Ces derniers semblent renoncer trop facilement à leur rôle de quatrième pouvoir.

Doit-on cependant blâmer les journalistes français d’être aussi passifs que la presse anglo-saxonne nous le présente ?

Comme Charlie Munger nous le répète souvent : « montrez-moi les incitations et je vous en déduirai le résultat ». Étudier les médias français à la lumière de cette déclaration nous incite à penser qu’il est difficile de ne pas s’apitoyer sur le sort de ces journalistes. En effet :

1) Un rapide aperçu des journaux français, ou de n’importe quelle chaine de télévision, nous apprend que 50% à 75% des publicités diffusées font la promotion de services ou produits vendus par des entreprises publiques (EDF, SNCF, Gaz de France, La Poste, etc.) ou par des entreprises semi-publiques (Air France, Renault, etc.). Étant donné cette dépendance manifeste des médias de revenus provenant de l'Etat, ou de son voisinage, comme peut-on espérer qu’ils prennent sur eux le moindre risque de semer la pagaille ? Pourquoi la SNCF ou EDF auraient-ils besoin d’investir dans des campagnes publicitaires puisque la plupart des gens n'ont pas la liberté de s'adresser à des fournisseurs électriques ou ferroviaires concurrents qui n’existent pas ? Qu’est-ce que ces groupes essentiellement monopolistiques peuvent espérer de telles publicités, sinon qu'elles leur apportent le soutien des médias ? Dans ces circonstances, est-il vraiment surprenant qu'en France tous les scandales politiques n'aient jamais été révélés que par des juges partageant une certaine déontologie, ou par Le Canard Enchainé, le seul des journaux qui refuse d’accueillir dans ses pages la moindre publicité ?

2) Plus étonnant ecore, il se trouve que les deux principaux fabricants d’armes français (Lagardère et Dassault) possèdent aussi les deux plus gros groupes français de presse publiant des titres comme Le Figaro, Paris Match, France-Soir, Journal du Dimanche, etc. Des vendeurs d’armes à la tête de magazines et journaux ? Les synergies générées par de telles acquisitions ne semblent pas évidentes de prime abord ! Qu’en serait-il outre-Atlantique si le New York Times était détenu par Lockheed et si, outre-Manche, le propriétaire du Times était BAE Systems ? Une telle situation n'ouvre-t-elle pas la porte à de multiples conflits d'intérêt dans la mesure où la plus large part des revenus de ces entreprises est liée aux commandes publiques d'armements ? Quant à leurs exportations, par exemple leurs ventes d'armes à des pays comme l'Arabie Saoudite, Taiwan, le Brésil ou l'Inde, elles dépendent de leur capacité d'obtenir toutes les autorisations gouvernementales requises, ce qui passe par une importante activité de lobbying.

Quant aux médias qui ne sont pas contrôlés par les groupes précédemment cités, comme par exemple TF1, ils sont détenus partiellement soit par Bouygues, dont le revenu dépend principalement de contrats publics d’infrastructures, soit par Vivendi, qui opérait surtout dans le secteur de la distribution de l’eau avant de se positionner sur le marché des télécoms.

En résumé, on ne peut rester qu'être perplexe devant les relations complexes de propriété qui structurent les rapport entre le monde de ces mastodontes et celui des médias. Dans un tel univers, les conflits d'intérêt sont inévitables dès lors qu'il s'agit pour la presse d'informer le grand public sur les actions de leurs élites politiques. De même, la part relative de la publicité des entreprises publiques ou semi-publiques dans le bilan des groupes de médias n’est certainement pas un élément qui les incite à renforcer leur indépendance vis-à-vis du pouvoir.

Dans un tel contexte, dès qu’un flash info embarrassant prend l’intelligentsia en défaut, les Français ont tendance à faire la politique de l’autruche (l'information concernant les problèmes de Dominique Strauss-Kahn avec la justice américaine s’est répandue sur les réseaux sociaux et les blogs de la toile des heures avant que les agences de presse aient pu réagir). Les vieux médias français meurent à petit feu (les récents soucis financiers du Monde font apparaître le New York Times comme une valeur sûre; le prix de l’action de TF1 a perdu les deux tiers de sa valeur sur les dix dernières années, etc.). L’affaire DSK est un clair révélateur du pourquoi de cette situation.