"Laissez-nous faire !"

Le Figaro : L’impopularité de l’éxecutif est historique, la jacquerie fiscale se propage, le chômage est au plus haut. Vit-on une crise de confiance généralisée ? Alain Madelin à l'Institut Turgot

Alain Madelin : Nous sommes entrés dans des temps révolutionnaires. La révolte des bretons contre les taxes qu’on veut imposer sur leurs routes et les frondes qu’elle a libérées en sont le signe avant-coureur. Le pouvoir d’ailleurs ne s’y est pas trompé. Pour reprendre le contrôle d’une situation qui lui échappe, voici qu’il annonce précipitamment une remise à plat de notre fiscalité en tentant de canaliser le débat entre les partenaires sociaux et les parlementaires.

L.F: En quoi le mouvement social des bonnets rouges se distingue-t-il de ceux que nous vivons périodiquement depuis des décennies en France?

A.M: Cette révolte transcende les vieux clivages, droite et gauche, exploités et exploiteurs. Elle échappe aux syndicats et aux professionnels de la révolution. On y retrouve pêle-mêle des entrepreneurs, des salariés, des chômeurs, des agriculteurs et des artisans. Tous unis dans un nouveau mot d’ordre proclamé par presque tous les leaders du mouvement breton : «Nous voulons reprendre nos affaires en main ». «Nous en avons assez des taxes qui nous étouffent, des règlements qui nous entravent. Laissez nous faire et nous créeront les emplois qui nous manquent ». Et ils ont raison. Imaginez que l’on puisse donner à la Bretagne la fiscalité de la Grande-Bretagne…

Les bonnets rouges ont ainsi retrouvé non seulement le couvre-chef de leur tragique révolte fiscale de 1675 mais aussi la réponse que fit un marchand malouin, François Le Gendre, à qui Colbert demandait ce que l’Etat devait faire, et qui répondit tout simplement : « laissez-nous faire ».

C’est cette formule qui deviendra le célèbre « laissez faire, laissez passer », une exigence de liberté, face au poids des impôts, aux règlementations étouffantes des corporations et des manufactures, aux privilèges de l’Ancien Régime, qui va conduire à la Révolution française, à la proclamation des Droits de l’Homme et à la Liberté du commerce et de l’industrie.

L.F:«Laissez- nous faire» , c’est un peu court comme programme?

A.M : Au contraire, ce «Laissez-nous faire », constitue une offre politique nouvelle venue des profondeurs du pays, face au constat de l’impuissance politique des gouvernements.

Après avoir épuisé toutes les politiques étatistes possibles, ce « laissez nous faire » ouvre la porte d’une autre politique, celle de plus grandes libertés d’agir et de choisir, qu’à contre-courant de nos principaux partenaires européens, les politiques ont jusqu’à présent refusé aux français.

Il peut se décliner à l’infini : laissez faire les entrepreneurs, laissez vivre les auto-entrepreneurs ; laissez aux français une part plus grande du fruit de leur travail; laissez travailler les français, même le dimanche s’ils le veulent; laissez-les s’organiser dans l’entreprise; laissez les choisir l’âge de leur retraite; laissez faire les collectivités locales et les associations … Ce « laissez-nous faire » signe une rupture avec tout un système de pouvoir et de décision aujourdhui usé. Celui qui; de la droite à la gauche, du centre aux extrêmes, invite les français à faire confiance à l’Etat, à « toujours plus» d’Etat. Or, comme l’avait dit avec sagesse Lionel Jospin « l’État ne peut pas tout ».

La révolution que suggèrent les « bonnets rouges », c’est un renversement de perspective : passer de la confiance en l’Etat à un Etat qui fait confiance.

Plus que l’Etat, c’est l’impôt qui est en cause…

Ce qui est en cause d’abord, c’est la dépense publique. La fuite en avant dans le « toujours plus » de dépenses publiques n’est plus possible et, bon gré, mal gré, le gouvernement doit assumer cette exigence de réduction des déficits. Ce qu’il a fait dans un premier temps, en poursuivant les hausses d’impôts de ces prédécesseurs. Mais, il faut bien constater quetrop d’impôt étouffe la croissance, mine les recettes fiscales et ruine la confiance. Au point que le gouvernement se doit d’annoncer maintenant la « pause fiscale ».

Mais cela ne saurait suffire. Sans forte croissance, nos difficultés et notre dette ne feront qu’augmenter.

L.F : Où trouver de la croissance quand tous les voyants sont au rouge?

A.M : Nous sommes au pied d’un Himalaya de progrès scientifique et technique (nanotechnologies, biologique et génétique, nouvelles énergies…) et nous n’avons progressé que de quelques mètres. La croissance, c’est l’invention de nouveaux produits, de nouveaux services, de nouveaux emplois, de nouvelles façons de fabriquer ou de vendre sur de nouveaux marchés. Et la compétitivité d’un pays, c’est à la fois la compétitivité de ses entreprises et celle de son Etat.

Or, si l’Etat vit au-dessus des moyens des français, les français produisent en dessous de leur capacité. Et si notre dépense publique est trop élevée, des gains de productivité et d’efficacité considérables sont possibles. A la différence d’autres pays, nous avons des marges d’action considérables pour doper la croissance et la compétitivité. Malheureusement, on se trompe collectivement de politique économique.

De la gauche à la droite en passant par le patronat, le remède est peu ou prou le même : «couper dans le coût du travail, couper dans les dépenses ».

L.F : Certes, mais y-a-t-il un autre remède?

A.M : Tout se passe comme si nous avions choisi, sans le dire, la voie de la dévaluation interne à l’instar de la Grèce, du Portugal ou de l’Espagne, pour sortir de la crise. Faute de pouvoir dévaluer – euro oblige -, il reste à faire baisser notre coût du travail pour retrouver la compétitivité. Bref, il s’agit de faire payer au salarié une part du coût de son travail en tant que consommateur, que ce soit au travers de la TVA sociale hier, ou du Crédit Impôt-Compétitivité-Emploi aujourdhui.

Or, sans baisse de la dépense sociale, le rendement économique de telles manipulations fiscales est dérisoire : une baisse de 1 ou 2% sur le prix d’un produit industriel.

On invoque la compétitivité ou la lutte contre les délocalisations mais les grands bénéficiaires sont la grande distribution, les banques ou la Poste. Pour être efficace, sans doute faudrait-il pouvoir comme le patronat le réclame, transférer 50 milliards de plus, c’est-à-dire l’équivalent de 7 à 8 points de TVA!

A la recherche de la compétitivité par la baisse des coûts, désespérante et politiquement explosive, il faut préférer la compétitivité par le haut, par l’innovation et l’investissement.

L.F: Quelles solutions préconisez- vous?

A.M : La croissance, c’est le mélange du capital, du talent et de la confiance. Il nous faut une fiscalité résolument pro-talent et pro-capital, à l’inverse de ce que fait l’actuel gouvernement et de ce qu’avaient aussi largement engagé ses prédécesseurs. Le talent doit être récompensé, le capital doit être encouragé.

Dans la fabrication de la croissance, le comportement marginal des acteurs économiques les plus créatifs et les plus entreprenants est décisif.

Sur 10 000 euros de revenu supplémentaires par exemple, ce qui compte en terme d’incitation, c’est ce qui reste effectivement dans la poche après paiement des impôts et des cotisations sociales.

Or, avec le cumul de notre fiscalité marginale sur le revenu et les cotisations sociales déplafonnées (qui constituent des impôts de solidarité supplémentaires), cette taxation marginale est d’ores-et-déjà supérieure à 75% ! Je rappelle que les cotisations sociales sont plafonnées autour de 50 000 euros de revenu annuel en Allemagne. Nous avons aussi le record du monde de la taxation marginale des talents, ce qui est une faute majeure dans le nouveau monde de la créativité.

L.F: On revient donc au problème fiscal..

A.M: Aucune croissance durable ne sera possible sans le retour à une fiscalité compétitive sur le capital productif.

La mise en oeuvre du slogan « taxer le capital comme le travail » populaire à gauche comme à droite est une profonde erreur économique. Il est absurde d’opposer le capital et le travail. C’est le niveau du capital qui détermine le niveau des salaires. Non seulement au sein d’une entreprise mais aussi pour un pays.

C’est le niveau du capital en France qui fait que le coût d’une coupe de cheveux à Paris est supérieur à celui de Dakar, même si la productivité est la même. De plus, le capital est un revenu du travail épargné qui a déjà payé l’impôt et qui va encore en supporter bien d’autres lorsqu’il est investi dans une activité économique. Et le capital est internationalement mobile…

L.F : On est donc très loin des pistes proposées par Jean-Marc Ayrault dans la remise à plat de la fiscalité ?

A.M : Si j’ai bien compris, la grande idée de cette remise à plat serait une fusion de la CSG et de l’impôt sur le revenu avec pour objectif de rendre la CSG progressive.

Passons sur la faisabilité d’une telle réforme. L’idée d’aggraver encore la taxation marginale record de nos talents est une absurdité qui révèle une ignorance abyssale du fonctionnement de l’économie. Cette perspective ne peut qu’aggraver encore la défiance et pousser à l’exil.

Qu’on ne dise pas que la progressivité, c’est la justice. La justice sociale, aujourd’hui plus que jamais, c’est la croissance. Car la croissance est la seule vraie réponse à la précarité, au chômage, à l’angoisse de nombre de français devant des fins de mois de plus en plus difficiles. Nous devons avoir une fiscalité compétitive et non punitive, résolument pro-croissance.

J’attends d’un Président «normal» qu’il fixe le cap d’une « fiscalité normale ».C’est-à-dire – même si je serais personnellement plus ambitieux – une fiscalité alignée sur les Etats européens nordiques qui, comme la France, ont un fort taux de dépenses publiques et sociales.

L.F : Quel peut être aujourd’hui l’objectif d’une vraie réforme fiscale?

A.M : Les marges de manoeuvre pour une décrue fiscale existent. D’un côté, on prélève beaucoup et même trop. De l’autre, on subventionne massivement, sans doute trop.Si nous sommes un pays aux prélèvements record, nous sommes aussi celui des aides records à l’économie et aux entreprises : plus de 120 milliards. C’est-à-dire davantage que l’addition de l’impôt sur les sociétés, de l’impôt sur le revenu, et des charges sociales sur la famille! Bien sûr, tout ne peut pas être déployé, mais un grand troc favorable à la croissance et à l’initiative est possible : « Echange réduction de subvention contre réduction d’impôts et davantage de libertés ».

L.F : Cela exige une transformation profonde de l’Etat

A.M : Oui, mais la stratégie des coupes budgétaires n’est pas la bonne. L’efficacité de la dépense publique passe par une remise à plat des fonctions de l’Etat. L’Etat doit cesser de vouloir tout faire, il doit « laissez faire », permettre de faire.

Beaucoup de missions d’intérêt général pourraient être déléguées, concédées, ouvertes à l’initiative privée, associative, et au partenariat. Dans la santé, l’éducation, la formation professionnelle, l’hébergement d’urgence, les crèches familiales, la réinsertion, la création d’activités dans les quartiers difficiles… libérons les énergies et les talents, innovons, expérimentons.

A côté de la loi, laissons une large part au contrat, pour moderniser notamment notre droit du travail comme s’y était d’ailleurs engagé François Hollande. « Tout ce que les citoyens sont capables de faire, il faut leur laisser faire », disait déjà Abraham Lincoln.

L.F : Quels conseils donneriez-vous à François Hollande?

A.M : Le mouvement de révolte, initié par les bonnets rouges, peut sans doute être détourné, récupéré, partiellement calmé par de généreuses promesses. Pourtant le Président de la République serait bien avisé d’entendre le message profond du pays. Je rêve qu’il puisse devenir, dans un grand élan fédérateur, un Président qui nous dirait qu’après avoir engagé la remise en ordre des finances publiques, le moment est venu de « mettre la France en mouvement », selon une formule heureuse de sa campagne présidentielle.

L.F: Et à l’opposition?

A.M : Elle aurait tout à gagner à se souvenir qu’elle fut partiellement hier libérale et à renoncer à cette posture de droite décomplexée à la remorque des thèmes protectionnistes et étatistes du Front National.

Mais si les politiques devaient laisser orphelin ce « laissez nous faire », je suis certain qu’il se trouvera des énergies alternatives pour construire cette nouvelle offre politique dont la France a besoin.

Il serait d’ailleurs désespérant que l’espace de l’élection européenne, qui par nature permet d’élargir les choix offerts aux électeurs, soit exclusivement occupé par des partis qui vont soit proposer, pour les uns, une fuite en avant dans un super Etat européen, soit, pour les autres, le repli sur un Etat protecteur. Car ce choix de confiance dans la liberté, s’il est encore orphelin en France, est présent partout en Europe. Il s’illustre dans bien des réformes dont nous pouvons nous inspirer. Il se devrait d’être offert aux français.

Interview initialement parue dans Le Figaro du 29 novembre 2013 Trait.jpg