Lettre aux libertariens
Par Jean-Claude Werrebrouck le jeudi 14 avril 2011, 18:22 - Article - Lien permanent
Vivre en société, c’est reconnaitre qu’il existe indépendamment de chacun des participants, un objet intermédiaire qui leur est commun, et exprime l’universel du groupe.
Les croyances, les valeurs, la morale, la langue, etc. constituent ces objets communs assurant la communication, et le rapprochement de chacun vis-à-vis des autres. .
Beaucoup de ces objets de communication sont d’une essence naturelle, et assurent la survie des participants.
Dans cette vision des choses, les sociobiologistes, considèrent que la vie en société, est seule susceptible d’assurer les trois grandes fonctions du vivant, à savoir , l’autoconservation, l’autoreproduction et l’autorégulation. Simplement ces trois fonctions, à l’inverse du monde animal, sont diversement interprétées chez les humains, ce qui donne l’infinie variété des universels, donc des cultures, voire des civilisations.
Hayek considère que cet universel s’est spontanément construit. Produit de l’interaction sociale, indépendant de la volonté de chacun, et donc extériorité surplombant les acteurs. Il reste que cet universel peut faire l’objet de convoitises et de conquêtes …. par les hommes eux-mêmes, assurant ainsi ce que ce même Hayek appelle : le passage des ordres spontanés vers les ordres organisés.
Alors que l’universel est patrimoine commun, ce qu’on appelle « politique » est un processus de privatisation : des individus, vont se rendre maitre de tout ou parti de l’universel, et fonder ce qu’on appelle l’Etat.
Les libertariens - notamment Robert Nozick et son école jusqu’à Bertrand Lemennicier en France- ont ainsi expliqué et décrit le "Big Bang de l’Etat", sans doute beaucoup mieux que Marx, mais à partir d’une vision proche : l’Etat est une aliénation dont les moyens – tout ou parties de l’universel- permettent d’engendrer et de reproduire des inégalités durables entre les hommes. Vision proche, et non semblable, puisque l’Etat est outil de la reproduction d’antagonismes de classes, sans lui-même être directement prédateur, chez Marx; alors qu’il est d’essence prédatrice chez les libertariens, tout en autorisant des antagonismes entre les victimes de la prédation. Les inégalités ainsi produites ne relèvent pas de la nature, elles sont socialement construites, et ont pour effet de produire et reproduire des rentes : tributs, impôts, privilèges, lois démocratiques, etc.
La très grande supériorité du modèle libertarien , au-delà de la très stupéfiante confirmation de celui de Marx, consiste à pouvoir évoquer l’action de l’Etat, par exemple dans les rapports économiques, en sachant de quoi l’on parle. Ce qui n’est assurément pas le cas des autres paradigmes , notamment ceux de la théorie économique – classique , néo classique, keynésienne- qui évoquent l’objet "Etat" à partir d’une vision angélique de celui-ci . Une instance conçue pour produire de l’intérêt général, sous la forme d’un intérêt public, dépassant la logique de marchés en déséquilibres (Keynes), ou sous la forme d’une béquille aidant des marchés et avantageuse pour tous (néo classiques).
Pas de théorie du « Big bang », donc pas de vision causale de cette réalité en devenir qu’est l’Etat, et donc paradigmes contestables en ce qu’ils ne respectent pas les contraintes d’une tentative de démarche scientifique. Avec, bien sûr, le danger d’aboutir à des théories normatives…. Ce que j'appelle la « théologie économique ».
Pour autant, la vision libertarienne n’échappe pas davantage à la démarche théologique, et il est surprenant de constater la normativité de contenus qui aboutissent à conseiller ces ennemis radicaux que sont les "entrepreneurs politiques" (Nous avons déjà abordé cette question dans un article publié le 3/3/2009 : « Crise : grand retour de l’Etat ou utopie post-politique ? »).
D’où une accumulation de critiques, souvent fondées, et tout aussi souvent, une accumulation de propositions irréalistes.
Pour ne prendre qu’un exemple, tel est le cas de la critique du présent système monétaire et financier, à partir de l’idéal d’un système monétaire vivant en ordre spontané.
La vision libertarienne est assez simple. La monnaie s’y définit comme n’étant qu’un instrument, dont la forme s’adapte à son objectif permanent, à savoir diminuer en sécurité – donc en respectant les droits de propriété – les coûts de transaction résultants de l’échange. Vision qui explique que des marchés libres, et donc des banques libres, sont seuls à pouvoir assurer les transactions dans un ordre concurrentiel : chaque banque émet sa monnaie, et se sait surveillée par les agents qui exigent la parfaite convertibilité de chacune des monnaies émises. D’où une auto surveillance d’une émission monétaire que le marché se charge de contrôler, voire de sanctionner.
Les libertariens expliquent aussi avec une grande précision que, dans un ordre organisé, les choses se présentent différemment, avec un prédateur public – monopolisant la violence monétaire (dilution, seigneuriage, cours légal , etc.) directement, ou indirectement, par le biais d’une banque centrale chargée d’une politique monétaire. Et il s’agit d’une privatisation d’une partie de l’universel humain, à savoir l’appropriation, par des entrepreneurs politiques, du marché de la monnaie, que chacun des acteurs générait en ordre spontané, et marché qui surplombait chacun d’eux, au point d’en faire un objet extérieur commun aux acteurs. A plusieurs reprises - cf notamment les articles consacrés aux rapports historiques entre banques centrales et Trésor - nous avons souligné la complexité du jeu des acteurs en ordre organisé, notamment en démocratie : acteurs financiers, citoyens, entrepreneurs politiques, etc.
Disposant d’un outil très puissant pour l’analyse, on pourrait attendre des libertariens, tout autre chose que l’ensembles des propositions qu’ils font traditionnellement pour résoudre la crise : retour à l’étalon –or, concurrence entre monnaies librement émises par les banques, responsabilisation maximale des acteurs financiers mis en face de la rigueur des droits de propriété, fermeture des banques centrales, mise en extinction de toutes les monnaies politiques dont bien entendu l’euro, etc. Autant d’exhortations adressées à des entrepreneurs politiques dont ils savent, plus et mieux que d’autres, qu’ils feront tout pour ne pas les transformer en actes concrets . Tout simplement parce que le fonctionnement logique des ordres organisés s'y oppose.
Sachant que le modèle du « Big bang de l’Etat », même imparfait - ce que nous avons souligné dans un texte lui-même très imparfait ( « Pour mieux comprendre la crise : déchiffrer l’essence de l’Etat ») - est le seul actuellement disponible pour saisir les phénomènes humains dans leur globalité, il est regrettable que ses défenseurs, ne l’utilisent pas davantage pour comprendre la genèse de la crise, son développement, et les scénarios qui en découlent, aux fins d’une prospective, qui puisse aussi devenir un avenir plus ou moins souhaitable pour l’humanité.
Il est effectivement paradoxal que les libéraux puissent être normatifs, alors même qu’ils n’ignorent pas le caractère irréaliste des propositions énoncées. En revanche, armés d’un outillage théorique plus satisfaisant pour décrypter la réalité, ils sont les seuls à nous faire comprendre la nature profonde des rapports de forces se manifestant dans un ordre organisé. Et à pouvoir effectuer des propositions sur les marchés politiques - ce que nous appelons, dans notre jargon, des "produits politiques" - et propositions les plus adaptées à l’évitement d’un désastre.
L’humanité vit au sein d’ordres organisés, ce qui - sans doute - terrorise les libertariens, mais peu d’humains contestent qu’il est des ordres organisés préférables à d’autres. Et ces mêmes humains, ont au moins la connaissance intuitive que l’ordre spontané n’est pas de ce monde. La disparition des banques centrales n’est pas à l’ordre du jour, la concurrence monétaire non plus. Par contre des évolutions importantes sont prévisibles, et peut-être souhaitables, et ce même s’il ne saurait exister d’intérêt général. De ce point de vue l’école française de la régulation, tout à la fois proche et ennemie des libertariens, reste étrangement silencieuse.
Davantage de réalisme dans les propositions, ne pourrait que confirmer la supériorité du modèle libertarien de compréhension du monde tel qu’il est. Les « Think Tanks » libertariens y ont tout à gagner.

Jean-Claude Werrebrouck est professeur d'économie à l'Université Lille-2. La version originale de ce texte a été publiée sur son blog "La crise des années 2010" en date du 5 avril 2011.
Commentaires
Les libertariens sont des théoriciens, pas des pragmatiques. Ils défendent un idéal.
Merci de votre interpellation adressée aux libertariens. Je crois que vous posez une véritable question. Et j'aimerais espérer qu'un certain nombre de nos lecteurs accepteront de vous répondre et de dialoguer avec vous.
Pour ma part, j'aimerais attirer votre attention sur une dimension que vous semblez oublier dans votre papier. A savoir qu'il n'est pas tout à fait exact de prétendre que la pensée libertarienne est purement théorique (idéologique), et qu'elle n'apporte pas de réponses aux problèmes concrets qui se posent à nos décideurs politiques - d'où son absence du débat politique.
En réalité, si, elle propose une réponse, une réponse très simple : à savoir que d'une manière générale, là où il y a problème la solution consiste à rechercher comment réintroduire plus de mécanismes de marché (propriété privée + liberté contractuelle) là où la réglementation aboutit au contraire à une expropriation des droits individuels. Cette solution, cela s'appelle la "déréglementation", une déréglementation qui ne soit pas seulement l'alibi d'une "reréglementation" (comme c'est le plus souvent le cas en Europe).
Le seul problème est qu'actuellement le seul fait de proposer une solution de marché suffit à vous faire rejeter par la pensée dominante comme étant un abominable idéologue, qui n'a rien compris à la leçon des dernières années. Ce qui nous ramène à l'accusation de départ.
Ce qui nous manque, c'est une abondante bibliothèque d'études empiriques documentant sur des problèmes et des dossiers précis comment la réintroduction de mécanismes de propriété par une définition plus précise des droits et le retour à une plus grande liberté des contrats peut précisément servir l'intérêt général, mieux que le recours à la réglementation (même lorsqu'elle semble reposer sur des systèmes d'incitations "libérales").
Pour cela, il faut aller très loin dans l'explicitation de la façon concrète dont fonctionnent les mécanismes de marché. Ce qui, il faut le dire, n'est pas facile, et relève en fait d'une démarche universitaire. Mais on retombe ici sur le problème du contrôle "idéologique" des universités qui n'incite pas, c'est le moins que l'on puisse dire, les chercheurs, même libéraux, à se diriger dans cette voie pour leurs travaux.
Des solutions libertariennes concrètes à des problèmes économiques réels, je me rappelle les années 1980, époque où ce genre de travaux se multipliait : sur la déréglementation du transport aérien, celle du marché électrique, le régime des droits hertziens, la réglementation des télécoms, etc...
Aux Etats-Unis il existe une revue qui continue cette tradition - Regulation, publiés par le Cato - en multipliant les analyses de cas concrets pour montrer comment l'expropriation des droits de propriété et la limitation de la liberté de contracter conduisent en fait à aggraver les problèmes que l'on croit pouvoir résoudre en multipliant les réglements et les interventions publiques.
Ce que je regrette, personnellement, est qu'on ne trouve pas davantage d'exemples de ce genre de littérature économique dans notre pays. A quelques exceptions près - comme celle, par exemple, de notre ami Vincent Bénard dont les écrits sur le logement ou les règlementations financières sont particulièrement méritoires.
J'aimerais que l'Institut Turgot puisse publier les articles de beaucoup d'autres Bénard. Si c'était le cas, je pense que vous ne porteriez plus tout à fait le même regard sur la contribution des libertariens français au débat public. A moins que vous ne tombiez vous aussi dans les chausses-trappes de la culture du consensus que Chantal Delsol dénonçe si bien dans sa dernière communication à l'Académie des sciences morales et politiques (http://www.asmp.fr/travaux/communic... ).
Ceci dit, merci pour nous avoir autorisé à reproduire ce stimulant texte dont j'aimerais, encore une fois, qu'il suscite un véritable débat.
Il nous manque au moins un brillant orateur qui irait croiser le fer avec les multiples ennemis socialistes sur les médias classiques en démontant leurs absurdités économiques. Pour le moment la pensée est imprégnée de marxisme, et presque personne n'a la volonté de se plonger dans des articles universitaires et moins encore dans des ouvrages volumineux qui contre disent aisément les âneries professées à longueur de journée sur les ondes et les antennes.
La validité de nos concepts théoriques nous ouvre un boulevard pour réfuter les arguments du camp adverse. En revanche, ils ont gagné la bataille depuis fort longtemps sur le terrain de la communication ; ce qui veut dire qu'ils sont bien plus fort que nos brillants représentants dans ce domaine. Pour le moment la garde intellectuelle des hommes de l'état apporte une caution pseudo scientifique à leur décision plus dramatiques les unes que les autres, qu'il s'agit de démanteler. Alors seulement nos idées pourront se répandre et trouver une expression concrète.
Cela dit, le temps presse. Et devant le champ de ruine que nous laisse les socialites en action, la tentation est grande pour le bon peuple de se jetter dans les bras du premier démagogue venu ; à ce moment la, nous ne pourront peut être même plus nous exprimer.
Pour un libertarien ou simplement un libéral, l’« objet intermédiaire qui leur est commun, et exprime l’universel du groupe » n’est rien d’autre que la possibilité pour chaque individu de jouir de la plus grande liberté possible, sans attenter à l’égale liberté des autres. Cela exclut tout autre « universel » qui devrait être imposé aux individus, et notamment « les croyances, les valeurs, la morale, la langue ».
Les croyances, les valeurs, la morale sont affaire de choix individuel. La nature même du libéralisme est de permettre la coexistence harmonieuse entre individus qui peuvent avoir des croyances, des valeurs et des morales différentes. Les valeurs typiquement libérales sont la tolérance, le respect des croyances des autres et de la diversité des individus.
Benjamin Constant écrivait :
« Qu’est-ce que l’intérêt général, sinon la transaction qui s’opère entre les intérêts particuliers ? […] L’intérêt général est distinct sans doute des intérêts particuliers, mais il ne leur est point contraire. […] Cet intérêt public n’est autre chose que les intérêts individuels, mis réciproquement hors d’état de se nuire »
A Henri Lepage;
Merci pour votre commentaire avec lequel je suis entièrement d'accord. Les libertariens disposent de tous les outils pour effectuer avec une très grande rigueur la critique de ce qui est généré par le fonctionnement des marchés politiques. s'ils ne le font pas, c'est en raison de leur très faible nombre à l'université ou ailleurs, mais aussi par qu'ils n'expliquent pas pourquoi dans telle ou telle action gouvernementale telles ou telles décisions sont prises. Il faut donc expliquer, cas par cas, et avec précision dans la lecture des faits, pourquoi telle décision est prise; démonter le rapport de forces polittico-économique qui lui correspond; et mesurer l'écart avec le mécanisme classique, reposant sur des droits de propriété et une liberté contractuelle responsabilisante. A ma connaissance ce travail n'est pas effectué, ou effectué de façon polémique, ce qui laisse toute sa place au faux libéralisme qui se révèle partout, et qui ne correspond à aucune critique sérieuse de ce qui se déploie dans la réalité. Je pense notamment, et ce n'est qu'un exemple, parmi tant d'autres,aux quelques 250 pages du rapport "Banques centrales et stabilité financière" que vient de publier le CAE. j'ai souvent l'impression que la production des économistes est entré dans une grande phase de rendements décroissants.
Cordialement.