Les partisans de l'étalon-or sont-ils fous ?
Par Institut Turgot le mercredi 1 février 2012, 18:54 - Article - Lien permanent
Pour relancer nos discussions sur la monnaie, ci-dessous la traduction d'un texte qui présente les intéressants résultats d'une étude de la Banque d'Angleterre.
Depuis que les Etats-Unis ont définitivement mis un terme à la convertibilité du dollar en or (c'était en 1973), un petit nombre d'économistes n'ont jamais cessé de se poser en champions d'un retour à l'étalon-or.
L'Autriche est La Mecque de ce courant, Ludwig von Mises est leur prophète, et "La Route de la Servitude", le célèbre ouvrage de Friedrich von Hayek, leur Bible.
On les désignent habituellement sous le vocable de « Goldbugs », étiquette qui, selon l'école à laquelle on appartient, emporte une connotation plus ou moins positive ou négative. Le camp des disciples d'Hayek est persuadé qu'ils détiennent la vérité. A l'inverse les héritiers de Keynes considèrent qe que ce sont eux, les « Autrichiens », qui sont fous. D'où le titre de cet article.
Ce qui qui les oppose est de savoir comment le système monétaire et financier international devrait – ou ne devrait pas – fonctionner. Autrement dit, son mode de gouvernance.
Le champ de bataille
Il est n'est pas exagéré de dire que Keynes est l'économiste le plus connu et le plus écouté dans le monde d'aujourd'hui. Il a passé sa vie à plaider pour une intervention active de l'Etat dans la gestion de l'économie. Sa conviction était que, si les marché sont livrés à eux mêmes, ils génèrent des déséquilibres qui engendrent le chômage et d'inutiles souffrances pour les populations. Il est donc du devoir de l'Etat d'utiliser tous les outils budgétaires, fiscaux et monétaires dont il dispose pour ramener l'économie à l'équilibre.
Les théories de Keynes se sont traduites, au niveau international, par la mise en place du système des accords de Bretton Woods, qui datent de 1944, et à la rédaction desquels Keynes lui-même a directement contribué. La plupart des Etats ont abandonné l'étalon-or et rattaché leurs monnaies au dollar US devenu, après la guerre, la monnaie mondiale dominante. Dans ce système, le dollar restait convertible en or au taux de 35 dollars l'once. Chaque pays conservait, sous certaines conditions, la possibilité de dévaluer (ou réévaluer) sa monnaie par rapport au dollar, mais il était prévu que la correction des déséquilibres relevait en priorité des interventions du Fonds Monétaire International que l'on venait de créer, et dont le quartier général se trouvait à New York.
C'est ce système qu'Hayek a toujours combattu. Au nom de ce que toute interférence publique avec le libre fonctionnement des lois économiques conduit à l'inefficacité et à la destruction des libertés. Son livre "The Road to Serfom" (La route de la servitude)repose sur deux idées de base. D'abord que laisser les marchés fonctionner librement, sans entraves, est le meilleur moyen d'obtenir une allocation efficace des ressources. Ensuite que toute ingérence de l'Etat dans le libre fonctionnement de l'économie conduit nécessairement à la dictature et à l'oppression – d'où le titre de l'ouvrage. A cet égard, il faut se rappeler que Hayek fut le contemporain d'Hitler et de Staline, tous deux adeptes ostensibles d'une dictature socialiste.
Quant au système monétaire international, Hayek était partisan de l'Etalon or. Sa caractéristique est que la valeur d'une monnaie est liée au stock global d'or détenu dans les coffres de sa banque centrale. Si la balance commerciale du pays est durablement déficitaire, cela s'y traduit par un réduction de la base monétaire, qui déclenche un processus de déflation des prix, et par là même incite ensuite les capitaux à revenir. Si l'or afflue dans les caisses de la banque centrale en raison d'un excédent durable du commerce extérieur, cela entraîne une croissance non contrôlée de la masse monétaire qui, à son tour, crée de l'inflation, et incite les détenteurs de capitaux à aller voir ailleurs pour y trouver des occasions d'investissement moins chères. C'est ainsi, par ce double mécanisme, que le système s'auto-équilibre, sans que l'Etat ait besoin de s'en mêler.
Depuis qu'en 1973 les Etats-Unis ont définitivement tourné le dos à l'étalon-or et abandonné le régime de Bretton Woods, les deux parties ne cessent de s'affronter. En position de défense on trouve quasiment tous les keynésiens qui expliquent que revenir à l'étalon-or traditionnel ramènerait tous les maux de la déflation – une entrave majeure à la croissance et à la prospérité économique. En position d'attaque se trouvent au contraire les disciples d'Hayek pour qui c'est l'Etat qui est toujours la cause de tous nos maux économiques et sociaux.
Des deux adversaires, lequel a raison ?
En fait, les deux à la fois. Ou, plutôt, il vaudrait mieux dire que chacun a un peu raison et en même temps un peu tort, dans la mesure où, quelle que soit la solution qui prévaut, cela vaut toujours mieux que le chaos monétaire et l'anarchie.
Des économistes de la Banque d'Angleterre ont récemment entrepris de comparer les résultats économiques associés à chacun de ces régimes monétaires depuis le début du 20ème siècle. Le tableau ci-dessous montre que le taux de croissance moyen enregistré sous le régime Bretton Woods fut le double de celui de l'époque de l'Etalon or, et 100 points de base au dessus de la performance du système actuel . Quant à l'inflation, l'étalon-or bat tous les autres systèmes, tant Bretton-Woods que le régime actuel, et de très loin.

Ceci dit, là où les enseignements sont particulièrement intéressants, c'est lorsque les auteurs de l'étude s'intéressent à l'effet de chaque régime sur le rythme des crises monétaires. Leurs travaux révèlent en effet que tant l'Etalon-or que Betton-Woods étaient, de ce point de vue, infiniment supérieurs au système actuel. A l'époque de Bretton-Woods, on a enregistré en moyenne 0,1 crise bancaire par an. Depuis 1972, nous en comptons en moyenne 2,6. La même chose pour les crises monétaires. Pendant toute la période de l'Etalon-or, le monde a vécu avec 0,6 crises monétaires par an en moyenne; chiffre qu'il faut comparer aux 3,6 que nous avons connu depuis 1972. De ce point de vue, ainsi que le montre le tableau ci-dessous, le système actuel est clairement le pire de tous.

Si l'on peut faire confiance à l'étude de la Banque d'Angleterre – et il n'y a pas de raison d'en douter -, alors, l'évidence qui s'impose est que notre système monétaire international actuel est en pleine faillite.
Certains conclueront que le système keynésien de Bretton-Woods était peut-être meilleur que l'Etalon-or à la Hayek.
Mais la seule chose dont nous soyons sûrs était que, chacun ayant ses propres avantages et ses propres faiblesses, il y a toutes chances pour que le débat ne s'arrête jamais. Grâce à cette étude, nous disposons cependant, aujourd'hui, de faits concrets et réels sur la base desquels on peut discuter.

Article de John Maxfield publié sur le site The Motley Fool sous le titre "Are Goldbugs Crazy", en date du 24 janvier 2012. Nousdevons à Jerry O'Driscoll, du Cato Institute, d'avoir attiré notre attention dessus. Traduction d'Henri Lepage
Commentaires
Les américains ne permettront jamais à un pays de créer une monnaie basée sur l'or. Ils ont tué Kadhafi parce qu'il avait créé le dinar or :
http://www.youtube.com/watch?v=FA2O...
C'est un peu rapide de dire que Hayek était partisan de l'étalon-or. C'était vrai au début, mais il a ensuite proposé la libre concurrence entre monnaies, tout en pronostiquant que cette concurrence conduirait à un petit nombre de monnaies, mais certainement pas une seule, toutes probablement liées à des ressources naturelles rares, mais pas nécessairement à l'or. Voir :
http://blog.turgot.org/index.php?po...
http://blog.turgot.org/index.php?po...
Pour Mises, c'est moins clair. Certes, il est un avocat de l'étalon-or (ou plutôt de la monnaie-or), mais principalement parce qu'il pense que c'est le résultat du libre choix des acteurs. Autrement dit, ce qui est fondamental, c'est la liberté monétaire, l'étalon-or n'ayant été que la conséquence. A ma connaissance il n'a jamais examiné sérieusement la possibilité concrète de monnaies concurrentes, même s'il écrit dans The theory of money and credit "The theory of money must take into consideration all that is implied in the functioning of several kinds of money side by side.". Je suis personnellement persuadé que s'il avait pris le soin d'y réfléchir plus avant, il aurait abouti à la même position que Hayek: libre concurrence entre monnaies, et que la ou les meilleures gagnent, or ou pas..
Bonjour Gérard,
vous avez raison, mais l'auteur de l'article n'a pas tort non plus. Hayek n'est venu à la vision que vous décrivez que relativement tard dans sa vie. Les deux affirmations ne sont pas incompatibles. A l'époque où je suis entré à la Société du Mont Pèlerin (1978), et où les débats sur le système monétaire international faisaient rage, au sein de la Société, Hayek se classait clairement dans le camp de ceux qui défendaient l'étalon-or, par opposition à l'autre camp des libéraux qui suivaient Friedman et les monétaristes.
Par ailleurs, on peut légitimement penser qu'une libre concurrence des monnaies déboucherait, au bout d'un certain temps (peut-être beaucoup de temps) sur la reconstitution d'un étalon-or mondial. C'est ce que pense par exemple Selgin, bien qu'il reste relativement prudent sur ce point en précisant que ce n'est pas nécessaire.
Enfin le débat sur ce que serait "le meilleur régime monétaire" possible est différent de la simple interrogation sur la façon dont les différents régimes monétaires que le monde vient de connaître depuis le 19ème siècle se comparent quant aux résultats et performances économiques. De ce point de vue l'étude de la Banque d'Angleterre est intéressante à connaître.
j'ai une question prosaïque, compte tenu de l'importance des transactions monétaires par jour quelle valeur devrait avoir l'or pour redevenir l'étalon mondial?
@Henry Lepage
D'accord sur tout ça, mais je pense
1. qu'il ne faut pas laisser croire que "Autrichien" et "partisan de l'étalon-or" sont synonymes.
2. qu'il faut bien distinguer entre préconiser l'étalon-or et préconiser la liberté monétaire, même si on pense que la liberté monétaire conduirait à l'étalon-or, ce dont tout le monde n'est pas convaincu
hou hou yatikekun? ou ma question est tellement stupide qu'elle mérite le dédain? svp les spécialistes faites nous du concret
@konebien
le calcul a été souvent fait. Je ne me souviens plus de la réponse.
peut-être apparaît-elle dans ce texte : http://blog.turgot.org/index.php?po...
Sinon il faut demande à Philippe Simonnot : philippe.simonnot@wanadoo.fr
à Georges Lane :georges.lane@wanadoo.fr
ou à Pascal Dray : pascaldray@gmail.com
@Gérard Dréan
Vous avez raison. Mais dans les années 70, si je me souvient bien, époque où j'ai découvert la littérature libertarienne et "autrichienne", ils étaient tous étalon-or, on ne parlait pas encore du tout de concurrence des monnaies. De fait le mouvement libertarien a été originellement lançé par des gens qui faisaient campagne pour l'étalon-or, et qui, par exemple, ont financé Reason. L'or était le thème dominant de leur magazine.
Qu'est-ce que la monnaie? la représentation quantitive de la valeur d'un bien.
Et qu'est-ce qu'un bien? Une somme composée de matériaux et de services qui les transforment. Les deux pouvant aller jusqu'à zéro (un terrain nu ne comporte aucun service, une coupe de cheveux aucun bien).
Si la valeur d'un bien est équivalente à "A", le matériel utilisé pour le créé à "B" et le travail pour le réaliser à "C": A = B + C
Etant dans un monde fini, on peut appliquer l'étalon or pour "B", mais pas pour "C" qui ne dépend que du travail effectué.
Alors pourquoi ne pas avoir deux monnaies ? Une pour "B" avec étalon or, et une fiduciaire pour "C" ? Avec un taux de change fluctuant ?
@LeMarquis
Houlà ! Va falloir ressortir les bouquins d'économie !
La monnaie est un instrument d'échange indirect, « un moyen d’échange pour ceux qui veulent le détenir jusqu’à ce qu’ils souhaitent acheter un équivalent de ce qu’ils ont fourni à d’autres » (Hayek)
Vous vous voyez, quand vous achetez un bifteck, payer la viande avec une monnaie et le travail du boucher avec une autre ?
@LeMarquis
la meilleure réponse à votre question "qu'est-ce que la monnaie ?" , celle que je vous conseille, est contenue dans la vidéo de la conférence de F. Guillaumat et G.Lane du 11 février 2010 - http://blog.turgot.org/index.php?po... - et dans le texte qui en a été tiré par F.Guillaumat en date du 7 aoùt 2010 - http://blog.turgot.org/index.php?au... .
La valeur de la monnaie n'est pas déterminée par la valeur du bien qui sert de monnaie mais par la valeur du service que rend l'utilisation de ce bien comme monnaie à ses utilisateurs (réduction des coûts de transaction de l'échange).
Une précision et une question sur cet article :
1. Hayek n'était pas un dogmatique de l'or mais il a toujours cherché à affranchir la monnaie de la tutelle d'Etat (pour lui, cette tutelle est le fléau socialiste n°1). Il a par exemple recommandé un étalon monétaire composé de 24 métaux (de mémoire), l'or lui semblant excessivement rigide.
2. je suis frappé, dans les chiffres qui sont donnés, de voir que l'étalon-or est le seul système dans lequel l'inflation est inférieure à la croissance. Or, n'y a t-il pas décroissance en monnaie constante dès lors que l'inflation excède le taux de croissance ?
L'opinion de Hayek sur la monnaie est résumée dans cette phrase dont je ne retrouve pas les termes exacts ni la date, où il dit "tant que la monnaie est entre les mains de l'Etat, le mieux est l'étalon-or, mais la libre concurrence pourrait faire beaucoup mieux". Je crois que cette phrase est antérieure à 'The denationalization of money", où il développe pour la première fois la thèse des monnaies concurrentes.
pas trouvé réponse précise à ma question mais ai trouvé ceci
http://revolution-monetaire.blogspo...
qui me parait pertinent
@konebien:
Un essai long et assez ardu a été publié par Paul Brodsky sur le blog de Barry Ritholtz.
http://www.ritholtz.com/blog/2010/0...
Pour une monétisation sans biais, ils calculent un cours entre 6000 $ et 8000$ , mais ils pensent qu'en admettant une période initialement inflationniste, 3000$ est une bonne cible.
Je copie colle l'extrait pertinent:
The pragmatic solution would be to formally devalue, and peg, the US dollar to gold.
It would work like this: The Fed would monetize gold at a substantial premium to its current nominal price. As we quantified through the SGP (the Shadow Gold Price, which uses the Bretton Woods monetary discipline to value paper money to gold), the gold price peg would have to approximate $6000/oz to remediate all past monetary inflation. (Since this discussion in July 2009, that price has risen to about $8,000/oz.) We doubt this would occur. It would be more likely that the Fed would announce a public tender for privately held gold at, say, $3000/oz. Any gold tendered would be funded with the creation of new Federal Reserve Notes.
While this would be massively inflationary it would also be discrete in its application. In other words, once the Fed acquired enough gold from the free market at $3,000/oz, a gold price peg for the dollar could be established and maintained. The solvency of the banking system would be reestablished by such measures, as most assets would appreciate in nominal dollar terms to the point that loan books, etc. would once again be fully-secured.
The positive consequences of formally devaluing and pegging the dollar to gold would be obvious: the burden of repaying public and private sector debt would be inflated away versus the higher nominal revenues, wages and public tax receipts, and by pegging it to gold the US dollar would again gain credibility in the world – and probably increase its reserve status.
The negative consequences would be that dollar holders and creditors (bond investors and banks holding debt as their assets) would find the value of their cash/assets diminish substantially in real terms. Pension funds, bond funds and banks would be hurt.
So what? It is happening anyway, only more slowly.
In Gold we Trust
A l'instar de wanq, je constate que dans le tableau comparatif des systèmes monétaires publié dans l'article, la croissance est nettement plus forte que l'inflation pour l'étalon or, alors que c'est le contraire pour les deux autres systèmes monétaires.
On pourrait en déduire que le système étalon-or améliore le pouvoir d'achat du citoyen.
Cependant, peut-être doit-on se placer dans le contexte géopolitique ?
Lisez Antal Fekete, vous aurez les réponses à vos questions.
Je pense que la vraie "fracture" entre libéraux concernant la monnaie est celle de la question du système de réserves fractionnaires dans un système de free banking.
Tous les libéraux sont en effet d'accord pour dire que ce système est une aberration économique dans un contexte de monopole monétaire étatique, mais dans le cas d'un système de free banking, la question se pose.
Vous savez peut être que le professeur Fekete cité un peu plus haut a été salué sur le site zerohedge comme un véritable prophète il y a à peine quelques jours ! En effet sa vision de la monnaie papier, en dehors de tout référenciel tel que nous le connaissons depuis ce fameux jour de 1971, entraine effectivement les problème décrit par Fekete point par point il y a déja plus de 15 ans. Chapeau bas Er Professor !