Un rappel d’abord : les « subprimes » sont une création politique. Ces crédits hypothécaires qui ont fini par intoxiquer les plus grands intermédiaires financiers de la planète, devaient solvabiliser des emprunteurs incapables d’offrir les garanties qu’exige un prêteur conscient. Les deux établissements qui sont au cœur de l’affaire (Fannie Mae & Freddie Mac que j’appelerai dans la suite FM² !) ont été créés dans le sillage du New Deal pour relancer –déjà !- le financement de la construction et contribuer à la relance de l’économie américaine. Ce ne sont donc pas des créations du marché ; mais des instruments d’intervention économique d’inspiration keynésienne : grâce à la garantie que leur apportait le Trésor public américain, ces deux caisses empruntaient à des taux privilégiés pour racheter des crédits hypothécaires consentis à des acheteurs peu solvables a priori. Déchargés ainsi de leur fardeau, les caisses hypothécaires locales prêtaient à nouveau dans des conditions qu’aucun financier du marché libre n’aurait pu consentir !

C’est ainsi que la bulle a gonflé jusqu’au retournement de la conjoncture immobilière il y a un an et demi. Le vent de folie n’est pas né spontanément, au contraire ; mais d’une volonté politique, soutenue par de nombreux intérêts particuliers : l’intérêt électoral des parlementaires, celui des agents immobiliers, des caisse de crédit hypothécaire, des promoteurs et, par dessus tout, des FM² dont le management a toujours été profondément lié à la vie politique : souvenons-nous que le bouillant patron de Fannie Mae n’était pas un banquier mais un personnage formé par la politique : il dirigea le très puissant OMB sous Clinton (Office of Management & Budget, administration fédérale du budget, fonction politique s’il en est). Son entregent était considérable et il en a joué sans compter, auprès des instances démocrates surtout, mais aussi des républicains ! S’il s’intéressait à l’argent ce n’était pas un créateur d’entreprise. Il voulait surtout satisfaire un projet politique qu’il a défendu bec et ongles au sein du Parlement et des administrations américaines, avec des méthodes pas seulement rhétoriques : les partis et les élus ont bénéficié, semble-t-il, de ses largesses à de nombreuses reprises !

Le mécanisme par lesquels nos FM² se déchargèrent sur d’autres financiers des crédits hypothécaires qu’ils reprenaient aux caisses locales tira parti du savoir-faire des banquiers et de l’innovation financière d’une manière plutôt astucieuse. Ce fut l’instrument du succès des « subprimes », pas leur instigation. Car si ces crédits sont plus risqués qu’à l’ordinaire, ce n’est pas pour autant qu’ils sont tous insolvables. Tirant parti de la loi des grands nombres, selon le vieux principe de l’assurance, on peut en effet noyer le risque de défaut dans une masse de crédits solvables, à condition de grouper savamment ces crédits à risque. FM² pouvaient donc replacer sur le marché financier des obligations dont le rendement élevé, contrepartie de leur risque, était attractif dans un contexte d’argent facile et bon marché.

L’emballement de la place fut accéléré par une croyance en la solvabilité éternelle des FM² qui, rappelons-le car c’est la clé de l’affaire, portaient la garantie du Trésor américain ! La politisation du débat autour de ces crédits a, de plus, balayé toute prudence en raison de la passion politique qu’ils soulevaient : alors qu’un chroniqueur du Wall Street Journal croyait déjà déceler il y a six ans des trucages comptables dans l’écheveau des crédits de Fannie Mae, l’éditorialiste du New York Times Paul Krugman –désormais Nobel d’économie- n’avait pas de mots assez durs pour accuser la droite américaine au pouvoir à Washington de partialité contre un mode de crédit hypothécaire dont, lui, approuvait le principe redistributeur.  Il suspectait les opérateurs traditionnels de Wall Street, présumés républicains, de s’en défier!

La crise des « subprimes » n’est donc pas un pur effet de l’innovation financière. Elle découle surtout d’une politique publique qui a tiré habilement parti des mécanismes inventés sur la place pour répartir des risques inhabituels à l’aide d’instruments imaginatifs. Et s’il faut aujourd’hui que les Etats interviennent pour sauver ce qui peut encore l’être, comme prêteurs de dernier ressort, c’est d’abord pour parer aux effets pervers de cette politique publique américaine et non pour réparer les dommages d’une innovation financière débridée que l’on accuse à tort d’avoir provoqué la crise des « subprimes ». L’innovation financière a contribué au succès de ces objets toxiques ; elle ne les a pas créé !

Le chroniqueur de Libération tirait donc une mauvaise conclusion de sa bonne analyse : ce n’est pas une nouvelle agence publique qui évitera de futures crises financières. D’ailleurs aucun des nombreux régulateurs actuels, tous agents de surveillance publique, ne l’a empêchée car ces régulateurs, plus nombreux qu’il n’y a d’Etats dans la fédération américaine, ont été court-circuités par des interventions politiques.

Pour éviter que se reproduisent de tels effets pervers à l’avenir, il vaudrait mieux empêcher que les interventions politiques ne perturbent constamment le fonctionnement des marchés financiers, plutôt que de créer de nouvelles agences publiques ! Ce que prouve aujourd’hui l’affaire des « subprimes », comme l’avait déjà amplement démontré la crise des caisse d’épargne américaines il y plus de vingt ans (provoquée, elle aussi, par la collusion d’intérêts politiques et de groupes de pression locaux) c’est la nocivité du mariage entre l’intervention publique et le marché!

Rendons donc à César ce qui lui appartient et aux financiers ce qu’ils savent faire : transformer les petits ruisseaux de nos économies en de grands fleuves capables de financer Google, Michelin ou Vodaphone !

Cet article a été initialement publié sur le blog de l'association Présaje, novembre 2008. Il est reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'auteur.