montrer la part d’illusion des dépenses publiques :
«l’Etat ouvre un chemin, construit un bâtiment public, redresse une rue, perce un canal ; par là, il donne du travail à certains ouvriers, c’est ce qu’on voit, mais il prive de travail d’autres ouvriers, c’est ce qu’on ne voit pas.»
Aujourd’hui, le même raisonnement s’applique assurément aux généreux plans de relance des États. Il est d’ailleurs plaisant de constater que leurs thuriféraires néokeynésiens leur attribuent les vertus qu’ils prêtent par ailleurs aux catastrophes naturelles !
Rien de plus actuel aussi que le Bastiat qui démonte toutes les doctrines protectionnistes. Faire obstacle à l’importation d’un produit moins cher entraîne assurément un profit pour un producteur national ainsi protégé de la concurrence. Mais ce qu’on ne voit pas, c’est la perte d’un autre producteur qui aurait bénéficié du pouvoir d’achat gagné par le consommateur du produit importé. La perte aussi d’un autre producteur de biens ou de services qui aurait bénéficié du retour des devises gagnées par l’exportateur étranger.
Derrière la subvention accordée à une entreprise pour créer ou sauver des emplois, ce que voit l’opinion ce sont les emplois sauvés ou créés pour le plus grand profit du politique qui distribue la subvention.
Mais derrière la main qui donne, ce que voit l’économiste, c’est la main qui prend et le fait que l’argent prélevé sur un producteur ou un consommateur eût été autrement employé ailleurs, sans doute souvent plus utilement.
Voilà qui explique pourquoi la politique ne fait pas bon ménage avec l’économie. L’enchaînement économique invisible des faits, leurs conséquences dans le temps s’effacent devant l’exigence politique
de l’immédiat et du présentable aux médias. Le montrable est plus important que le démontrable. Bref, la politique est l’art de ce qui se voit quand l’économie est la science de ce qui ne se voit pas
La version originale de ce texte d'Alain Madelin est parue dans La Tribune du 28 mars 2011.
Commentaires
Très bonne leçon à rappeler inlassablement!
Limpide. Espérons que Bastiat recouvre la notoriété qu'il mérite dans son pays.
Tous ceux qui veulent célébrer l'anniversaire (210 ans), la mémoire et les idées de Frédéric Bastiat sont les bienvenus le 30 juin prochain à partir de 18 heures dans la rue qui porte son nom à Paris :
https://www.facebook.com/event.php?...
Nul n'est prophète en son pays.Si l'Education nationale avait enseigné Bastiat à la place de Marx nous n'en serions pas là.
Bastiat a décrit un siècle avant son avénement la société d'assistance qui nous amène au gouffre.La première fois que j'ai découvert Bastiat j'ai tenu à faire partager à mon entourage cette découverte tant la pertinence des propos , la corrélation avec notre monde était étonnante.Pourtant notre monde politique continue à promouvoir Keynes il est vrai qu'électoralement distribuer de la fausse monnaie est tellement plus facile
Alors : Bastiat vs. Keynes & Marx, une illustration de la loi de Gresham ?
Intéressant, ce que vous dites sur l’éducation. Il y a peu, j’ai lu un article sur les manuels scolaires en Espagne, où il était question avant tout de dénoncer leur propagande étatique et antilibérale. C’est assez grave, dans le sens où une partie des enfants qui traversent le système scolaire ne s’intéresseront jamais suffisamment à l’économie pour effacer ou corriger les quelques idées reçues dans ce domaine. Je ne sais pas à quel point c’est le cas en France, mais une étude des livres scolaires sous cette perspective serait intéressante.
Bravo ! Bastiat est brillant et Madelin est son prophète. La formule finale est à méditer. Mais un sophisme économique peut fonctionner comme consolation dans le malheur. N'est-ce pas au fond un hommage à la science lugubre que de l'invoquer pour la reconstruction après la catastrophe ? Une ville détruite n'est pas une vitre brisée. Derrière le politique et l'économique, il y a le religieux et l'humain.
@inma
22 janv. 2009 ... Après un rappel historique de l'endoctrinement marxiste de l'école, ... Pendant des années, les manuels scolaires [3] ont été remplis de ...
www.ifrap.org/IUFM-La-machine-a-detruire-les-enseignants,0298.html
Merci pour le lien! Je ne peux qu'être d'accord avec l'article, ayant connu assez bien ce domaine il y a quelques années, l'auteur est tout à fait dans le vrai concernant la mise en place des structures de dévoiement. Mais aussi, parmi les méthodes de propagande, l'une des plus répandues (et des plus efficaces) est l'allègement des programmes, la complaisance dans la paresse intellectuelle et l'inculture planifiée. Le résultat n'est plus "on est pour ou contre les idées de Bastiat" mais "on ne sait pas du tout qui est Bastiat".
article très pédagogique, merci !
@Inma
Le résultat n'est plus "on est pour ou contre les idées de Bastiat" mais "on ne sait pas du tout qui est Bastiat".
Mais je crois que le problème n'est pas un programme chargé ou allégé, car les marxistes qui font les programmes n'ont pas un esprit libéral, vous me direz évidemment puisqu'ils sont marxistes.
Moi j'accepterais que les programmes parlent de Marx...et de Bastiat, JB Say etc. Je n'ai pas peur de la confrontation des idées. Les marxistes si!
Les élèves ne savent pas qui est Bastiat avec un programme allégé, mais aussi avec un programme chargé!
Tout est dans la finalité de l'enseignement, veut on des élèves qui cherchent, comparent, déduisent? oui? alors c'est un enseignement libéral.
Le contraire, c'est le système actuel.
Je dois avouer que la première partie de cet article me fait rire, non que je la trouve incohérente, mais parce qu'elle me rappelle toujours deux affirmations qu'on m'avait lancées quand j'étais plus jeune :
- celle de ma grand-mère qui est "exactement celle de ce texte" : oui elle m'avait dit que si la société d'aujourd'hui (à l'époque nous étions dans les années 90) connaît le chômage c'est parce que, selon elle, "la reconstruction d'après la seconde guerre mondiale est terminée", que la période d'après gurère avait nécessité "une énorme main d'oeuvre pour tout reconstruire" !
- celle de mon médecin qui, alors que j'exprimais légitimement mon malaise devant une rhino-pharingite survenue subitement avait osé me sortir : "comment les médecins gagneraient-ils leur vie si les gens ne tombaient jamais malade" ?
De telles réflexions ne peuvent que choquer spontanément un jeune esprit, "rationnel ou non" (surtout de la part d'une grand-mère qui a "personnellement vécu la dernière guerre" !). Sa réaction immédiate (et qui fut bien sûr la mienne !) ne peut être que celle-ci : "mais faut-il souhaiter alors une nouvelle guerre, et faut-il souhaiter que les gens soient malades" ?! (j'ai évidemment bien compris qu'il s'agit d'une plaisanterie de la part de mon médecin, mais je ne la trouve pas spécialement de bon goût !.....). Si le métier de médecin devait un jour disparaître grâce à d'heureux résultats de la Recherche scientifique qui aurait trouvé le moyen par excellence d'éviter toutes les maladies (rêvons un peu !.....), la seule chose qui resterait alors à faire est de nous mettre à réfléchir à une possibilité de "reclassement des médecins dans d'autres métiers" et préférer le raisonnement simpliste caricaturé par la plaisanterie de mon généraliste à mon sens tient tout simplement d'une "paresse intellectuelle" inavouée, pour nous éviter justement d'avoir à chercher le jour venant ces possibilités de reclassement !
Sur la question de l'enseignement scolaire, je partage totalement le point de vue de ClauZ : le rôle de l'école est de "tout" enseigner et l'éducation idéale devrait être "neutre doctrinalement" ! Ce qui "en théorie" nécessiterait effectivement un alourdissement des programmes, mais à l'évidence on ne peut demander à des "enfants et ados" davantage qu'il n'est possible de produire et d'emmagasiner à cette période de l'existence humaine ! Par conséquent la solution à ce niveau est tout simplement celle-ci : enseigner "tout" mais de manière "très synthétisée". "L'approfondissement" des connaissances ne devrait intervenir qu'au stade de l'enseignement supérieur ! ça n'est donc pas difficile de le mettre en place, il suffit d'une volonté politique : "qui" l'aura un jour ?.....
j'adore Bastiat et sa vitre cassee … il y a d'ailleurs un texte de lui "petition des fabriquants de chandelles contre la concurrence deloyale et a bas couts du soleil" qui est une merveille d'anti protectionnisme …
mais sur la vitre cassee, il y a des fois ou ca marche (des cas bien specifiques, pas tout le temps comme les keynesiens de comptoir le croient):
si tous les acteurs, paralyses et effrayes par les perspectives de recession, economisent tous en meme temps … l'investissement et la demande chutent, les capacites sont sous utilisees, la richesse en patit. Un cas unique ou des comportements individuels logiques et rationnels (limiter ses risques en reduisant les investissement en temps de crise) ne font qu'aggraver le probleme collectif (deflation)
Si une action publique / une guerre/un seisme OBLIGE la demande a repartir, ca peut debloquer les comportements.
La conclusion est donc: le keynesianisme marche, oui, mais seulement en temps de crise - pas pour "booster" la croissance en periode normale comme le croient les socialistes.
l'histoire de la vitre cassée provoque un déplacement du flux d'argent et pour que le résultat soit globalement positif il faut que le visible rapport e plus que l'invisible....sinon effectivement autant employer moitié de gens à faire des trous et employer la seconde à les reboucher...
"Mais ce qu’on ne voit pas, c’est la perte d’un autre producteur qui aurait bénéficié du pouvoir d’achat gagné par le consommateur du produit importé."
Vous sortez le protectionnisme du contexte d'espace monétaire et de valeur de la monnaie.
Dans votre exemple, le gain de pouvoir d'achat en monnaie de l'importateur est compensé et dépassé par la perte de valeur de cette même dûe à l'importation elle-même. Votre exemple ne vaudrait que dans le cadre de monnaies étalonnées.
Alain Madelin qui disserte sur les catastrophes. Ca c'est la meilleure...
Vous vous rappelez de Tchernobyl et des messages super rassurants pour rassurer le troupeau de moutons?
http://www.dailymotion.com/video/xf...
Je confirme les propos des intervenants, comme parent:
-J'ai un enfant en seconde nouvelle mouture due à la réforme des lycées depuis la rentrée 2010 pour les classe de seconde. Il a donc 2 h obligatoires d'enseignement d'économie (Sciences économiques et sociales ou Principes fondfamentaux de l'économie et de la gestion au choix). Quand il entend parler du libéralisme en cours, on lui présente comme une déviance du système d'échanges. A auncun moments les élèves ne peuvent imaginer que c'est une science économique avec ses penseurs. D'ailleurs, on peut se demander si le professeur lui-même en sait quelque chose.
-Ayant également 3 autres enfants, je peux vous confirmer que les professeurs sont par exellence les gardes du corps intellectuels des politiques. La plupart les servent par ingnorance, mais certains par idéologie. Les matières les plus concernées sont évidemment l'économie, mais aussi la géographie (mythe du développement durable et du réchauffement climatique), l'histoire, le français, et depuis la réforme du lycée: les technologies.
-Enfin, comme professeur, je considère que l'EN est à un point de non retour. Le manque de volonté politique, le délabrement des familles, la politique de l'enfant roi, le consumérisme et la satisfaction immédiate de tous les désirs ont rendu les enfants incapables d'écouter et de faire un effort. Ils se contentent de faire acte de présence, et encore, ça dépend des établissements. L'école est devenue une immense garderie de la maternelle jusqu'au BTS. L'obtention du bac est un droit; c'est donc devenu un bout de papier sans valeur.
@Erwan
Je ne partage pas votre pessimisme.
Je ne nie pas les problèmes dans certains collèges ou dans certaines classes, l'ignorance crasseuse des "enseignants" en économie, entre autre.
Ce que je sais: la liberté, lorsqu'elle est rendu aux individus permet de faire fleurir des milliers d'initiatives qu'un système centralisé ne pourra jamais créer.
Le problème actuel, c'est que le système est centralisé, il faut donc casser cette centralisation.
Comment? par le chèque éducation, l'autonomie des établissements, la suppression de la carte scolaire, la liberté de créer une université (actuellement interdit en France!) qui implique de revoir un problème connexe au précédent: la liberté de tester.
à ClauZ
Si vous n'êtes pas du milieu et lucide à la fois, vous ne verrez que la partie émmergente de l'iceberg, car dans ce milieu c'est la loi du silence et la règle de l'autruche qui domine. Les enfants sont tellement habitués à ne plus travailler, que même en licence de sciences, en maitrise de droit, ou en école d'ingénieur (3 domaines où j'ai des exemples), les situations sont délirantes.
Vous pourrez à titre de confirmation, consulter les analyses de Laurent Lafforgue, médaille Fields sur la page: http://www.ihes.fr/~lafforgue/.
Evidemment la solution serait de libaraliser l'école et l'université. Mais croyez vous vraiment que ce soit au programme des prochaines années? Quel pourcentage de la population serait près à blébisité un pareil choix, puisqu'elle n'a d'espoir qu'en l'état providence (le dernier exemple en date étant la déresponsabilisation des politiques et des bq centrales dans la crise fianncière et l'accusation du marché libéral=marché sans coeur, qui met les pauvres citoyens à la merci des vilains spéculateurs). Les politiques ont bien trop intérêt à laisser les choses comme elles sont!
@Erwan
Je ne suis pas du milieu, mais je sais qu'il se passe des choses très éloignées de ce que l'on attend de l'instruction publique.
Je ai déjà lu Lafforgue et ses arguments. Il sait de quoi il parle.
Pour l'instant je ne vois pas de politiques capablent de mettre les problèmes ET les solutions sur le tapis. Je parle maintenant. Il suffirait que les USA ou l’Angleterre développent des programmes éducatifs libéraux à grande échelle, pour que cela transpire chez nous.
Des sondages ont montré il y a quelques mois ou années que les Français étaient favorables à l'autonomie ou au chèque éducation. Ceux sont les hommes politiques qu'il faut convaincre, ou obliger à se positionner.
Et c'est en parlant de nos solutions, une fois , deux fois, trois fois, ...le temps qu'il faudra, pour faire changer le système.
Il y a un mois je parlais du chèque éducation et de l’autonomie à un habitant de Seine St Denis, il était complètement pour.
Il m'a raconté ce qui se passait dans des classes de ce département. Les profs sont découragés, ils proposent aux élèves turbulents de rester au fond de la classe avec leurs game boy pour laisser les autres travailler!
Les gens ne sont pas stupides, ils se rendent compte qu'ils ne peuvent rien faire!...à cause du centralisme, du collège unique etc.
Devenez le propagandiste du chèque éducation et de l’autonomie des établissements!
Bonsoir.