Il savait mieux que quiconque expliquer clairement et simplement pourquoi et comment la liberté d'entreprendre, la liberté des échanges et la libre concurrence sont les fondements de la prospérité économique.

C'est lui qui a lancé le grand combat contre l'inflation, apporté les preuves de ses racines essentiellement monétaires, et démontré combien il est absurde de confier le contrôle de la création de monnaie aux hommes politiques – aussi absurde que de faire confiance à un chat pour garder une jarre de lait. Sa pensée a inspiré de grands leaders politiques au premier rang desquels le Président Ronald Reagan, et, dans une moindre mesure, Margaret Thatcher. Oui, ses idées ont changé le monde et, à la fin de sa vie, après la chute du mur de Berlin, il a pu voir le monde entier revenir enfin vers l'économie de marché, même en Chine et au Vietnam, demain peut-être Cuba... et pourquoi pas même en France !

Cela me rappelle une histoire que l'on raconte à Hong Kong :

“juste après la seconde guerre mondiale nous pensions que le communisme allait sauver la Chine. Puis nous avons pensé que la Chine allait sauver le communisme. Après quoi nous avons cru que la capitalisme allait sauver la Chine. Finalement, aujourd'hui, nous espérons que c'est la Chine qui va sauver le capitalisme !”.


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Mais, malheureusement, les temps ont changé. Le vent a tourné. La crise est arrivée. Et, avec elle, nous avons eu le grand retour de John Maynard Keynes, qui fut dans le passé le grand adversaire de Milton. De nouveau, ses idées ont inspiré le lancement de gigantesques “plans de relance” donnant lieu à d'incroyables accroissements du volume des dépenses publiques et de la dette.

Pour beaucoup d'hommes politiques, la crise était l'occasion de reconquérir le pouvoir qu'ils avaient perdu au profit du marché, mais aussi de développer l'idée que le moment était venu de se lancer enfin dans l'édification d'un super état européen. C'est précisément cette idée d'un grand pas en arrière que tout l'héritage intellectuel de Milton Friedman nous invite à combattre. Pour ce faire, il nous faut un diagnostic exact.


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Ce que nous appelons “la crise” est en fait une mutation :

1. Un vieux monde est en train de disparaître. A travers la mondialisation, un nouveau monde est en train de prendre forme. Ce dont nous sommes les témoins depuis la chute du mur de Berlin est l'ouverture au monde extérieur d'un ensemble de pays qui étaient totalement refermés sur eux-mêmes. C'est l'entrée de plusieurs milliards d'habitants dans l'univers de la société ouverte. Cette ouverture entraine une redistribution globale des avantages comparatifs au sein d'un monde nouveau où dominent les idées de marché et de libre échange.

2. La civilisation industrielle cède le pas à la société de la connaissance dont le meilleur symbole est internet, et qui est entraînée par l'avènement de très puissantes technologies. C'est ce que, dans l'histoire de l'humanité, Alvin Toffler décrit sous le vocable de “Troisième vague”. Nous sommes au pied d'un nouvel Himalaya de progrès scientifique et technologique... où nous n'avons encore progressé que de quelques millimètres. Dans ce nouvel univers, le plus important est la créativité, donc la liberté et l'indépendance individuelle.

3. C'est la fin de l'Etat-providence. L'immense réseau des marchés financiers fait qu'il est désormais impossible de se mettre à imprimer de la monnaie de manière indiscriminée. Les marchés imposent un plafond à l'accumulation de dettes publiques. Il n'est plus possible de relever indéfiniment les impôts. Ce n'est pas une surprise pour tous ceux qui, avec Milton Friedman, et selon son excellent formule, savaient qu'il n'y a jamais de repas gratuit (“There is no such a thing as a free lunch”).

La crise de l'euro aurait du faciliter notre adaptation à toutes les réformes et efforts de libéralisation qu'exige cette grande mutation. Mais, étrangement, c'est exactement l'inverse qui s'est produit. Tout se passe comme si la plupart des hommes politiques et des leaders d'opinion ne voyaient dans cette crise que l'occasion d'obtenir leur revanche sur ces “diables de marchés”, et ainsi le moyen de sauver, par la cartelisation, cette part de pouvoir qui leur échappe de plus en plus. L'établissement d'un super état européen est le moyen qui devrait leur permettre de rétablir le pouvoir du politique sur les marchés et l'économie. Il faut plus de politique pour sortir de la crise, et plus de politique pour faire plus de croissance, pensent-ils. Mais ce n'est pas la solution. C'est le coeur du problème. Ceux qui poussent à ce super-Etat devraient adopter un profil plus modeste. Ce ne sont pas la spéculation ni les prises de risque des méchants traders des hedge funds et de Wall Street, ni les imprudences des grandes banques multinationales qui ont fabriqué cette crise financière dont nous sommes aujourd'hui les malheureuses victimes. Ce que nous vivons est une crise politique, une crise du politique. Elle puise ses racines dans un excès d'endettement qu'on nous a toujours présenté comme le meilleur investissement possible, et qui n'a trouvé preneur que parce qu'il a été imposé aux circuits financiers par la réglementation. Les dysfonctionnements de l'euro sont le produit de mauvaises idées politiques et d'erreurs de gestion politique (les règles du système n'ont pas été respectées). Les dirigeants politiques ont pris leurs libertés avec la discipline économique qu'était censé instituer le Pacte de stabilité. L'euro a permis à de maintenir en vie de mauvaises politiques nationales (qui n'auraient pas survécu aux contraintes d'une monnaie nationale si celle-ci était encore en place). En bref, l'euro a permis à beaucoup de continuer à vivre en dépensant comme des grecs mais en empruntant comme des allemands.


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Voici ce qu'écrivait Milton Friedman en 1997 :

“Dans certaines circonstances, le choix d'une monnaie commune est un excellent arrangement monétaire; dans d'autres, cela peut se révéler être un très mauvais choix. Bon ou mauvais, tout dépend des mécanismes d'ajustement prévus pour absorber les chocs économiques”.

Nous savons tous que sont membres de la Zone euro des pays très différents, ce qui fait que ce n'est pas, à l'évidence, une zone monétaire optimale. Qu'il existe de telles différences entre les pays membres de la Zone euro n'est pas en soi un obstacle dirimant qui s'opposerait à l'adoption d'une monnaie commune. Rappelons-nous que l'étalon-or s'appliquait à un ensemble d'économies nationales fort diverses.

Mais Milton Friedman a aussi écrit :

“L'Etalon-or comportait tout un ensemble de coûts. Le système ne fonctionnait que parce que les états étaient relativement petits, que les salaires et les prix étaient extrêmement flexibles, et que l'opinion était prête à tolérer l'existence de fortes variations de l'emploi”.

Partager ensemble une monnaie unique implique que l'on partage également une politique monétaire unique conçue pour la moyenne. Mais la taille unique, en matière monétaire, ça n'existe pas. Un tel régime ne peut fonctionner que si les économies concernées sont extrêmement flexibles et réactives de manière à corriger rapidement les différentiels d'évolution de la productivité ou les différences structurelles qui ne peuvent plus être compensées, comme autrefois, par des ajustements de parités. Les prix relatifs doivent évoluer de manière à ajuster le niveau des salaires réels, des retraites et les prix des actifs.

Ainsi que le disait Milton Friedman :

“l'établissement de l'euro a été voulu pour des raisons politiques et non économiques”.

Il pensait que

“l'adoption de l'euro exacerbera les tensions politiques à l'intérieur de l'Europe en faisant que les chocs divergents qui auraient été facilement absorbés par des manipulations de taux de change seront désormais transformés en querelles politiques accélératrices de divisions. L'union politique peut conduire à l'union monétaire. Mais l'union monétaire imposée dans des conditions défavorables se révélera être un obstacle à l'achèvement de l'unité politique”.

Et nous y sommes !


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Ce dont nous avons besoin est un grand bond en avant dans le fédéralisme”, disent-ils. Fédéralisme, cela sonne bien, mais “leur fédéralisme” n'est pas un véritable fédéralisme. C'est un super-Etat, produit d'une incroyable suffisance.

Un super gouvernement avec de super ministres dont le métier est, bien évidemment, de promulguer de super réglementations, sous le contrôle d'une super Président élu directement par un super Parlement européen, comme Angela Merkel et bien d'autres l'ont déjà proposé. Un super Parlement toujours plus grand et plus puissant qui votera , bien sùr, des super lois. Avec, en arrière plan, le dessein de promouvoir une “harmonisation” fiscale et sociale européenne toujours plus poussée. Ils disent “harmonisation”. C'est un beau terme. Mais en réalité il s'agit simplement d'”uniformiser” toujours plus.

Une nouvelle Europe dont la mission est de se faire la championne non plus du « libre échange » (free trade) mais d'un régime d'« échange équitable » (fair trade) accompagné de tout un ensemble réglementaire permettant de lutter contre les pratiques de dumping anti social et anti écologique. « Echange équitable », voilà encore une expression qui fait bien, mais qui n'est que le nouveau déguisement dont s'affuble aujourd'hui le bon vieux protectionnisme traditionnel. Juste une autre façon de faire passer l'idée d'une « forteresse Europe ».

Un super Etat pour investir dans le futur, cela aussi sonne bien. Mais ce n'est qu'un nouvel emballage pour mieux faire passer le retour aux vieilles politiques keynésiennes au bout desquelles, nous, européens, ne feront qu'accumuler de nouvelles super dettes – mais aussi de nouveaux super impôts européens.

Cette Europe n'est qu'une chimère. Le plus grand des actifs européens est sa diversité. Les vieux pays européens ne peuvent être comparés aux états américains. Les différences sont bien plus grandes. Langue, culture, modèle social et familial, structures économiques et démographiques, choix collectifs, modèles politiques... L'Europe se doit de respecter ces différences, de les laisser vivre, et certainement pas d'essayer de s'en débarrasser définitivement. Le Bordeaux, le Chiani et le Porto sont tous d'excellents vins. Nous n'avons pas besoin d'en fabriquer un mélange « européen ».

Au contraire de tout ce que les super étatistes croient, harmoniser ne devrait pas consister à faire en sorte que tout le monde soit pareil, mais au contraire laisser ces différences coexister en harmonie au sein d'une société libre de manière à ce que chacun puisse en profiter au maximum grâce à la liberté des échanges. La solidarité entre européens ne doit pas être assimilée aux formes de solidarité qui existent à l'intérieur de chaque nation et qui permettent à des parisiens de coexister avec des guadeloupéens, aux italiens du nord de vivre avec ceux du Mezzogiorno, sans parler des flamands et des wallons, ou encore des liens qui unissent, au sein de la nation américaine, les habitants des différents états US. Il n'y a pas de langue unique, et nous ne sommes pas habitués aux mêmes degrés de mobilité. Il est irréaliste d'imaginer l'émergence d'un grand budget fédéral européen gérant d'immenses transferts de richesses avec pour objet de compenser les écarts internes de compétitivité. Les allemands ont accepté de payer pour la réunification de leur pays mais ils ne seront jamais d'accord pour agir en tant que payeurs de dernier ressort pour le compte des économies les plus mal gérées d'Europe. Cette soi disant « harmonisation » ne peut que mener à une Europe de plus en plus rigidifiée qui provoquera la révolte des peuples et finira par exploser – tout comme l'euro. Plutôt que le super Etat, ce dont l'Europe a besoin est d'une super flexibilité et de réformes libérales véritablement radicales.


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Je sais d'expérience comment font les lobbies professionnels ou corporatistes et leurs alliés de la classe politique pour éviter tout changement, ce que Milton Friedman appelait « la tyrannie du statu quo » . Je reste néanmoins optimiste. Le vrai problème en Europe est celui de la croissance économique, et pas du tout de faire un grand bond en avant dans le fédéralisme. L 'Europe, en particulier la Zone euro, a besoin de retrouver une forte croissance, voire une hyper croissance. C'est absolument indispensable pour payer nos hyperdettes, honorer les promesses si généreusement distribuées par l'Etat providence, et faire face à nos déséquilibres démographiques. Je suis optimiste car la croissance ne dépend pas des bureaucrates de Bruxelles – malgré toute les efforts déployés pour nous donner une illusion de croissance avec de la fausse monnaie. Seuls des entreprises et des entrepreneurs libres peuvent nous l'apporter. Je suis optimiste car il n'y a pas de croissance sans libre marché et libre échange. Je suis optimiste dans la mesure où, dans ce monde nouveau, la concurrence ne s'applique pas seulement aux entreprises, mais aussi aux états, à leurs fiscalités, à leur lois, à leurs systèmes publics, et que désormais personne ne peut échapper à son emprise.

Les chinois racontent l'histoire suivante. Un chinois et un européen - disons un français - marchent dans la jungle. Soudain leur chemin croise celui d'un lion féroce. Le français crie au chinois : “Vous êtes fous, vous n'arriverez jamais à courir plus vite que le lion !”. Et le chinois de lui répondre : “mon problème n'est pas de courir plus vite que le lion, mais seulement plus vite que vous !

Permettez-moi de terminer en avançant deux propositions :

1. Nous avons besoin d'une Ligue du libre-échange européenne. La défense du libre échange est la mère de toutes les batailles. Tous les acteurs et leaders économiques qui militent pour le libre échange devraient s'unir et agir ensemble. Je voudrais que tous ceux qui sont ici, dans cette salle, ainsi que tous ceux qui gravitent autour de think tanks ou de mouvements politiques libéraux, s'unissent et prennent l'initiative de créer une puissante Ligue européenne du libre-échange afin de reprendre à leur compte, dans le monde d'aujourd'hui, le célèbre combat de Richard Cobden et de Frédéric Bastiat.

2. Nous avons besoin de faire une très large union autour d'un Manifeste libéral pour l'Europe. Je suis tout à fait d'accord avec le plan pour le retour de la croissance en Europe présenté le 20 février dernier par David Cameron avec le soutien de onze autres premiers ministres. Il nous montre la voie.

Il faudrait que pour les prochaines élections européennes de 2014 tous les hommes politiques qui partagent les mêmes idées puissent se référer à une plateforme libérale européenne commune. Ce devrait être le travail de tous les thinks tanks qui sont plutôt plus orientés vers l'action politique. L'objectif pourrait être de reprendre et d'élargir le texte du manifeste déjà publié il y a quelques mois, en Italie, sous les auspices de la Fondation Magna Carta et de l'Institut Bruno Leoni.

Je propose que nous nous retrouvions dans un an, dans le cadre d'une grande manifestation européenne où nous présenterions notre vision de l'avenir de l'Europe.

Il est bien de célébrer Milton Friedman, mais il est encore mieux de bâtir sur sa pensée.

Oui, l'Europe doit retrouver l'espoir, et progresser dans le cadre d'une nouvelle dynamique des libertés. Ce n'est pas en centralisant qu'on ramènera la croissance, mais exactement le contraire, en laissant jouer la plus grande liberté possible. Oui, nous devons arrêter cette dérive vers une “forteresse Europe”, et lancer un grand appel pour une véritable Union européenne, une Europe ouverte au monde et sur le monde. Oui, pour nous, l'Europe ne sera grande que si elle fait confiance à la liberté humaine et au sens des responsabilités.

Nous n'avons pas besoin d'un super Etat européen, mais seulement de citoyens européens super libres.

Alain Madelin