Tout savoir sur les véritables raisons du drame irlandais
Par Vincent Bénard le mardi 7 décembre 2010, 21:15 - Note de synthèse - Lien permanent
La crise irlandaise donne une occasion facile à tous les étatistes sur l'échiquier politique de critiquer à bon compte un supposé "libéralisme", parfois préfixé d'ultra comme il se doit, qui serait la cause de la chute de l'état Irlandais.
Mais une analyse approfondie du parcours récent de l'Irlande, et particulièrement de la première décennie de ce millénaire, montre qu'il n'en est rien.
L'état Irlandais s'est comporté comme un état providence tout ce qu'il y a de plus classique, l'état ayant géré les mannes issues de son impôt sur les sociétés attractif et de sa bulle immobilière comme une cigale dépensière et non une sage fourmi épargnante.
La déroute Irlandaise serait la conséquence :
1. De "son taux d'imposition sur les sociétés scandaleusement bas",
2. De "l'ultra libéralisme et ses ravages une fois de plus à l'oeuvre"
Ces deux points résistent-ils à un examen approfondi ?
Cet article est la synthèse de deux articles initialement publiés par Objectif Eco (1- taux d'imposition ; 2- sources étatiques de la crise)
I - Imposition des sociétés : Une polémique déplacée et sans fondement
Le graphe ci dessous, issu des données de l'OCDE, montre quel pourcentage du PIB l'impôt sur les sociétés ramène dans les caisses des états européens :

Curieusement, l'Irlande, avec son taux officiel de 12.5%, ramasse un produit fiscal notablement plus élevé que celui de l'Allemagne (taux de 25%) ou la France (33%) et se situe dans la fourchette haute de l'UE. Elle fait aussi bien que l'Italie qui affiche pourtant des taux d'imposition réels sur les sociétés confiscatoires, de l'ordre de 39%, pour 33% affichés.
Mieux encore, le graphe suivant montre l'évolution de ce taux depuis la fin des années 80 :

Nb. Le graph ci dessus s'arrête en 2002, c'est à partir de 2003 que le taux d'imposition corporate de l'Irlande passe à 12,5%
L'évolution contraire du taux de taxation et des recettes est particulièrement flagrante. En 1990, l'Irlande avait un taux d'imposition de 42% et récoltait péniblement 1.6% de son PIB en taxes corporate. En 2006, le taux d'imposition a été divisé par 3,5 et le taux de recouvrement multiplié par 2,5. En données brutes, la progression est encore plus spectaculaire : le produit fiscal lié au seul impôt sur les sociétés a été multiplié par 11,5 entre 1990 et 2006, soit encore multiplié par 7,36 hors inflation, alors que le PIB (hors inflation) n'a été multiplié "que" par 2,67, ce qui reste une performance hors normes dans l'union.
L'étude des rentrées fiscales liées à l'impôt sur les sociétés entre 1998 et 2006 est particulièrement instructive (nb. Le Graphe suivant est hélas libellé en $ US, ce qui intègre des effets de change), tout comme la comparaison avec la voisine anglaise :

En données brutes (source : ministère des finances), les rentrées fiscales sont passées de 2,741 Mds Euros en 1998 à 7271 Mds Euros en 2006, soit 165% d'augmentation. En intégrant l'inflation officielle sur cette période (31%), l'augmentation est encore de 102%. Dans le même temps, le taux d'imposition passait, par paliers, de 31% à 12,5%. Nous avons donc l'illustration exceptionnelle de l'effet Laffer à l'oeuvre, du moins pendant les périodes haussières du cycle économique. Ceci dit, nous verrons dans le second article qu'il convient de tempérer cette explication.
Evolution après 2006
L'inconvénient majeur de la taxe sur les sociétés est qu'elle est une des plus "procycliques" qui soit et son produit fiscal est extrêmement volatile.
Ainsi, arès le pic de 2006, les recettes de l'impôt sur les sociétés diminuent à cause de la crise de l'immobilier (nous y reviendrons plus loin)
Recettes corporate de l'état Irlandais
2006 : 7271 M € 2007 : 6390 M € 2008 : 5025 M € 2009 : 3900 M €
Quelle gifle ! Voilà qui répond simplement aux partisans d'une augmentation du taux d'imposition irlandais : en admettant qu'une telle augmentation ne provoque aucune fuite de capitaux ni comportement d'évasion fiscale, (improbable, mais bon...), même un doublement du taux Irlandais ne ferait que ramener dans les caisses peu ou prou ce que l'impôt sur les sociétés ramenait en 2006. Quand l'économie se casse la figure, les rentrées d'IS tendent à faire de même.
D'autre part, le déficit de l'état Irlandais atteint 30 milliards d'Euros en 2010 : doubler le taux d'imposition sur les sociétés ne résoudrait pas grand chose.
La baisse du produit de cet impôt est loin d'expliquer à elle seule la baisse globale du revenu fiscal de l'Irlande. En effet, l'étude des différents rapports annuels du ministère des finances irlandais laisse apparaitre que l'impôt "corporate" est environ 2,5 à 3 fois moins important dans le budget public que la TVA ou l'impôt sur le revenu. Sans parler des charges sociales. Sans parler des recettes liées à l'immobilier...
L'Irlande, un Paradis Fiscal ?
Notons également que contrairement à la France ou l'Allemagne, qui ont pour elles des situations géographiques centrales et des histoires industrielles et universitaires anciennes, l'Irlande n'a a peu près aucun atout à faire valoir pour attirer de l'investissement : climat morose, peu de ressources naturelles à valeur ajoutée, peu de passé industriel, agriculture sans avantage compétitif, insularité et excentricité géographique, et même un whisky imbuvable, d'après les frères ennemis d'Ecosse. Sans sa politique fiscalement agressive, le peuple irlandais aurait été condamné à rester l'éternel sous-développé de l'UE qu'il était encore au début des années 80. Tout comme les pays baltes.
L'Irlande a refusé la fatalité de ses handicaps de départ et a donc cherché à développer un avantage compétitif. Elle offre des conditions de taux affichés très intéressantes pour les entreprises, c'est un fait, avec en plus des aménagements encore plus favorables à l'encaissement de royalties et autres licenses. Toutefois, l'Institut Américain des certificateurs comptables note que dans tous les pays, le taux d'imposition "réel" diffère du taux affiché, car les "effets d'assiette" sont différents d'un pays à l'autre : les règles d'amortissement ou de report des exercices déficitaires diffèrent. Ainsi, en Irlande, le taux d'imposition réel est de 15,5% (12,5% affiché), de même qu'en Allemagne, un taux affiché de 25% résulte en un taux réel de 29%, Par contre, en France, les niches fiscales permettent de transformer un taux affiché de 34,4% en un taux réel de 31,8% en 2007. Dans certains pays, la distorsion est encore plus flagrante : ainsi l'Australie affiche un taux officiel de 30% mais un taux réel de 22%. La Grande Bretagne troque un taux affiché de 30% contre un taux réel de 24%, et ainsi de suite.
L'Irlande a fait le choix d'un taux faible mais d'une assiette large autorisant peu d'exemptions, au contraire de beaucoup de pays qui affichent un taux élevé mais des niches fiscales conséquentes. Cela reste un choix avantageux et efficace.
Mais les autres pans de son imposition n'en font pas une nouvelle principauté de Monaco. L'Irlande a en effet choisi de taxer en aval plus abondamment les fruits de la valeur créée par les entreprises dont elle a su susciter l'installation ou la création.
Sa TVA est de 21%. Son impôt marginal sur le revenu est de 41% contre 40% en France. Enfin, des études détaillées montrent que le coût du travail y est taxé de façon beaucoup plus progressive que dans nombre de pays européens. Autrement dit, pour une personne touchant 1,6 fois le salaire moyen, la ponction opérée sur une augmentation totale du coût du travail supportée par l'employeur, soit par les taxes sur la masse salariale, soit par l'impôt sur le revenu, est plutôt plus élevée qu'ailleurs.
L'Irlande n'est donc clairement pas un paradis fiscal mais a choisi de moins taxer les fruits de l'entrepreneuriat et plus les flux une fois sortis de l'entreprise, ce qui est un choix de pure intelligence économique compte tenu de l'absence quasi totale d'atouts dont ce pays aurait pu jouer en l'absence de sa fiscalité.
Au lieu de réclamer la peau du taux préférentiel Irlandais, les "grands" (grands par la taille, petits par l'attitude) pays européens feraient mieux d'en tirer quelques leçons.
D'autant plus que les "grands pays" se font des illusions s'ils croient que l'Irlande leur "vole" des implantations internationales et qu'une remontée des taux ferait affluer les investissements étrangers en France, en Allemagne ou en Grande Bretagne.
La Suisse, les ex pays de l'est, et plus particulièrement les Pays Baltes ou les récents convertis à la Flat Tax (slovaquie, Tchéquie, hongrie, etc...), seraient les grands gagnants d'une remontée du taux d'imposition Irlandais : les candidats au titre de nation fiscalement la plus accueillante pour les entreprises -et leurs cadres supérieurs !- ne manquent pas. Croire qu'une entreprise internationale qui a fait le choix de l'Irlande pourrait se rabattre sur la France parce que les impôts irlandais augmenteraient n'est que pure bêtise. Les entreprises qui placent l'avantage fiscal au premier rang de leurs critères préférentiels ne changeront pas de logique du jour au lendemain.
Conclusion partielle
Il est malhonnête ou stupide d'attribuer aux bas taux d'impôt sur les sociétés les déficits actuels de l'état Irlandais. La baisse des taux marginaux irlandais a provoqué un exceptionnel exemple de l'effet "Laffer", à savoir une augmentation des produits fiscaux consécutive à une baisse de taux marginaux et une réduction conjointe des "niches fiscales" et autres échappatoires à taxes.
Quand vous laissez une part importante du fruit de sa créativité et de son savoir faire à une entreprise, cet argent est mieux utilisé que ce qu'en ferait un état, qui reste et de très loin l'agent économique le plus inefficient qui soit, et ce partout dans le monde. C'est ce qui s'est passé en Irlande durant les années 90.
Ceci dit, nous verrons dans le second épisode de la saga irlandaise, que lorsque la structure d'incitations auxquelles il obéit est distordue, alors le secteur privé peut se révéler aussi peu inspiré que l'état. C'est le drame vécu par l'Irlande dans les années 2000.
Après avoir répondu à la polémique sur le taux d'imposition des sociétés irlandaises, il reste à étudier d'une façon générale les raisons de l'ascension et de la chute du tigre Celtique, et à effleurer les raisons de l'empressement européen à vouloir "sauver" l'Irlande.
II - Crise Irlandaise : une classique rencontre entre une bulle de crédit liée à un étranglement foncier, et un état providence glouton
Si l'Impôt sur les sociétés au taux bas de l'Irlande ne peut être tenu pour responsable de la crise Irlandaise , comment l'expliquer ? Par "l'échec des politiques Ultra libérales" mises en oeuvre par l'Irlande, comme voudraient nous le faire croire tout ce que la France compte d'étatistes à droite comme à gauche ? Où la réalité est elle une fois de plus un peu plus complexe, et accessoirement étatiste et socialisante ?
Irlande, qu'as tu fait de ta fortune ?
Hier, nous découvrions que malgré un taux d'imposition bas, le gouvernement Irlandais avait tiré bien plus de ressources de son impôt sur les sociétés que la plupart des grands pays européens.
Mais nous découvrions aussi que ces recettes étaient très fortement liées aux cycles économiques, et que leur volatilité était très importante, avec des recettes 2009 redescendues au niveau de 2003. Ces recettes ne sont pas les seules à avoir chuté. Le graphique suivant est particulièrement révélateur :

Entre 1998 et 2006, les recettes fiscales de l'état Irlandais ont été multipliées par près de 3. Mais l'état Irlandais, au lieu de gérer ces surcroîts de taxes en bon père de famille, a augmenté les dépenses publiques dans les mêmes proportions. Les salaires de la fonction publique ont été multipliés par plus de 2 entre 2000 et 2008, alors que l'inflation n'a été "officiellement" que de 25% dans ce laps de temps.
Puis à partir de 2008, les recettes ont chuté, mais le gouvernement a attendu fin 2009 pour promulguer des baisses de dépenses significatives. Pire, le gouvernement a fait voter une loi appelée "NAMA" organisant le "sauvetage" de son système bancaire et surtout instaurant une garantie illimitée des comptes des déposants. Les conséquences sont visibles à l'oeil nu : un écart de presque 30 milliards (29,2 pour être précis) d'Euros entre les recettes et les dépenses publiques, soit 18% du PIB. Mais il serait faux d'imputer ces 30 milliards à la seule loi NAMA : pour l'instant, l'état irlandais n'a déboursé "que" 7 milliards pour renflouer ses banques au titre de cette loi. Le déficit courant est quant à lui de l'ordre de 20 milliards (source)
Certes, l'état Irlandais risque de devoir rajouter à la douloureuse 31 autres milliards pour renflouer ses banques, au titre de la loi NAMA, auxquels s'ajoutent 53 milliards de dette souveraine totale (d'où environ 85 Mds pour le plan d'aide Européen). Nous reviendrons plus tard au problème bancaire. Mais la hausse brutale du déficit à partir de 2008 provient surtout d'une impossibilité politique, pour l'état, de stopper brutalement la folle course de ses dépenses. En effet, l'état vivant sur un rythme de croissance des dépenses en phase avec celle des recettes, s'est laissé surprendre par le retournement de conjoncture.
L'état a-t-il utilisé ces surcroits de recettes pour investir ? Hélas. Voici un graphe comparant dépenses d'investissement et de fonctionnement de l'état irlandais :

Les gouvernements successifs avaient baissé le pourcentage d'intervention publique dans l'économie entre 1983 et 1999. Les successeurs l'ont seulement stabilisé. Compte tenu de la croissance exponentielle, cela s'est traduit par une augmentation considérable des recettes en valeur absolue, augmentation qui a surtout servi à augmenter le dépenses courantes.
Un état providence bien portant
Et voilà pourquoi l'Irlande a eu du mal à renverser brutalement le cours de ses dépenses lorsque les taxes ont non moins brutalement chuté : difficile, politiquement, de faire machine arrière sur les salaires de la fonction publique ou sur l'état providence... Ainsi, en 2009, l'Etat Irlandais a augmenté ses dépenses sociales de 8,4%, les portant à 19,6 Milliards d'Euros. Et le gouvernement Irlandais va augmenter les tranches supérieures d'imposition sur le revenu pour financer de nouvelles dépenses sociales liées à la crise. Le mythe d'une Irlande "ultra libérale" en prend un coup.
Et vous aurez remarqué que la baisse des dépenses entamée en 2010 porte exclusivement sur les dépenses d'investissement, qui étaient par elle même déjà fort peu essentielles dans le budget irlandais. Les dépenses courantes ne commenceront leur décrue que l'an prochain.
Manque de courage politique et addiction à la dépense publique : voilà pourquoi l'état irlandais a du attendre fin 2009 pour annoncer un premier plan d'austérité (jugé "sévère" par la presse française, mais en fait insuffisant) entré en vigueur cette année, suivi par un second plan de 15 milliards d'Euros (#8% du PIB), qui produira ses effets en 2011.
Le graphe ci dessous montre que la chute du PIB liée à la crise a fait passé la dépense publique totale de moins de 40% à... 55%, transformant l'Irlande en pays "scandinave"... Ou en petite France.

L'analyse des dépenses public par secteur montre que l'Irlande est particulièrement généreuse dans le domaine de la santé publique (estimations 2010) :

Ce qui est particulièrement curieux, puisque l'Irlande a l'une des populations la plus jeune de l'UE (carré vert) :

Bref, l'image de l'Irlande "ultra-libérale" ne résiste pas à un examen honnête de l'action politique de l'état irlandais. C'est une sociale démocratie européenne tout ce qu'il y a de plus classique, où le gouvernement a choisi un taux d'imposition des sociétés bas pour permettre à la vache qu'il veut traire de mieux grossir pour financer son appétit interventionniste.
Le problème immobilier
Nous avons vu dans l'article précédent que les recettes liées à l'impôt sur les sociétés de l'Irlande avaient chuté depuis 2007. Mais ce ne sont pas les seules.
Le Graphe ci dessous montre l'évolution des recettes fiscales liées à l'immobilier : droits d'enregistrement, TVA sur la construction de logements, et taxe sur les plus values immobilières.

Les taxes en question sont passées de 8 milliards en 2006, soit 17% du produit fiscal total, à moins de 1 milliards, moins de 4% du produit fiscal !
L'examen des droits de timbre et des transactions est particulièrement parlant :

Le montant des transactions immobilières a été divisé par 6 en 4 ans !
L'état a donc particulièrement "bénéficié" de recettes hélas pour lui très pro-cycliques et volatiles, et a mis en face des dépenses peu flexibles en augmentation constante. Un peu comme un banquier qui se financerait à court terme et ne prêterait qu'à long terme...
Et encore l'Irlande, dans son malheur, a de la chance : l'Irlande n'a pas de taxe foncière en tant que telle pour ses impôts locaux. Sinon, la faillite des collectivités s'ajouterait à celle de l'état central...
Un état interventionniste dans le logement
Un tel déphasage entre la volatilité des ressources et l'inflexibilité de l'état providence ne pouvait que mener à la catastrophe. Pourtant, l'état a encouragé ce mouvement.
En effet, le gouvernement a également financé des programmes de soutien à l'accès à la propriété pour des familles modestes : prêts subventionnés notamment (Encore 1,6 Mds au budget 2009)... Cela ne vous rappelle rien ?
Si vous regardez la figure comparant les dépenses publiques européennes (plus haut), vous constatez que l'Irlande dépense, en proportion de son budget, plus que n'importe quel autre pays pour le logement. Et n'étaient pas comptabilisées dans ce total les déductions fiscales d'intérêts d'emprunts, qui ne sont pas des dépenses en tant que telles...
Une bulle de crédit hypothécaire
Je ne connais pas en détail toutes les incitations à l'expansion du crédit immobilier en Irlande, mais le fait est que ce pays a connu, loin devant les USA, la plus forte expansion de l'endettement immobilier privé. Et la pratique extensive du "crédit hypothécaire rechargeable" n'a rien arrangé.
Voici l'évolution de la dette des ménages en Irlande :

La dette des ménages a explosé de 60% du PIB en 1998 à 175% en 2008, avec une accélération dramatique entre 2004 et 2007. Je ne serais pas surpris que l'on découvre dans le système bancaire Irlandais des pratiques contestables du même ordre que celles qui ont entrainé la crise américaine.
Peu de pays (à part le Danemark et les Pays Bas) affichent des taux plus élevés.
L'influence sur les prix immobiliers est exactement celle connue partout dans le monde (ou presque...) :

A partir de 2007, les prix s'effondrent, en partie parce que le taux de faillites augmente. Mais il y a plus.
Un droit des sols... Nimbyiste puis laxiste à contre temps
Le droit des sols irlandais prévoit que chaque commune se dote d'un plan de développement d'une durée de 6 ans, approuvé par un "council" où sont représenté les élus locaux et des représentants des propriétaires immobiliers, agricoles, des associations environnementales, etc... Les mécanismes de dévolution des terrains favorisent, comme en France ou ailleurs, le "NIMBYisme", ou opposition des propriétaires installés à recevoir de nouvelles maisons dans leur environnement de vie (NIMBY= "Not In My Back Yard"). Mes lecteurs anciens le savent, pour qu'une bulle immobilière se forme, il faut ET un crédit abondant et un étranglement de l'offre, généralement par le foncier. Celui ci a été particulièrement visible en Irlande ou le prix du sol a augmenté d'un facteur 8 à 10 quand le logement n'augmentait "que" de 3 à 5 fois.
Et puis lorsque les prix ont commencé à flamber, les "councils" se sont dit qu'il serait dommage de se priver d'une telle manne et ont commencé à libérer massivement du terrain en 2006-2007... Les maisons ainsi construites sont arrivées sur le marché alors que la clientèle solvable commençait à se faire rare : le rapport offre sur demande a été totalement inversé, et l'Irlande connait aujourd'hui un problème de lotissements désertés.
Les irlandais viennent d'apprendre la leçon que les anglais connaissent par coeur, eux qui ont expérimenté quatre bulles immobilières depuis 1970 : quand il est trop long de libérer le terrain pour répondre à une brusque augmentation demande, alors les maisons seront construites à contre-temps.
III - Le "sauvetage", une mascarade pour sauver la peau des grandes banques continentales
Des banques exsangues : L'effet EURO !
Naturellement, les banques, qui ont prêté non seulement aux ménages, mais aussi à tout le secteur de la construction, dans un grand mouvement de mal-investissement généralisé. Pourquoi ?
En entrant dans la zone Euro avec une économie au bord de la surchauffe, alors que le reste de l'Eurozone était plutôt en mode "croissance molle", les banques Irlandaises ont bénéficié de taux d'intérêts BCE de toute façon trop bas par rapport à la demande irlandaise de crédit. Si les Irlandais avaient conservé leur ancienne devise, la livre, les taux d'intérêt servis auraient augmenté plus vite, la demande de livres Irlandaises excédant l'offre, empêchant la bulle de prendre de telles proportions.
Au lieu de cela, les irlandais sont arrivés au seuil des années 2000 avec une économie en forte croissance, une monnaie unique dont les taux ont commencé à plonger, et des signaux de "rentabilité" forts sur l'immobilier, début de bulle foncière oblige. L'épargne, puis l'investissement à crédit, tendent à affluer vers les secteurs où les signaux de rentabilité sont les plus forts. Qu'un signal fort sur l'immobilier arrive au mauvais moment... Les irlandais se sont donc mis à gager leurs gains futurs dans le crédit immobilier, sans se rendre compte que les gains financiers qui en résultaient étaient purement artificiels.
Une monnaie administrée en fonction des besoins de grands pays qui n'avaient que faire des conditions particulières de la lointaine Irlande, maintenant artificiellement des taux trop faibles par rapport à la demande de crédit, un droit du sol confisquant au propriétaire le choix de la meilleure affectation de son bien... Si c'est là la définition d'une bulle provoquée par "l'ultra-libéralisme", je veux bien subir le supplice de la roue.
Pourquoi le plan de "sauvetage" européen ?
La loi NAMA prévoit que les comptes bancaires des irlandais soient garantis par l'état. Mais elle ne prévoit pas que les autres détenteurs de droits sur le passif de la banque soient couverts. L'application de la loi NAMA forcerait donc tous ceux qui ont prêté aux banques Irlandaises à enregistrer de fortes pertes. De quel montant ? L'infographie ci dessous donne la réponse (source) :

Vous comprenez pourquoi l'Europe se précipite au chevet de l'Irlande ? Chaque état a peur qu'une faillite pure et simple des banques irlandaises ne provoque des difficultés en cascade pour ses propres établissements. Les glapissements des ministres des finances continentaux contre le "taux scandaleusement bas" de l'IS Irlandais sont un bien pâle cache sexe d'une hypocrisie généralisée. S'il ne s'était pas trouvé assez de prêteurs européens assez stupides pour alimenter la bulle spéculative des banques irlandaises, la crise ne serait pas du même ordre. Ce sont ces prêteurs que les européens veulent sauver, pas l'Irlande.
Et voilà pourquoi, comme le note Nicolas Lecaussin, de l'IREF :
Sous la pression de l’Union européenne, le gouvernement irlandais a dû accepter une aide financière. Cette situation incroyable de voir un ministre des Finances, Brian Lenihan, se faire prier d’accepter plusieurs dizaines de milliards d’euros a inspiré le Wall Street Journal qui a titré un de ses articles : « Prenez l’argent et sauvez l’Europe ! ». En effet, les insistances européennes ne sont pas innocentes. En injectant de l’argent dans le système bancaire irlandais, on évite une contagion d’une grande ampleur qui aurait pu faire chavirer l’euro. Autrement dit, on demande à l'Irlande déjà durement éprouvée par la crise d'augmenter son endettement d'environ 50 milliards (à 5.8% annuels tout de même) pour sauver des banques allemandes, anglaises, américaines et françaises.
Peuple Irlandais, où est ta fierté ? Te laisseras-tu imposer 1000 euros annuels de charge d'intérêts par personne, enfants compris, pour sauver Deutsche Bank et RBS ? Tout ceci est totalement insensé, et les irlandais, qui votent prochainement aux législatives, devraient trouver le courage d'adresser la seule réponse qui convient à l'Union Européenne, comme l'ont fait avant eux leurs presques homonymes et tout autant insulaires islandais : un bras d'honneur en bonne et due forme.
Et très franchement, les Islandais, malgré l'épreuve subie, se redressent plutôt bien, compte tenu de la profondeur du trou qu'ils s'étaient eux même creusé. Mais ils ont laissé leurs banques faire faillite, eux. L'Europe, elle, ne fait que retarder ses échéances. On demande à l'Irlande de puiser dans son fonds de réserve des retraites pour "sauver" ses banques. Ah, et dans l'indifférence générale, le gouvernement français fait de même pour payer sa "dette sociale". Nous nous vautrons dans la cavalerie financière pour tenter de tenir encore quelques mois et surtout ne pas faire de peine aux banques. Quel scandale, quelle folie.
Nous revenons une fois de plus au problème du manque d'un mécanisme européen de gestion des faillites bancaires donnant un coup de ciseau aux créanciers financiers des banques. Sujet maintes fois rebattu... Mais les états ont désespérément besoin des banques pour financer leurs déficits, n'est-ce pas ? Ce serait dommage de leur faire de la peine.
Réduire les dépenses ou mourir
Au reste, plan "d'aide" ou pas, le gouvernement Irlandais, malgré l'impopularité des mesures qu'il vient d'annoncer, sait qu'il n'a plus le choix : il doit réduire drastiquement les dépenses publiques. Il annonce donc la suppression de 25 000 emplois publics (en France, à population égale, un plan de même ampleur concernerait 400 000 fonctionnaires). Il augmentera certains impôts et coupera dans certains budgets, pour une réduction de 15 milliards du déficit courant.
Cependant, la réaction européenne sur la fiscalité empêchera sans doute l'Irlande d'agir comme la Hongrie, dans une situation assez comparable : envoyant promener le FMI, le nouveau gouvernement conservateur vient d'adopter une flat tax intégrale (16% pour les particuliers, 10% pour les entreprises), remède dont j'avais également suggéré qu'il puisse venir en aide à la Grèce. Une modification de la structure fiscale favorable à la réussite entrepreneuriale, couplée avec une politique volontariste de réduction des dépenses publiques, est le seul moyen de se sortir d'une crise du déficit public.
Après quoi, il restera à veiller à ce que les bulles immobilières ne puissent se reformer, pour que l'immobilier n'aspire pas de façon stérile les gains des autres secteurs de l'économie. Ce qui sera une histoire de plus long terme.
Alors, l'Irlande, "victime de l'ultra libéralisme", vous y croyez encore ?
La principale leçon de la crise Irlandaise est que tout état devrait, dans les bonnes années, se servir des surcroîts de recettes dues aux éléments de conjoncture favorable pour se désendetter ou constituer des réserves, mais certainement pas considérer ces "windfall profits" comme garantis dans le temps et aligner ses déficits courants en conséquence et faire croître hors de toute raison son état providence. Faute de quoi, en cas de retournement, la chute n'en sera que plus brutale.

La version originale de cet article a été mise en ligne par Vincent Bénard sur le site de l'Institut Hayek en date du mardi 30 novembre 2010. Ce texte est la synthèse de deux papiers initialement publiés par l'auteur sur Objectif Eco (1- taux d'imposition ; 2- sources étatiques de la crise)
Commentaires
L'Irlande, la Grèce : deux Etats en faillite.
Mardi 7 décembre 2010 :
Strauss-Kahn appelle l’Union Européenne à allonger la durée de remboursement du prêt grec.
En visite en Grèce pour la première fois depuis l'éclatement de la crise de la dette souveraine il y a un an, suivi par l'octroi par l'Union européenne et le FMI d'un prêt à la Grèce de 110 milliards d'euros sur trois ans, Dominique Strauss-Kahn a appelé la zone euro à allonger les délais de remboursement accordés au pays.
Selon une source au ministère grec des Finances, les Grecs devraient ainsi pouvoir rembourser jusqu'en 2024, au lieu de 2015 prévu initialement.
http://www.lepoint.fr/economie/stra...
- Les Etats européens sont surendettés.
- Les Etats européens vont emprunter sur les marchés internationaux.
- Avec cet argent, les Etats européens surendettés vont prêter des dizaines de milliards d'euros à des Etats européens en faillite.
- Les Etats européens en faillite ne pourront jamais rembourser ce prêt.
Conclusion :
En Europe, des Etats surendettés se surendettent encore plus pour prêter de l'argent à des Etats en faillite ... alors qu'ils savent que ces Etats en faillite ne pourront pas les rembourser !
Conclusion numéro 2 :
L'Union Européenne, ça consiste à emprunter de l'argent qu'on n'a pas, pour le prêter à des Etats en faillite, qui ne pourront pas nous le rembourser, et qui nous entraîneront dans leur chute !
Conclusion numéro 3 :
Le Titanic européen coule, mais nous coulerons tous ensemble ! Nous mourrons tous noyés, certes, mais nous mourrons tous noyés ensemble !
Vincent,
Puisqu'Henri reprend ton papier, je propose d'élargir notre échange.
Comme tu le sais, j'éprouve certaines difficultés à l'égard de ta position euro-sceptique.
Si l'euro et l'UE implosent, quelle alternative ? Sauf le retour à l'équilibre européen des puissances, donc de la force, magnifié par Kissinger dans son Diplomacy, bien qu'en mode provincialisé, je n'en aperçois pas. Dois-je en conclure que les Etats-Nations formeraient en quelque façon le meilleur des mondes leibnizien, c'est-à-dire le meilleur des mondes possible au niveau européen ? Souhaites-tu renouer avec ce qu'aura été l'état d'esprit dominant de la France face à l'Allemagne depuis la guerre de 1870 jusqu'en 1945, c'est-à-dire la peur (Kissinger, encore) ?
Pour ma part, il me semble que l'abrogation des souverainetés nationales - parlons nettement - et la création d'un ordre de droit international effectif sont un complément nécessaire et une réalisation logique de tout programme libéral cohérent. Il ne s'agit pas de plaider pour une complète unification, mais, au niveau européen, pour une authentique fédération (au niveau mondial, c'est plus compliqué comme on le sait depuis Kant, le cas relevant de ces limites que semblent décidément goûter avec modération les penseurs libéraux !). Ce dernier paragraphe est d'ailleurs une citation quasi textuelle de Friedrich Hayek dans Individualism and Economic Order, 269-270.
L'Euro n'est pas la réussite épatante qu'on nous a vendue pendant dix ans ? L'UE est une agaçante machine souvent verbeuse et inefficace, voire nuisible ? Comme toi, je réponds oui à ces questions et à des tas d'autres, tout aussi désobligeantes pour les institutions européennes. Toutefois, quelle alternative ? Infiniment plus féconde me semble la démarche intellectuelle du groupe que j'ai cité, Bruegel, qui met les mains dans le cambouis de la réalité pour tenter de l'améliorer (mécanisme juridictionnel de traitement organisé de la faillite d'un Etat), plutôt que tout balayer d'un revers de la main. On n'évacue pas comme cela la dimension politique et géopolitique de nos sociétés. Tout au plus peut-on tenter de la juridiciser, ce qui est précisément le projet de l'UE (il faut lire les Mémoires de Jean Monnet, ce Français génial, d'abord commerçant, que notre ami Henri tient pourtant pour un "bureaucrate").
Bien à toi,
Drieu
L'Irlande, la Grèce : deux Etats qui ne rembourseront jamais leurs dettes.
Lisez cet article :
Selon une source au ministère grec des Finances, les Grecs devraient ainsi pouvoir rembourser jusqu'en 2024, au lieu de 2015 prévu initialement.
http://www.google.com/hostednews/af...
Christine Lagarde nous avait dit qu'en 2015, tout serait réglé.
Christine Lagarde nous avait dit qu'en 2015, la Grèce aurait fini de rembourser le prêt de 110 milliards d'euros.
Christine Lagarde nous avait dit qu'en 2015, la Grèce aurait fini de rembourser ce prêt aux contribuables européens.
Mais aujourd'hui, nous apprenons que la Grèce ne pourra pas rembourser sa dette en 2015. La Grèce remboursera sa dette ... en 2024 !
Mais qui croit encore que la Grèce pourra rembourser ses dettes ?
Qui ?
Christine Lagarde ?
Bonjour Drieu,
permettez moi de prendre la défense de Vincent.
Je crois que fondamentalement vous partez d'une mauvaise compréhension de la position dite "euro-sceptique". Il ne s'agit pas d'une position normative, mettant en cause les objectifs et les intentions qui mènent la construction européenne et qui ont servi de moteur à la création de l'euro. Il s'agit au contraire d'une analyse de type positive qui simplement part du constat que le cadre institutionnel mis en place pour présider à cette création est fondé dès le départ sur une erreur de conception qui a entrainé, qu'on le veuille ou non, à notre insu, le déclenchement d'un processus de déséquilibres économiques cumulatifs qui rendent inévitables l'accumuation de forces centripètes.L'eurosceptique n'est pas nécessairement contre l'idée d'une monnaie unique; il dit seulement que même si l'idée est bonne, la façon dont on l'a mis en place donne naissance à un système qui n'est pas "durable" (sustainable).
Cette erreur a été commise lorsqu'on a fait le choix d'une monnaie européenne "unique", plutôt qu'un système de monnaie européenne "commune" qui aurait circulé en concurrence avec les monnaies nationales. Le mécanisme pouvait fonctionner si l'on avait assisté à une convergence des productivités nationales vers la moyenne européenne. Les autorités européennes étaient conscientes de cette contrainte. C'est pour cela qu'elles ont conçu au début des années 2000 le déjà oublié "programme de Lisbonne". Mais ce fut un échec complet. Bien loin d'opérer un rattrapage, la productivité des PIGS a continué de stagner et d'accumuler des retards. Le programme de Lisbonne était le produit d'une réflexion de type bureaucratique totalement irréaliste, comme l'a fort bien mis en lumière Charles Wyplosz, le seul économiste à avoir bien vu le problème. Cependant que le principe de la politique monétaire unique (one size fits all), plus la prise de contrôle du système européen par une majorité politique dont les intérêts étaient plus liés aux PIGS qu'à ceux de l'Allemagne (cf mon papier sur l'euro du 16 juillet), ne pouvait que contribuer à accentuer les comportements responsables de cette divergence (l'effet de hasard moral).
Bien sûr que l'Irlande est responsable de la crise qui la frappe. Bien sûr que les banques sont largement responsables des événements. Mais cela n'a aucun sens de chercher des "responsables". En un sens, nous sommes tous coupables, tous ceux qui, à une époque, ont voté "pour" le traité de Maastricht, et donné leur blanc sein à un mécanisme qui, dès le départ, était foncièrement vicié et ne pouvait pas produire d'autre résultat que celui que l'on observe aujourd'hui. La crise de l'euro est la crise d'un système complexe (comme tout système économique ou monétaire), et donc une crise"systémique" pour laquelle les responsabilités sont elles-mêmes systémiques. Il s'agit typiquement d'un processus pervers de "main invisible" qui, comme le définit Hayek (et analysé par Buchanan) est le résultat des actions humaines mais celui d'aucun dessein en particulier.
Ce que j'apprécie dans le texte de Vincent est précisément qu'il documente de manière approfondie, à partir d'un cas particulier, celui de l'Irlande, la nature des processus "systémiques" en cause. De ce fait c'est une contribution importante à la compréhension des événements. Il est bien de magnifier l'action, la décision, la volonté de faire quelque chose pour corriger, ou empêcher le retour d'une situation ou d'une expériences profondément indésirables. Mais il faut d'abord bien comprendre la nature du problème, les mécanismes en cause. A lire ce qui s'imprime dans la presse, à écouter ce qui se dit à la radio ou à la TV, je n'ai pas l'impression que nous soyons déjà arrivés au point où nous puissions nous dispenser de cette quête.
Bien à vous. Henri.
Bonjour Henri, cela vous étonnera sans doute, mais je ne vais pas vous contredire, ne serait-ce que parce que je me souviens que votre scepticisme à l'égard de l'euro précédait celui de tous les analystes qui se répandent aujourd'hui dans la presse, et que vous développiez déjà cette critique en plein euro-phorie (à l'époque de nos conversations à l'ombre du Parlement européen). Martin Wolf du Financial Times est à ranger dans cette même catégorie. Ce qui rend ce débat passionnant d'un strict point de vue intellectuel, est qu'il cristallise la plupart des grandes questions économiques et politiques de l'Europe contemporaine.
Merci, Drieu, de votre si rapide et si aimable réaction. Mais ce qui précède n'était que la première partie des réflexions que m'inspire votre commentaire initial. Ci-dessous je vous livre la suite.
Fondamentalement, la position eurosceptique est que l'on ne peut pas maintenir durablement en vie une zone à monnaie unique où la divergence des productivités s'accentue au fil des années. Là encore il ne s'agit pas d'un jugement de valeur, mais d'une réalité (une loi) économique qui s'impose à nous , qu'on le veuille ou non. L'accumulation des déséquilibres produits au fil des ans doit un jour être purgée.
Normalement la purge passe par des dévaluations monétaires qui répartissent les coùts entre les citoyens des pays qui dévaluent et les créditeurs des pays dont les monnaies s'apprécient (la sanction est plus équilibrée qu'on ne le dit souvent). Dès lors que cette sortie n'est plus possible, elle ne peut se faire que par la déflation des prix internes des pays surendettés, c'est à dire par une formidable crise. Plus on attend, plus ce coût 'inévitable' est élevé et politiquement insupportable (scenario extrême de déflation/dépression). C'est la situation que l'on voit aujourd'hui se profiler à l'horizon.
Je comprend que l'on veuille tout faire, que l'on soit prêt à tout entreprendre pour éviter le déroulement d'un tel scénario. Action, action, action... please ! Mais cette idée que c'est dans l'action pour l'action, ou dans l'imagination, ou encore par le volontarisme politique que l'on pourra trouver le moyen d'échapper à ce sort, est totalement illusoire. Comme on disait autrefois, une fois que le vin est tiré, il faut le boire jusqu'à la lie. Telle est la règle dans le domaine des mécanismes économiques. C'était avant qu'il fallait y penser. Une fois la faute commise, on ne peut empêcher d'en payer le prix. La seule chose que l'on puisse faire est de limiter la note en reconnaissant au plus vite la nature de la faute commise. Ce que les "européistes" - par opposition aux "eurosceptiques" - se refusent obstinément de faire.
Vous évoquez les travaux des économistes de Bruegel. C'est une excellente idée que de chercher à mettre au point des mécanismes de traitement juridictionnel de la faillite d'un état. Mais, même s'ils travaillent vite, combien de temps faudra-t-il pour que leur dispositif soit intégré au droit ou à la législation européenne ? En réalité, ils travaillent pour la prochaine crise, pour l'atténer, ou la rendre impossible, pas pour celle d'aujourd'hui. Il est très bien de plaider pour des solutions juridictionnelles européennes ou internationales. Je suis tout prêt à vous suivre. Mais la créativité du droit ne peut pas être considérée indépendamment de son contexte institutionnel. Or le temps du droit européen, un droit qui se fait à 27, est un temps extrêmement long. Prendre en compte ces contraintes me parait appartenir autant au principe de réalité que de réfléchir à un nouveau droit des faillites.
Il en va de même de l'idée que la sortie de crise impliquerait le passage à une gestion centralisée (fédérale) des politiques budgétaires et fiscales - la suggestion de DSK. Il est certain que si l'on avait mis en place un tel dispositif dès les débuts de la création de l'euro - comme on venait de le faire pour la gestion des politiques monétaires, via la BCE - nous n'en serions sans doute pas où nous en sommes arrivés aujourd'hui. Si cela n'a pas été fait à l'époque c'est qu'il y avait de bonnes raisons (politiques) qui s'y opposaient. Il était tout bonnement impensable que l'on confie à une autorité centrale bruxelloise le soin de décider autoritairement des grandes masses budgétaires attribuées à chaque pays, ou encore de la nature et de la structure des impôts payés par les contribuables nationaux. Une telle attaque frontale contre l'essence même du principe de souveraineté n'était même pas envisageable. Est-on sûr que cela serait davantage accepté aujourd'hui ? Même avec l'excuse de la crise ? Personnellement, j'en doute.
Mais là n'est pas l'essentiel. Même si j'admet les arguments des "fédéralistes", nous ne sommes pas au bout de nos peines. Là encore, se pose le problème du temps législatif, qui n'est pas le temps de la crise. Combien de temps faudrait-il pour que de tels arrangements, où les enjeux économiques et politiques sont infiniment plus nombreux et complexes que pour un simple texte d'aménagement de possibles 'faillites' publiques, soient négociés à 27 et aboutissent à quelque chose de concret ? Je veux bien que l'on me dise qu'il est impératif de songer à faire franchir une nouvelle étape à la construction européenne vers une organisation économique réellement fédérale (indépendamment de discuter du bien-fondé d'une telle perspective), mais je doute beaucoup que cela puisse être une contribution puissante à la solution de la présente crise. En tout état de cause, ce n'est pas cela qui nous empêchera de sombrer dans une stagnation à la japonaise, ou même dans une cycle de déflation/dépression européenne, si tel est le sort qui nous attend.
Par ailleurs, il n'est pas du tout certain que même s'il était légitime, et politiquement accepté d'avancer dans cette voie, et même s'il existait une procédure d'urgence qui permette de réduire considérablement ce temps législatif, cela se traduise par les bienfaits qui en sont attendus. Là encore il faut tenir compte de l'état de la machinerie institutionnelle qui préside à l'élaboration et à l'adoption des textes législatifs ou réglementaires européens. Pour répondre aux fins visées par ceux qui en sont partisans, il faudrait être sûr que la politique budgétaire et fiscale édictée par Bruxelles suive plutôt la ligne d'orthodoxie défendue par les états-membres qui font preuve des comportements les plus vertueux (comme l'Allemagne), plutôt que les intérêts des pays qui flirtent aujourd'hui avec le dépôt de bilan (comme les PIGS). Or rien ne garantit que ce soit le cas. Tout au contraire. Les règles de vote pour le calcul des majorités au sein du Conseil européen - n'oublions pas que, même si ses pouvoirs ont été très élargis, ce n'est pas le Parlement européen qui a le dernier mot - sont aujourd'hui telles que, comme l'avait prévu l'économiste allemand euro-sceptique Roland Vaubel, le mécanisme des alliances, des coalitions, et des échanges de service (log-rolling) entre pays-membres joue désormais en faveur des plus mauvais élèves de la classe européenne.
C'est d'ailleurs ce que démontre l'histoire de la politique monétaire de la BCE depuis 2001 (voir encore mon papier de juillet 2010 sur l'euro). On a cru que la politique monétaire allait être gérée "à l'allemande", mais elle est peu à peu passée sous le contrôle d'une vision beaucoup plus permissive résultat de jeux d'alliance et d'intérêts que personne n'avait anticipés. Désormais, comme Roland Vaubel l'a établi, le "votant médian" européen, celui qui fait la décision, est beaucoup plus proche des intérêts des pays-membres de type méditerranéen que de ceux du Nord.
Je ne suis donc pas du tout sùr qu'un pouvoir budgétaire et fiscal européen se montre aussi vertueux que l'imaginent ceux qui ont pris l'initiative médiatique sur ce terrain. Ce qui importe pour eux est surtout ce que ce geste, cette initiative peuvent apporter à leur notoriété (politique).
Toujours @ Drieu.
Pour conclure, un petit mot au sujet de Jean Monnet. La conviction des "européistes" ( à la Delors, par exemple) est que la construction européenne ne peut avancer que par le rôle moteur d'un "volontarisme politique" initié par des hommes politiques entreprenants qui n'hésitent pas à prendre le risque de violer quelque peu leur opinion politique. L'exaltation de la "volonté politique" est un thème récurrent de la pensée européenne. Il est indéniable que cette vision, initiée par Jean Monnet, a joué un rôle considérable dans l'histoire de l'Europe depuis la guerre. Et je crois qu'on ne peut que s'en réjouir.
Le problème est cependant celui des domaines auxquels cette logique peut valablement s'appliquer. Tant que l'on reste dans des domaines de décision à caractère essentiellement général, stratégique ou politique - comme par exemple la décision de libérer les échanges, de constituer un "marché unique", de mettre fin aux barrières et cloisonnements réglementaires qui entravent la concurrence sur l'ensemble de l'espace européen - je n'ai aucune objection. Mais il n'en va pas de même dès que l'on passe à des domaines de gestion économique où la complexité extrême des interdépendances implique que la décision politique entre dans la planification d'une infinité de détails particuliers, au lieu de se limiter à l'édiction de règles générales (à la Hayek). C'est tout la difficulté que j'éprouve au regard du Traité de Maastricht qui a autorisé les échelons communautaires à se mêler de faire de la "politique" économique et industrielle. A ce niveau l'homme politique cesse d'être un "légiste entreprenant", il se métamorphose en vulgaire planificateur qui, comme en réalité il n'y connait rien, se laisse conduire par le bout du nez par les experts et bureaucrates, voire lobbyistes, qui l'entourent et qui, eux, sont censés avoir "le savoir".
C'est pourquoi lorsque je vois un Hayékien comme vous sembler, via l'allusion à Jean Monnet, faire l'éloge du "volontarisme politique", je suis surpris, et je vous dis "prudence"! Une certaine dose de volontarisme politique, oui, tant qu'on ne se sent concerné que par ces régles institutionnelles et générales qui doivent former l'armature sur laquelle repose l'Union européenne. Mais pas plus. Tout "entrepreneurship" juridictionnel ou institutionnel n'est pas pour autant légitime et souhaitable, simplement parce qu'il se ferait "au nom de l'Europe". Là encore je crois que nous touchons à l'une des composantes philosophiques fondamentales de l'euroscepticisme.
Merci, Drieu, de m'avoir ainsi, par votre commentaire à l'article de Vincent, incité à prendre le temps de coucher par écrit ces quelques notes et précisions.
Jeudi 9 décembre 2010 :
La Banque du Canada est inquiète pour l'économie.
Une nouvelle crise économique et financière mondiale est de plus en plus probable et les Canadiens ne seront pas nécessairement bien placés pour y faire face, prévient la Banque du Canada.
Dans l'édition de décembre de sa Revue du système financier, présentée jeudi 9 décembre, la banque centrale soutient que les problèmes de dettes en Europe se sont tellement aggravés depuis juin qu'ils présentent maintenant un risque pour le système financier canadien.
http://lapresseaffaires.cyberpresse...