Les marchés financiers accompagnent et, dans certains cas, amplifient la tendance mais ils n’ont pas le pouvoir de la dessiner. C’est le rapport réel entre l’offre et la demande qui commande l’essentiel des fortes variations de prix.

A l’appui de sa charge, le président de la république a donné l’exemple des cours du pétrole qui, en 2008, ont été divisés par trois en six mois sans que la consommation d’énergie ait alors varié dans une même proportion ! Certes. L’explication n’est pas dans la spéculation mais tout bonnement dans les mécanismes de formation des prix sur le marché des matières premières et dans la notion fondamentale d’élasticité. Le phénomène est d’ailleurs bien antérieur à l’existence même des marchés financiers.

Dès la fin du XVIIe siècle, un économiste anglais, Gregory King, observait déjà

«que suite à une réduction dont le volume est d’un dixième inférieur à sa moyenne habituelle, les prix augmentent de trois dixièmes».

On en tira même une loi économique qui porte son nom. Toutes les études sérieuses consacrées à cette question comme celles du FMI ou de l’OCDE témoignent d’une absence de causalité entre les positions ouvertes sur les marchés dérivés et des variations de prix des matières premières. Le rapport contesté de la Commission de Bruxelles note même :

«Il n’y a aucun élément probant qui atteste un lien de causalité entre les marchés de dérivés et la volatilité excessive des prix.»

Il est d’ailleurs facile d’observer que la même volatilité existe sur les marchés les plus financiarisés comme le pétrole ou le blé et sur ceux qui sont restés le plus physiques comme le riz ou l’acier.

Si la spéculation ne constitue pas la cause de la volatilité des cours des matières premières, elle en est au contraire le remède.

Le très précieux Dictionnaire de l’économie politique, dans son édition de 1873, note

«de toutes les spéculations, les plus utiles peut-être sont celles qui ont lieu sur les substances alimentaires dont les variations de hausse ont de si fâcheuses conséquences pour les populations laborieuses».

En donnant aux agriculteurs une référence pour leur récolte à venir, les contrats qui garantissent un prix convenu par avance jouent un rôle d’assurance et de protection contre les variations de prix. La montée des prix - aussi désagréable qu’elle soit - envoie des signaux qui vont en fait jouer un rôle rééquilibrant. À tel prix plus élevé le forage de nouveaux puits de pétrole devient rentable, l’incitation aux économies d’énergie se renforce, il devient intéressant de mettre telle culture en production ou d’investir dans l’agriculture...

Ce sont in fine, sur longue période, les consommateurs qui sont les bénéfi ciaires de la spéculation car - faut-il le rappeler - les marchés financiers fonctionnent comme un jeu à somme nulle où le gain de l’un est la perte de l’autre.

Les vraies causes de la volatilité se situent en amont des marchés financiers. Sur les marchés agricoles, les causes de dérèglements sont nombreuses : les aléas climatiques, les changements d’habitudes alimentaires des pays qui s’enrichissent, les subventions et les protections des politiques nationales, l’essor des politiques de biocarburants subventionnés... Et bien sûr, en cas de crise, les effets dévastateurs du gel des exportations.

Mais comme l’a dit le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick,

«ce n’est pas en accusant les marchés que l’on trouvera la réponse à la volatilité des matières premières, c’est en cherchant à les faire mieux fonctionner».

Il ne faudrait pas qu’à trop se focaliser sur les marchés financiers, on néglige les mesures concrètes qui peuvent permettre d’améliorer la situation et qui - marché par marché - consistent le plus souvent à faciliter l’investissement, désentraver les échanges, perfectionner la régulation et la transparence des stocks.

Cela ne signifie pas, bien entendu, que tout aille pour le mieux sur les marchés financiers. Il est nécessaire de toujours mieux prévenir les abus possibles sur les marchés en cas de concentration des interventions, de manipulation des stocks, de rapprocher les marchés gré à gré des marchés organisés... De telles mesures, déjà largement mises en oeuvre aux États-Unis, gagneront sans doute à être promues par le G20.

Mais il y a un grand décalage entre ces dispositions, somme toute techniques, destinées à améliorer le fonctionnement de marchés à terme jugés utiles et les grandes tirades guerrières contre la spéculation. Flatter les penchants naturels de l’opinion en ressuscitant l’image du spéculateur affameur de l’Ancien régime qui faisait fortune par le stockage des grains en période de disette est dangereux.

La volatilité des prix se poursuivra après le G20. A refuser la pédagogie de la complexité, l’opinion fera une nouvelle fois le constat simpliste de l’impuissance de la médecine publique. Voilà de quoi nourrir la tentation des rebouteux. Trait_html_691a601b.jpg

L'original de cet article d'Alain Madelin a été publié par le journal La Tribune en date du 31 janvier 2011.

Sur le même sujet, relire l'article de David Descôteaux, Spéculateurs, "protégez-nous !".