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Le livre de Philippe Simonnot a été abondamment commenté dans la presse, et surtout sur les blogs. Ci-dessous, vous trouverez 1. l'analyse qu'en a tiré notre ami Alain Dumait sur son blog "Le journal d'Alain Dumait", en date du 22 novembre 2010 (sous le titre : "Quand Philippe Simonnot cherche un président libéral)"; 2.un commentaire critique du livre et de la thèse qui y est présentée écrit par Jean-Luc Baslé, ancien directeur de CitiBank New York, aujourd'hui à la retraite Trait_html_691a601b.jpg

Le commentaire d'Alain Dumait

Comme la couverture du livre le confirme, Philippe Simonnot fait de la politique-fiction : on y voit en effet le visage réjoui de Dominique Strauss-Kahn (DSK), devant un drapeau tricolore déployé, avec cette légende : «14 juillet 2012, Dominique Strauss-Kahn, président de la République, annonce…»

Le scénario imaginé par l’auteur est le suivant : DSK, tout puissant directeur général du Fonds Monétaire international, annonce sa candidature à la présidence de la République française le 1er mars 2011. Tous les socialistes s’y rallient, à l’exception de Ségolène Royal qui se maintient, et de Martine Aubry qui fait de la résistance. Son maintien faisait craindre en effet à ses amis un affrontement du type 2002 entre le président sortant et Marine Le Pen. François Bayrou prend le train en marche et Daniel Cohn-Bendit donne son accord à un «gouvernement d’union nationale». Dans ces conditions DSK au 2ème tour l’emporte sur Nicolas Sarkozy. Face à la crise financière, qui loin de se résoudre n’a cessé de prendre de l’ampleur, et pour restaurer la confiance, le nouveau président annonce le rétablissement de l’étalon-or, avec une parité fixe de 2500 euros pour une once d’or de 28,349 grammes.

Ce canevas en vaut bien d’autres. Mais ce qui fait l’intérêt et l’originalité de cet ouvrage est ailleurs. Car Philippe Simonnot fait partie des rares économistes qui ont une explication de la crise et qui proposent des solutions.

Au coeur du problème il y a les banques centrales et les autres banques , de dépôt ou d’investissement, qui, ensemble, constituent l’ossature du système financier actuel. Les premières créent de la monnaie en achetant des créances aux secondes, tandis que celles-ci créent à leur tour de la monnaie en distribuant davantage de crédits que leurs fonds propres ou même que leurs dépôts. Du coup, la distribution des crédits par les banques, est presque toujours excessive. Si l’on y ajoute la pression des gouvernements pour faire financer par les banques des investissements douteux – comme les logements sociaux pour les minorités ethniques aux Etats-Unis – en on arrive à la situation actuelle où, pour sauver les banques, on émet de la fausse monnaie, avec les risques qui en découlent.

L'or est la seule monnaie universelle historiquement légitime et incontestée. Or on a besoin d'une monnaie internationale. Le bon sens devrait dicter la solution : à défaut de prendre l'or pour monnaie, directement, il suffirait de rattacher les monnaies existantes à l'or. Philippe Simonnot imagine le déroulement suivant :

  1. abolition du cours légal de l’euro et donc possibilité de passer des contrats dans la monnaie de son choix ;
  2. suppressions des taxes spécifiques sur les transactions sur l’or
  3. liberté de conclure des contrats en euro-or.
  4. liberté de monnayer l’or, c’est à dire de fabriquer ou de faire fabriquer des pièces avec du métal jaune.

Le livre de Philippe Simonnot a la forme d’un dialogue entre «un journaliste ami» (de l’auteur) appelé «Candide», et un informateur particulièrement bien renseigné, dénommé «Deep pocket». Celui-ci a exposé son plan – qui est aussi, on le comprend, celui de Simonnot – dans une note transmise à Nicolas Sarkozy via Claude Guéant et Henri Guaino. Le même homme est en contact avec DSK. Faute d’avoir appliqué la note de Deep-pocket/Simonnot, Sarkozy ne met pas en oeuvre la bonne politique économique. Tandis que DSK, meilleur économiste, s’y résoudra.

On aurait aimé que cette note, au coeur de l’intrigue romanesque, qui doit certainement exister, soit publiée en annexe de ce livre. A moins que la fiction devenant réalité, Philippe Simonnot pense vraiment que DSK, ou un autre, puisse se convertir à ces belles et justes convictions qui s’appellent le libéralisme. Trait_html_691a601b.jpg

La critique de Jean-Luc Baslé

Dans son dernier livre, Philippe Simonnot nous informe que Dominique Strauss-Kahn, nouvellement élu président de la République, "déclarera lors de la traditionnelle allocution du 14 juillet (2012) que la France sort de l’euro". Voilà une annonce propre à satisfaire les souverainistes, les communistes et quelques gaullistes mais les Français dans leur ensemble en resteront pantois. Pourquoi cette décision ? Parce que l’euro n’a pas tenu ses promesses. La solution : un retour à l’étalon-or. Voilà de quoi susciter la curiosité du lecteur.

Présenté sous forme de dialogue, "Le jour où la France sortira de l’euro" est un pamphlet qui nous décrit un Jacques Delors manipulé par les banquiers centraux, un Ronald Reagan qui a lui seul fait tomber le mur de Berlin, un Bérégovoy qui se suicide pour avoir trahi ses amis politiques, un Mitterrand imposteur, un Dominique Strauss-Kahn en sauveur de la nation, un Etat providence qui appauvrit la France, l’or de la Banque de France, les origines de la crise, l’euro, l’étalon-or, etc. De cet inventaire à la Prévert, il se dégage une certaine confusion, une incohérence même dans les propos des deux protagonistes : Deep Pocket et Candide. Le premier est un banquier de haut vol, personnage composite destiné à faire voyager le lecteur dans les allées du pouvoir tant à Paris qu’à New York ou à Washington. Le second qui porte bien son nom, n’est là que pour donner la répartie au premier. En fait, les deux personnages ne font qu’un. Il s’agit de l’auteur lui-même qui revêt différents oripeaux au gré des circonstances. Dans un style alerte, didactique, parfois pédant, le dialogue s’assimile à une conversation de café du commerce où le chauffeur de taxi parisien termine son propos par un claquement de langue autoritaire et un "y a ka, faut qu’on" pour solutionner la question du jour. Sauf qu’après examen il s’avère que le "y a ka" et le "faut qu’on" sont mutuellement exclusifs. S’il y a lieu de louer les efforts de l’auteur pour mettre à la portée du plus grand nombre des sujets ésotériques, certains d’entre eux supportent mal ce traitement. Les questions monétaires et plus particulièrement le système monétaire international sont de ceux là. A trop simplifier, on dévoie le sujet.

Suite à la crise, bon nombre de livres ont été écrits. Ils se classent en trois catégories. Les premiers sont des effets d’aubaine. L’éditeur a contacté son économiste préféré pour lui demander d’écrire "quelque chose" sur la crise, à moins que ce ne soit l’économiste qui ait contacté son éditeur. Peu importe, le résultat est le même : un livre sans grand intérêt. Les seconds sont d’essence idéologique. Il s’agit de profiter de la crise pour faire avancer ses idées. C’est souvent à gauche que l’on succombe à cette tentation. Les derniers enfin sont écrits par des gens compétents, en général assez impartiaux, qui étudient ces phénomènes complexes que sont les crises depuis longtemps. Ce sont les moins nombreux, les moins lus et les meilleurs. Le livre de Philippe Simonnot inaugure une nouvelle catégorie : celle qui fait perdre son temps au lecteur. En voici un résumé accompagné de quelques commentaires à destination du lecteur pressé, intrigué par les idées de l’auteur.

Les ventes d’or ou la recherche d’un scoop facile

Dès les premières pages, Deep Pocket nous annonce un "scoop" : Sarkozy, alors qu’il était ministre de l’Economie dans le gouvernement Raffarin, aurait enclenché la vente de 550 tonnes d’or de la Banque de France sur une période de cinq ans au motif que "l’or est un actif stérile qui ne rapporte aucun intérêt". Cette décision aurait coûté 17,6 milliards d’euros à la France.

Les calculs de Deep Pocket sont exacts. En reporter l’entière responsabilité sur Nicolas Sarkozy tient de l’affabulation. Une telle décision ne se prend pas seul, en catimini. Le Premier ministre, le Président de la République, le Gouverneur de la Banque de France et bien d’autres personnes en sont informés. Que cette décision avec le recul du temps n’apparaisse pas dès plus sage, cela va sans dire. Mais avant d’émettre une opinion, ne faut-il pas se remettre dans l’esprit de l’époque ? En novembre 2004, lorsque la décision fut prise, le prix du lingot était stable depuis le début des années 80. Il amorçait une légère remontée depuis avril 2001. Vendre à ce moment pouvait se justifier d’autant que le stock de la France (3.000 tonnes) dépasse largement ses besoins (troisième au monde après les Etats-Unis et l’Allemagne). Les Britanniques, fins connaisseurs des questions financières, ne détiennent que 312 tonnes, soit le dixième des réserves françaises. Il n’est pas inutile de préciser que les ventes d’or s’élevèrent à 600 tonnes en 2005. La France en vendit 160 tonnes, suivie des Pays-Bas (82 tonnes) et de l’Espagne (66 tonnes). Compte tenu de la taille de ces deux pays et du montant de leurs réserves à l’époque (778 et 523 tonnes, respectivement), le tonnage vendu par la France est proportionnellement beaucoup plus faible.

Ce n’est pas la décision de vendre qui importe mais l’usage que l’on fait du produit de la vente. Vendre de l’or pour investir dans la recherche et les nouvelles technologies peut se révéler une excellente décision. Vendre pour combler un trou dans le budget est une aberration. Mais là encore qui faut-il blâmer : le ministre de l’Economie ou les Français ? Souvenons-nous de la "cagnotte" et de l’usage que l’on devait en faire alors même qu’elle n’étaient pas encore engrangée et qu’il s’agissait non d’une réelle cagnotte mais d’un excès momentané de ressources fiscales ! Les Français vivent au-dessus de leurs moyens depuis plus de trente ans. Aucun gouvernement qu’il soit de droite ou de gauche n’a eu le courage de leur dire à l’exception de François Fillon qui a déclaré sans ambages à son arrivée à Matignon que la France était en faillite. Ne l’ayant pas cru, les Français n’ont pas hésité à faire grève trois ans plus tard pour s’opposer à une réforme des retraites que tout homme saint d’esprit reconnaît comme indispensable, au motif que la dite réforme est injuste. Quel sens faut-il donner à la justice pour satisfaire les Français ?

Bien évidemment les Français ignorent qu’une partie de leur or – l’or de la Banque de France – a été utilisée pour combler le déficit budgétaire. Le sauraient-ils qu’ils seraient encore plus bougons qu’ils ne le sont déjà. Mais le leur avouer dépasse largement les forces de nos politiciens. C’eut été cependant un acte salutaire puisqu’il aurait mis les Français face à leurs responsabilités. Après tout, ce sont eux qui exigent toujours plus de l’Etat (providence) !

Origines de la crise

La crise serait due, selon Philippe Simonnot, aux banquiers centraux et à leur indépendance vis-à-vis du pouvoir démocratique. En fouillant un peu plus le texte, on apprend que la crise des subprimes, mère de la crise actuelle, proviendrait du Community Reinvestment Act voté sous Jimmy Carter et de deux agences semi-étatiques de refinancement : Fannie Mae et Freddie Mac. Un peu plus loin, la cause de nos malheurs actuels est porté au compte du pouvoir monétaire des banques – cette capacité des banques à créer de la monnaie – et de la concentration bancaire qui en résulte avec la bienveillance des gouvernements. Enfin, nous sommes informés que tout cela n’est possible qu’en raison de la politique d’argent facile des banquiers centraux. La boucle est bouclée : les banquiers centraux sont l’alpha et l’oméga de la crise, ou pour reprendre la conclusion de l’auteur : "… les grandes banques… s’entendent pour ne plus se faire une concurrence qui s’avère mortelle, obtenant de l’Etat tout une série de réglementations qui corporatisent leur profession, limitant le droit d’y accéder. En contrepartie, elles admettent que le privilège d’émission soit monopolisé par l’une d’entre elles, promue au rang de banque centrale." En clair, l’oligopole des banques contre l’abandon du privilège d’émission ! Sans entrer dans le détail de l’argumentation, il convient de rappeler à l’auteur que, contrairement à son assertion, la capacité des banques à créer de la monnaie est limitée par les banques centrales au travers des réserves obligatoires.

Il faudrait un livre pour répondre à l’auteur sur les origines de la crise. Concentrons-nous sur l’essentiel. Contrairement à une opinion largement répandue, particulièrement en France, cette crise n’est pas celle du capitalisme. Elle n’est pas non plus l’expression d’un cycle de Kondratiev ou un coup du sort.1 Elle est le fait d’hommes de pouvoir qu’ils soient politiques, hauts fonctionnaires ou banquiers. Des hommes tels que George W. Bush, Hu Jintao, Alan Greenspan, Christopher Cox, Richard Fuld, ou Stanley O’Neal.2 Ils ont chacun pour leur part contribué à la crise. Le laxisme monétaire d’Alan Greenspan jointe à la politique du beurre et des canons de George W. Bush constitue la cause première de la crise. La décision de la Chine d’axer sa croissance sur une main d’œuvre abondante, bon marché et un yuan sous-évalué l’a renforcée. Ces politiques ont généré des déséquilibres commerciaux abyssaux et engendré des mouvements de capitaux qui ont facilité sa propagation à travers le monde en un temps record. Il en a résulté un excès de liquidité que Ben Bernanke, gouverneur de la Federal Reserve Bank (Fed), a qualifié de "saving glut "3 et attribué à tort à la sophistication des marchés financiers américains. Alan Greenspan a parlé, quant à lui, de "conundrum"4 pour décrire la baisse des taux d’intérêt à long terme sur le marché américain. Il n’y avait pas d’énigme. Ce niveau exceptionnellement bas s’expliquait par l’afflux des capitaux chinois – afflux qui a grandement facilité l’expansion des subprimes. Voilà pour l’essentiel. Intéressons-nous maintenant au Community Reinvestment Act.

Cette loi est l’objet d’une controverse depuis sa création. Elle vise à inciter les banques à prêter aux habitants des zones difficiles pour leur faciliter l’accès à la propriété. Les néoconservateurs qui y sont opposés, ont essayé de lui faire porter la responsabilité de la crise des subprimes. Une étude de la Federal Reserve Bank leur a donné tort : "Au final, notre analyse contredit l’assertion que le Community Reinvestment Act ait contribué en aucune façon à la crise actuelle".5 Dans un discours du 3 décembre 2008, Randall Kroszner, membre du Federal Reserve Board, déclare : "Nous n’avons trouvé aucune différence importante dans les prêts subprime classés par code postal qu’ils soient juste au-dessus ou juste au-dessous du revenu nécessaire à l’obtention d’un prêt CRA".6 Mike Konczal du Roosevel Institute enfonce le clou en notant que les "strategic defaulters" – entendez les personnes qui abandonnent volontairement leur investissement immobilier – se recrutent dans les classes aisées de la société américaine.7 Faire porter au Community Reinvestment Act la responsabilité de la crise des subprimes est une absurdité. Dans un discours prononcé à Jackson Hole, rendez-vous annuel des banquiers américains auxquels se joignent quelques économistes et banquiers centraux étrangers, John B. Taylor, professeur à l’université de Stanford, ancien sous-secrétaire aux affaires internationales dans le gouvernement de Bush père, créateur de la règle qui porte son nom, a stigmatisé la politique monétaire laxiste d’Alan Greenspan, gouverneur de la Banque Fédérale, qui selon lui constitue la cause première de la crise des subprimes.8 Nous sommes loin du Community Reinvestment Act.

Le gold standard

Deep Pocket, le financier de l’ombre, propose à Sarkozy de "sortir de l’euro par le haut", grâce à l’euro-or. Le passage de l’un à l’autre se ferait en cinq étapes : 1) abolition du cours légal de l’euro, 2) suppression de la taxe sur les transactions en or, 3) possibilité de libeller des contrats en or, 4) fabrication de pièces d’or, 5) vente des stocks d’or des banques centrales. "C’est un rétablissement de l’étalon-or classique, nous dit Deep Pocket, avec une parité or de 2.500 euros l’once, ce qui correspond à peu près à 3.000 dollars. De quoi annuler pas mal de dettes et provoquer une formidable reflation à l’échelle mondiale. Et inaugurer une nouvelle ère de prospérité planétaire !" Voilà de quoi interpeller le lecteur ! Mais l’étalon-or tiendrait-il ses promesses plus que ne l’a fait l’euro ? Philippe Simonnot omet de nous expliquer la raison d’être et le fonctionnement d’un système monétaire international. Réparons cet oubli.

Les facteurs de production sont inégalement répartis à travers le monde. Certaines nations sont mieux dotées ou plus aptes que d’autres à les exploiter. Ainsi, la Suisse, pauvre en ressources naturelles, a un revenu moyen par habitant sept fois plus élevé que la Russie qui en est largement pourvue. Il en résulte des déséquilibres commerciaux et financiers qui peuvent dégénérer en crise s’ils ne sont pas contrôlés. Un système monétaire international a pour objet de veiller à l’équilibre de ces flux commerciaux et financiers en s’assurant que les pays membres adoptent des politiques économiques propres à maintenir l’équilibre de leur balance commerciale sur le long terme. Dans sa forme pure, l’étalon-or a été peu utilisé. Son théoricien, l’écossais David Hume, explique qu’une nation dont la balance commerciale est déficitaire voit son stock d’or diminué ce qui réduit d’autant sa masse monétaire et a pour effet de pousser ses prix et ses salaires à la baisse rétablissant ainsi sa compétitivité.9 A l’inverse, une nation qui a une balance excédentaire voit son stock d’or et donc sa masse monétaire croître. Ses prix augmentent entamant d’autant sa compétitivité.

Contrairement à une idée reçue, le système en vigueur à compter de la deuxième moitié du 19ème siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale n’est pas l’étalon-or (gold standard) dans sa forme pure mais un étalon de change-or (gold exchange standard). En effet, les mouvements d’or à travers le monde sont non seulement périlleux mais aussi coûteux. Aussi, très vite les nations se sont-elles entendues pour limiter ces transferts. Deux méthodes furent utilisées. Dans le premier cas, une nation confiait son or à une autre. C’est ainsi que les coffres de la Banque d’Angleterre contiennent encore aujourd’hui les stocks de pays amis. Lorsqu’une transaction a lieu entre deux nations dont l’or est stocké à la Banque d’Angleterre, celle-ci déplace la quantité voulue d’un endroit à un autre dans ses soubassements pour officialiser le transfert. Dans le second cas, le règlement de la transaction se fait non plus en or mais dans une monnaie, dite monnaie de réserve, telle la livre sterling par un jeu d’écriture sur les livres de la Banque d’Angleterre. C’est ainsi qu’on est passé d’un étalon-or pur à un étalon de change-or au cours de la première mondialisation. Un tel système reposait en grande partie sur la confiance accordée à la Banque d’Angleterre, confiance confortée par ses réserves d’or maintenues à un niveau élevé et constant au regard de sa masse monétaire jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Si le système a bien fonctionné, il ne doit pas faire illusion. Ses défauts sont connus. La quantité d’or étant limitée, la croissance du commerce mondial est définie par l’augmentation du stock disponible. Ces trente dernières années, le commerce mondial a cru de 10% par an en moyenne. Une telle performance aurait été impossible avec l’étalon-or sauf à imaginer que le stock d’or eusse augmenté dans les mêmes proportions. Son deuxième défaut est son asymétrie, c’est-à-dire l’obligation faite uniquement aux pays déficitaires de modifier leur politique économique. Or, une nation peut pratiquer ce que les Anglo-Saxons appellent "a beggar-thy-neighor policy" – une politique de paupérisation du voisin – en recourant à des dévaluations compétitives ou en pratiquant du dumping social et accumuler ainsi des excédents commerciaux importants. Le résultat est un transfert d’emplois vers la nation qui pratique cette politique au détriment des autres nations. Autre défaut, le système fait porter le poids de l’ajustement nécessaire au rétablissement de la balance commerciale aux classes sociales modestes. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui a conduit à son abandon dans l’Entre-deux guerre, les poilus refusant les sacrifices demandés au nom d’une sacro-sainte parité vis-à-vis de l’or, "ne pas sacrifier l’emploi à la monnaie" proclamait le slogan de la gauche. En effet, la théorie de Hume se traduit dans la pratique par la récession et le chômage dans le pays déficitaire. Enfin, dernier avatar, l’étalon de change-or est soumis au dilemme de Triffin du nom de l’économiste belge, professeur à l’université de Yale, qui le mit en évidence dans les années 60. Il postule que l’accumulation de réserve de change par les nations excédentaires induit inéluctablement un déficit dans le pays de la monnaie de réserve. La taille relative des économies américaines et européennes avait incité les Alliés à penser qu’une politique de begnin neglect de la part des Etats-Unis éviterait ce piège. Le rapide redressement des pays européens joints à leur appétit pour les réserves en dollar réduit ces espoirs à néant.

Ces défauts sont tout autant d’actualité aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier. On voit mal dans ces conditions comment le rétablissement de l’étalon-or inaugurerait cette "nouvelle ère de prospérité planétaire" annoncée par l’auteur. Il semble également qu’il sous-estime ou ignore l’impact de l’épargne mondiale sur "l’euro-or" en cas de refus des Etats-Unis de se rallier au niveau système. Cet afflux d’épargne provoquerait une appréciation de l’euro-or préjudiciable au commerce extérieur des nations européennes. De même, le ralliement de la Chine qu’il considère comme acquis est pour le moins douteux. Les Chinois ne souhaitent qu’une chose : que la situation actuelle perdure aussi longtemps que possible tout en sachant qu’elle ne peut s’éterniser. Ils savent qu’à terme le dollar se dépréciera vis-à-vis du yuan. Ils entendent repousser cette échéance aussi loin que possible. Le rétablissement de l’étalon-or implique une dépréciation immédiate du dollar ce dont les Chinois ne veulent à aucun prix pour des raisons évidentes.

Conclusion

Il y a des incohérences dans les propos de Philippe Simonnot. L’étalon-or classique, c’est-à-dire dans sa forme pure, est une chimère. Le seul système possible est l’étalon de change-or qui s’appuie sur une monnaie de réserve. Or la seule devise qui puisse jouer ce rôle aujourd’hui demeure le dollar ! Ce ne peut être le yuan puisqu’il est inconvertible. Il est douteux que les Chinois modifient son statut à une date rapprochée (2012) alors que leur politique actuelle leur réussit si bien. L’euro est hors jeu compte tenu de son état actuel sans compter que dans le plan Simonnot il disparaît ! Autre incohérence : comment l’auteur peut-il tout à la fois stigmatiser l’indépendance des banques centrales et se prononcer en faveur de l’étalon-or qui, par définition, ôte aux gouvernements la maîtrise de leur politique monétaire ? Enfin que dire du supposé ralliement de DSK à l’étalon-or alors qu’il a dépensé une énergie considérable ces deux dernières années pour redorer le blason d’un FMI (passablement écorné par la crise asiatique de 1998) qui disparaîtrait en cas d’adoption de l’étalon-or ? Du point de ses amis politiques, un tel ralliement serait une trahison – la gauche étant un ennemi jurée de l’étalon-or.

L’euro est condamné, nous dit l’auteur, mais il faut attendre l’avant-dernier chapitre pour savoir pourquoi. Parce que la Belgique implose, nous dit-il, et parce que la France est très engagée vis-à-vis de ce pays. Il fait sans doute référence aux risques belges dans les bilans des banques françaises. Connaît-on leurs montants ? Non. Deep Pocket le sait-il ? Pas davantage. Les banques ne communiquent pas ces informations. Ces risques sont-ils de nature à menacer l’existence des banques françaises ? Peut-être. Ceci étant, lier la sortie de l’euro à la situation belge est un peu léger. On s’attend de la part de Philippe Simonnot à une étude rigoureuse de la situation économique de la France, chiffres et faits à l’appui. Rien.

Qu’adviendra-t-il de l’euro ? Personne ne le sait ! Implosera-t-il, partiellement ou totalement ? Les deux sont possibles. Ce qui est certain c’est que les hommes politiques feront tout leur possible dans un avenir immédiat pour le conserver jusqu’au jour où les marché fatigués d’attendre des résultats tangibles ou la pression de la rue devenant trop forte, ils devront se résoudre à l’abandonner ou à le remanier en profondeur.

DSK est présenté en sauveur de la France sans que l’on sache quel sera son programme. Il est sans aucun doute un candidat crédible et son mandat, s’il est élu, serait bénéfique si, et seulement si, il adopte une politique à la Gerhard Schröder. Le ferait-il ? Il est permis d’en douter. Ainsi, par exemple, les 35 heures dont DSK est à l’origine et que l’auteur vilipende à juste titre, disparaîtraient. Ce serait une seconde trahison. Ses amis politiques la lui pardonneraient-ils ?

Plus grave, alors que l’auteur s’essouffle à nous démontrer le bien-fondé de son parti-pris, il omet de nous parler de la menace que constituent ces institutions financières too big to fail, plus grandes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient hier et donc plus dangereuses encore qu’elles ne l’étaient avant la crise alors que les gouvernements américain et européen se sont bien gardées de les démanteler. Il ne nous parle pas davantage des politiques économiques des Etats-Unis et de la Chine qui sont intenables à terme et en partie responsables de la crise. Si remède n’est pas porté à l’un et l’autre de ces deux problèmes, une nouvelle crise, plus violente que la précédente, est probable, sinon certaine. Trait_html_691a601b.jpg

Vous pouvez également télécharger l'enregistrement audio de la réunion en cliquant sur la barre d'écoute ci-dessous :

La voie de certains intervenants étant assez sourde, il est recommandé d'écouter les enregistrements vidéo et audio avec l'aide d'un casque disposant d'un mécanisme de réglage du volume.