Mais cette prime ressort avant tout d’une conviction profonde exprimée à maintes reprises par le Président de la République selon laquelle le partage de la valeur entre salariés et actionnaires doit être revue.

On se souvient qu’en 2009 déjà, le Président avait tenté d’imposer un partage des résultats des entreprises en trois parts égales : « un tiers pour l’investissement, un tiers pour les dividendes, un tiers pour les salariés ». Patatras, cette idée éminemment critiquable a été définitivement démonté par le rapport Cotis. Ce très officiel rapport de notre administration montrait qu’atteindre un tel résultat supposait de diviser par deux l’investissement !

Il montrait aussi que contrairement à une idée largement véhiculée, les parts respectives des profits et des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises étaient restées stables sur le long terme. (Et qu’elle était même un peu plus favorable en France que dans les autres grands pays de l’OCDE). L’augmentation apparente des dividendes est liée au fait que les entreprises se financent aujourd’hui davantage en actions qu’au travers des emprunts bancaires. Ce qui était hier intérêts versés aux banques est aujourd’hui dividendes versés aux actionnaires.

Opposer l’intérêt des actionnaires et ceux des salariés est stérile. Salaires et profits sont dans le même bateau. Et sur longue période, l’équilibre reste constant. Laisser croire, comme le fait aujourd’hui la majorité présidentielle – et comme, l’opinion le pense volontiers – qu’il existe des profits exagérés dont les salariés sont aujourd’hui victimes est à la fois faux, démagogique et dangereux.

A y regarder de plus près, j’ai trouvé sept vices de construction à la prime sur dividendes.

1) Le partage salaires-profits n’a pas attendu l’intervention de l’Etat pour se faire.

De ce fait, ce partage est au cœur de la discussion salariale annuelle obligatoire. Il va de soi que ces discussions se nouent bien différemment selon la situation financière de l’entreprise et que la plupart des entreprises ont mis en place différentes formes d’intéressement collectif et individuel. Certes, il est tentant pour les entreprises de lier une part de la rémunération des salariés aux résultats mais il est légitime pour les salariés de demander prioritairement des augmentations de salaires. Car le salaire, c’est la sécurité. (En dégageant celui qui apporte sa force de travail du risque de mévente, le salariat constitue historiquement comme un progrès social).

2) Davantage de prime, c’est moins de salaire

Il est incohérent d’instituer une telle prime à l’improviste en cours d’année après que les discussions salariales se soient tenues et que les augmentations de salaires aient été décidées. Certes, le renvoi aux partenaires sociaux fera que sans doute la prime sera moins élevée dans une entreprise qui a été généreuse pour les salaires. Il est sûr, en tout cas, que cette prime que l’on veut pérenne sera l’an prochain intégrée de fait dans la discussion salariale et que – les syndicats ont raison de le craindre – ce qui sera donné en primes sera largement soustrait aux salaires.

3) Le droit à une part des dividendes n’a guère de sens

Quelle est la légitimité d’ouvrir un droit sur les profits distribués au bénéfice des salariés français des grands groupes du CAC 40 dont les profits sont réalisés pour l’essentiel, voire pour la totalité, hors de France ?

4) La notion « d’augmentation des dividendes » est absurde

Les dividendes versés aux actionnaires sont à mettre en perspective avec la valeur de leur portefeuille. Et le moins que l’on puisse dire est que la Bourse n’a pas été à la fête ces dernières années. Après un plus haut niveau historique à près de 7 000 points en septembre 2000, il est tombé en dessous de 3 000 points pendant la crise pour remonter aujourd’hui aux alentours de 4 000.

Il n’est pas anormal que les entreprises qui ont d’ailleurs largement privilégié le maintien de l’emploi pendant la crise cherchent à les fidéliser en sortie de crise. D’ailleurs une augmentation d’un euro d’une année sur l’autre suffira-t-elle à déclencher la prime ?

5) La prime sur dividendes est-elle une prime aux délocalisations ?

La question mérite d’être posée. Quand on voit qu’une entreprise qui a gardé une forte base industrielle en France (Peugeot) sera pénalisée par rapport à un groupe industriel qui a largement délocalisé (Renault).

6) Une prime qui méconnait la situation des PME

Faire entrer les PME au dessus de 50 salariés dans le champ de l’application obligatoire de la prime n’a guère de sens dans la mesure où seulement une PME sur six verse des dividendes. Mais c’est aussi méconnaitre le fait que souvent les dirigeants de PME limitent leurs salaires pour se payer en dividendes lorsque les affaires vont bien.

7) La prime sur dividendes est un prélèvement obligatoire de plus

Il n’ya pas de différence entre un prélèvement sur les dividendes des entreprises décidé par le gouvernement, redistribué ensuite sous forme de prime pour l’emploi, et le même prélèvement imposé aux entreprises pour une réaffectation directe aux salariés.

Le vrai problème

Le problème des salaires en France, car il y a un problème de bas salaires, n’est pas celui des salaires des entreprises prospères (qui sont d’ailleurs souvent les plus généreuses avec leurs salariés). C’est celui de ce que j’ai appelé « La France des fins de mois difficiles ». Celui d’une « smicardisation » de la société dont je m’inquiète et que je dénonce depuis longtemps. Une « Smicardisation » qui est pour une part, l’effet pervers de politiques d’allègement de charges sociales qui compriment une grande partie des salaires sous le plafond d’exonération de 1,6 smic.

La réalité de la question salariale dans l’entreprise, c’est que souvent, les écarts de salaires se sont creusés au détriment des bas salaires.

Dans « L’avenir est aux bons salaires, pas aux bas salaires », j’ai dénoncé ces politiques qui

« donnent le sentiment que l’entreprise idéale, c’est un patron avec des salaires américains et des employés avec des salaires tchèques ».

Sur ce point la mesure annoncée d’une exonération (certes, une de plus !) des primes versées aux salariés est plus heureuse. Les aléas du carnet de commande et l’incertitude de la conjoncture, entraînent chez beaucoup de chefs d’entreprise la peur du salaire. Non pas par cupidité mais tout simplement parce qu’une augmentation de salaire est irréversible et peut mettre demain l’entreprise – ou l’emploi – en péril.

Trois rapides conclusions

D’abord répétons le, ce sont les entreprises et elles seules qui peuvent décider du bon équilibre entre la distribution des salaires, les mécanismes d’intéressement collectifs et individuels, la mise en réserve des profits, les investissements et la distribution des dividendes. C’est en fonction des situations extrêmement différentes de leurs marchés, de la pression concurrentielle, des exigences d’investissement, des structures de production, de la situation, des actionnaires… que chaque entreprise arbitre du meilleur équilibre.

Ensuite, ceci ne doit pas nous faire perdre de vue que c’est le capital investi dans les entreprises par les actionnaires qui à la fois fabrique les bons salaires de l’entreprise et élève le niveau général des salaires d’un pays. Le vrai moteur de l’augmentation des salaires n’est pas la décision politique mais l’accroissement des investissements et les gains de productivité.

Enfin, si un gouvernement voulait vraiment faire partager les bénéfices du capital aux salariés, au-delà des mécanismes d’intéressement et de la participation (spécialité française), la voie existe pour un véritable capitalisme populaire : celle de vrais fonds de pension ouverts à tous les français. Trait_html_691a601b.jpg

Retrouvez tous les articles d'Alain Madelin sur son nouveau blogue "Libre échange avec Alain Madelin", qui vient de voir tout juste le jour.