La paupérisation des Français est bien réelle. 40% d’entre eux gagnent moins de 1,3 Smic. 3.600.000 sont en dessous du seuil de pauvreté (657 euros par mois) et celui qui gagne 3.500 euros par mois avant impôts fait partie des 10 % des Français les plus riches.

Certes la pauvreté en France n’a cessé de diminuer depuis trente ans. Elle est inférieure à la moyenne de l’OCDE, moins élevée qu’en Allemagne, en Suède ou en Angleterre... Le niveau de vie des plus pauvres a augmenté hors infl ation de quelque 14% en dix ans.

Il n’empêche. La part les dépenses contraintes ne cesse d’augmenter (du loyer à l’abonnement téléphonique en passant par le chauffage). Le «reste à vivre», c’est-à-dire la part d’argent que l’on peut librement affecter aux vacances, au restaurant, au cinéma, à des petits cadeaux, celle qui fait le bonheur de vivre, ne cesse de se réduire. Les fins de mois sont de plus en plus difficiles et l’angoisse d’une dépense imprévue hante de trop nombreuses familles.

Ajoutez à cela la précarité, la peur du chômage, le sentiment de déclassement, la panne de l’ascenseur social, les craintes nées de la mondialisation. Tout conforte un sentiment populaire d’injustice et d’accroissement des inégalités.

En fait, la perception des inégalités et de l’injustice sociale est relative. Une forte croissance l’atténue, une faible l’exaspère.

On connaît la bonne vieille règle de 72. Elle vous dit le nombre d’années nécessaires pour doubler votre épargne ou votre salaire. Il suffit de diviser 72 par le taux d’intérêt ou le taux de croissance. Avec une croissance de 7%, les habitants des pays émergents voient leur revenu doubler tous les dix ans. Avec 1,2% de croissance (hors infl ation), il faut soixante ans pour doubler le revenu des Français ! Dans le premier cas, les citoyens ont le sentiment d’être passagers d’un train à grande vitesse dans lequel tout le monde peut monter. A 1%, ils ont le sentiment du surplace et les hauts revenus de ceux qui sont en tête du train apparaissent illégitimes et comme prélevés sur l’ensemble des voyageurs.

Quand, au contraire, le revenu de tous double en dix ans, les inégalités qui séparent le gros des voyageurs de ceux qui sont en tête du train apparaissent comme des inégalités motrices dont tous tirent profit et elles sont dès lors plus facilement acceptées.

C’est là l’idée forte d’un philosophe américain, John Rawls, auteur d’une célèbre «Théorie de la justice». Son approche de la justice sociale se veut consensuelle. Quel est le contrat social unanime que concluraient de futurs sociétaires dans une situation d’ignorance de leur position sociale ?

Pour illustrer cette théorie, imaginons une personne débarquant dans un pays inconnu où la place de chacun dans la société serait déterminée au moyen d’une grande loterie sociale. Dans une telle situation imaginaire dans laquelle chacun devrait prendre en compte le fait qu’il peut se voir attribuer la plus mauvaise place sociale, l’accord se fait alors naturellement sur un équilibre entre le maximum de libertés pour chacun et un état social qui maximise les chances des plus défavorisés. Ce qui conduit John Rawls à accepter les inégalités fécondes, celles qui, en assurant la récompense des créateurs de richesse tirent la croissance et permettent l’augmentation du pouvoir d’achat de tous.

C’est là assurément une autre conception de la justice sociale que celle qui traditionnellement nous invite à toujours vouloir redistribuer plus pour lutter contre les inégalités. Une conception moderne particulièrement adaptée à une société créative, ouverte, mondialisée en forte croissance. Aujourd’hui, le travail peu qualifié est abondant et le travail hautement qualifié est rare. A l’instar de ce qui s’est passé au xixe siècle lors de la révolution industrielle, les découvertes des opportunités de la mondialisation et des nouvelles technologies entraînent le creusement des inégalités et la formation de nouvelles fortunes. Du moins dans un premier temps. Car comme l’a montré le Prix Nobel, l’Américain Simon Kuznets, si dans un tel cycle de développement les inégalités s’accroissent mécaniquement au début, elles diminuent ensuite (selon une courbe de U inversé qui porte son nom). Il ne s’agit plus d’enrichir les pauvres en appauvrissant les riches mais de tirer le plus efficacement et le plus rapidement les revenus de tous vers le haut.

Ajoutons que cette nouvelle croissance mondialisée intègre un autre mécanisme d’augmentation du pouvoir d’achat que celui de l’accroissement des salaires : la baisse des prix. Elle constitue une forme de redistribution des bénéfices de la compétitivité au profit des revenus les plus modestes.

Pour lutter contre la paupérisation des Français, pour maintenir un haut niveau de protection sociale et de solidarité, nous avons besoin de croissance. D’une forte croissance. Il nous faudrait pour cela avoir le courage de défendre le rôle des inégalités motrices et promouvoir une conception moderne de la justice sociale. Qui le fera ? Trait_html_691a601b.jpg

La version originale de ce texte d'Alain Madelin est parue dans La Tribune du 14 mars 2011.