Il s’agit là en fait de résister au mouvement d’ouverture et de mise en concurrence de nos services publics impulsé par Bruxelles. Et il est vrai que beaucoup d’activités, hier considérées comme services publics, sont aujourd’hui transférées au privé à l’instar de nos télécommunications, ou ouvertes à la concurrence sous diverses formes de délégation ou de concession de service public.

Nul besoin d’être fonctionnaire pour planter un arbre au bord des routes. L’efficacité de l’économie marchande peut ainsi servir les missions d’intérêt public. L’univers marchand peut aussi d’ailleurs faire place à l’économie sociale et solidaire au travers de formes sociétales qui, à l’instar de nos mutuelles et de nos coopératives, permettent d’exercer des activités économiques dans des formes juridiques où la mission d’intérêt général l’emporte sur le profit.

Pourtant, le débat sur les limites de la sphère marchande n’est pas sans intérêt pour peu qu’on change de perspective.

Une large par de l’activité humaine échappe à l’univers marchand et au calcul économique. Le travail domestique et le métier de parents, le bénévolat et l’entraide, l’autoproduction et le troc, le bricolage ou le jardinage sont autant d’activités qui ne rentrent pas dans le calcul du PIB. A l’échelle de la planète -c’est-à-dire en incluant les économies les plus pauvres qui ne sont pas encore vraiment entrés dans le système monétaire – cette économie non-marchande représente sans doute la moitié de l’activité humaine.

Deux prix Nobel, Amartya Sen et Garry Becker, ont mis en évidence l’importance de cette partie cachée du système de production de richesse. Garry Becker s’est plus particulièrement consacré à montrer comment le raisonnement économique pouvait s’appliquer aussi à cette part de l’activité humaine.

La nouveauté est que cette part non marchande de la société, loin d’être une survivance du passé destinée à être toujours davantage grignotée par les avancées de la société marchande, apparait même aujourd’hui comme constitutive d’un nouveau système de richesse lié à notre entrée dans la société ouverte de la connaissance.

Alvin Toffler est assurément le futurologue qui avec « Le choc du futur » (1970) a le mieux pressenti l’importance des changements liés à l’avènement de l’ère de l’information. Il a ensuite montré avec « La 3ème vague » (1980) comment nous entrions dans la troisième phase de l’histoire de l’humanité, celle de la civilisation ouverte de la connaissance (après la première vague apparue il y a 10 000 ans avec la société agricole, et la seconde avec la révolution industrielle du 17ème siècle).

Cette troisième vague bouscule notre organisation des pouvoirs hérités de la société industrielle a-t-il expliqué dans « Les nouveaux pouvoirs » (1991). Elle remet aussi en cause notre conception de la richesse comme il le montre dans son dernier livre « La richesse révolutionnaire » (2007).

Une nouvelle espèce apparaît : le « prosommateur », mi-producteur, mi-consommateur. Son importance ne fait que grandir. Des tâches, hier confiées à d’autres, sont réintégrées dans l’économie domestique : gérer son compte en banque, monter un meuble en kit, imprimer ses photos numériques, produire son pain… Bien entendu, les technologies numériques, les échanges sur le web et les réseaux sociaux contribuent au développement de cette « prosommation ».

Les conseils de dépannage, l’acquisition de connaissances, la formation (c’est par auto apprentissage et les conseils de proches que la majorité des gens apprennent à se servir d’un ordinateur), la prévention en matière de santé, l’enseignant qui prépare son cours pour l’utiliser sur un tableau blanc interactif, l’échange avec un autre enseignant qui va l’adapter ou l’améliorer, sont autant d’exemples de prosommateurs et de contributions à la richesse en dehors de la sphère marchande.

La connaissance numérisée qui est au cœur de la création de nouvelles richesses dans la civilisation du savoir échappe d’ailleurs largement à l’économie marchande. L’immense majorité des connaissances de l’humanité est aujourd’hui disponible gratuitement sur le web. A la différence des biens matériels, le coût de reproduction et de diffusion du savoir numérique est quasi nul. La connaissance est le seul bien qui ne vous appauvrit pas lorsque vous le partagez. Mieux même, le partage de connaissances produites sous un régime de licences libres permet l’enrichissement permanent à l’instar de Wikipedia, de Linux et de l’open source.

Si l’on considère la connaissance comme la source d’énergie de la nouvelle économie, celle-ci, à la différence des ressources naturelles, est non seulement inépuisable mais en constante expansion.

Ainsi, non seulement, la part non marchande de la création de richesses contribue au développement de l’économie marchande mais encore elle induit une dynamique de productivité (une contribution des prosommateurs à la productivité qu’Alvin Toffler appelle « la producivité »).

On connait cet adage économique « il n’y a pas de repas gratuit » popularisé par le Prix Nobel Milton Friedman. Il est tiré d’une expression populaire issue de l’expérience des bars américains qui au 19ème siècle vous offraient un repas pour peu que vous payiez la boisson. En fait, la sphère non marchande offre en permanence des repas gratuits à l’économie marchande.

Le nouveau système de richesses de la société de la connaissance s’annonce comme la superposition des domaines marchands et non marchands. Avec sans doute bien des innovations pour assurer la complémentarité et le passage de l’un à l’autre domaine (comme des systèmes de troc ou des monnaies virtuelles). Il mérite en tout cas l’attention des économistes, des politiques… et des entrepreneurs.