Pour comprendre la stratégie utilisée par Hollande pour relever ce défi, une analyse attentive de la distribution des votes aux dernières élections régionales et dans les intentions de votes aux prochaines élections présidentielles est particulièrement utile.

Distribution des votes multimodale contre unimodale

Pourquoi analyser la distribution des votes ? La raison en est simple : la façon dont la vie politique d’une nation se développe est décrite par la distribution des votes le long d’un axe gauche-droite mesurant les préférences politiques. Les caractéristiques de cette distribution, symétrie ou asymétrie, uni modalité ou multi modalité, hauteur des modes et emplacement de la médiane jouent un rôle essentiel dans la stratégie à suivre pour emporter le vote de ce que l’on appelle l’électeur médian; un personnage inconnu dont les préférences sont telles que sans lui le parti qui ne l’a pas dans son camp perd les élections. Or pour gagner des élections, en termes de suffrages exprimés, pour les présidentielles, il faut gagner 50% des votes plus un; à savoir notre électeur dit médian puisqu’il se localise sur l’axe gauche-droite des préférences en totalisant 50% des votes cumulés à partir de l’origine de l’axe gauche-droite plus son vote pivot.

On déduit de cette distribution des votes trois leçons élémentaires :1) l’électeur médian 1 dicte le programme politique que le vainqueur promet d’appliquer ; 2) la multi modalité ou l’uni modalité de la distribution et 3) le type de scrutin adopté, majorité simple (à un ou deux tours) ou proportionnel intégral2 décident des stratégies à mener pour emporter les élections. Nous pouvons, avec l’aide de ces trois principes, porter un jugement sur l’idée de former une grande coalition entre l’aile droite du parti Socialiste et le parti du centre et l’aile gauche du parti Les Républicains. Une telle recomposition du paysage politique est envisagée par le gouvernement et certains membres de l’opposition.

Commençons par observer la distribution des votes. La figure 1 ci-dessous3présente, en bleu, la distribution des votes, France entière, aux élections régionales de décembre 2015 et en orange celle d’un sondage instantané sur les intentions de votes aux présidentielles de 2017 tirée du sondage TNS Sofres-OnePoint de décembre 2015. Pour ce faire, nous avons décrit le paysage politique français en effectuant un découpage en cinq blocs : l’extrême gauche, la gauche, le centre, la droite et enfin l’extrême droite. Dans chaque bloc nous avons classé les partis en fonction de leurs préférences politiques telles qu’elles sont perçues par les personnes en charge de présenter les résultats des élections sur le site du gouvernement. Nous avons simplement regroupé, tant faire se peut, les petites listes avec les formations adjacentes.

Figure 1 Distribution des votes France entière décembre 20154

Concentrons-nous d’abord sur la forme des deux distributions des votes.

Aux régionales le pourcentage de votes de l’extrême gauche avoisine 13,11% (contre 16% dans le sondage) des suffrages exprimés (nous avons inclus les verts dans l’extrême gauche), l’Union de la gauche capture 23,12% des votes (contre 19% dans le sondage), et le centre gauche 4,56% des votes (contre 10,5% dans le sondage) %.  A droite, l’Union du centre droit et du parti Les Républicains (LR) capturent 26,71% des suffrages exprimés (au lieu de 24% dans le sondage), les divers droites[5] font le score le plus faible avec 3,81% (au lieu de 4% dans le sondage), enfin le Front National sort vainqueur de ce premier tour avec 28,55% des votes au lieu de 26% dans le sondage). Dans un cas comme dans l’autre le Front National arrive en tête au premier tour.

La caractéristique majeure de ces deux distributions des votes est la multi modalité. On repère trois modes (les trois bosses de la courbe en trait plein) : gauche, droite et extrême droite. La courbe en trait plein décrit fictivement cette distribution multi modale. Compte tenu de la similarité des deux distributions, nous appuierons notre raisonnement sur les résultats du premier tour des élections régionales.

L'équation de la grande recomposition sociale-démocrate au centre

Une distribution multi modale contraste singulièrement avec une distribution traditionnelle en traits discontinus, uni modale et symétrique (Courbe Gaussienne) et une médiane qui s’identifie au mode. Dans la distribution observée, l’électeur médian (50% des votes plus une voix) se situe sur l’aile droite de la coalition entre l’UDI et le LR. La droite, en effet, totalise 59 % des votes contre 41% à la gauche. L’électeur médian est à 9 % du candidat de gauche. La théorie de l’électeur médian dans sa version élémentaire nous enseigne que les partis politiques qui désirent gouverner doivent nécessairement capturer 50% des votes, plus un vote supplémentaire, pour emporter l’élection. Sur cette base, et à 14 mois des élections présidentielles, il manque 9,21% de votes plus 1 au candidat de gauche pour l’emporter. 31,89% au candidat d’extrême gauche pour avoir une chance un jour de gouverner le pays. Le candidat du Front National, quant à lui, doit capter : 21,45% des votes plus 1 pour être vainqueur dès le premier tour.

Les Républicains, par définition de leur localisation sur l’électeur médian, devrait emporter les élections présidentielles si la totalité des électeurs à l’extrême droite reportent leur vote sur le candidat le plus proche de leur préférences politiques5par opposition au candidat du camp de gauche que l’on suppose être François Hollande. Or, selon cette distribution des intentions de votes à la présidentielle de 2017, le candidat d’extrême droite, comme en 2002, affrontera au second tour le candidat de droite. Ce n’est pas un paradoxe car le type de scrutin adopté impose ou bien d’obtenir 50% des votes plus un au premier tour, ou bien d’être parmi les deux meilleurs scores du premier tour pour pouvoir rester en piste au second tour. C’est là, où la « hauteur » des modes, dans la distribution des votes, joue un rôle important. La gauche se trouve exclue du second tour parce que les deux modes dominants sont à droite et dépassent de manière significative le score du parti Socialiste. Dans un an, si cette distribution est toujours la même, le scénario des régionales se reproduira. Le candidat de l’extrême droite perdra au second tour la présidentielle puisque la discipline des électeurs de gauche est telle qu’ils reportent leurs votes au second tour sur le candidat adjacent le plus proche qui sera nécessairement le candidat du parti de droite6

Maintenant imaginez-vous à la place de Hollande ou de Marine Le Pen. Quelle stratégie l’un et l’autre doivent-ils adopter pour emporter l’élection présidentielle de 2017 si l’on conserve le mode de scrutin majoritaire à deux tours7?

Une des solutions consiste à créer un grand parti du centre qui permettrait de fragmenter l'aile gauche du parti Les Républicains (L.R.) et à faire en sorte que le FN capture une fraction de l’aile droite du parti LR. Privé des électeurs localisés sur ces deux ailes, la hauteur du mode du candidat du parti Les Républicains choisi pour participer à cette compétition diminue et il se retrouve en troisième position au premier tour. Hollande se retrouve face à Marine Le Pen. En agitant, avec la complicité des Médias, comme d’habitude depuis 1986, le chiffon rouge du FN, Hollande pense emporter les élections. C’est une des stratégies qui peut être employée par le candidat sortant pour emporter les élections présidentielles. Que vaut -elle ?

Dans un scrutin majoritaire à un tour ou deux tours et une distribution des votes multi modale, une telle stratégie est risquée. Les partisans d’un grand parti social-démocrate entre la droite de la gauche et la gauche de la droite mettent en avant un sondage d’opinion où 70% de français souhaite une telle alliance. Ils ont tort de s’y fier. Les électeurs qui souhaitent une telle alliance commettent un contresens sur le fonctionnement de notre vie politique en présence d’une distribution multimodale des votes et un scrutin majoritaire à deux tours. La distribution multi modale actuelle des votes est le produit de leurs préférences politiques. Elle traduit une absence de consensus sur les politiques à adopter. Sinon la distribution serait uni modale et centrée sur la médiane. De cette absence de consensus dans les préférences des électeurs, un système de partis multiples émerge. Il génère une instabilité politique fondamentale car tout parti politique au pouvoir qui gouverne est minoritaire et pratique des politiques rejetées par une majorité de la population. Les institutions de la Vème République en concentrant des pouvoirs hors du commun dans les mains d’un clan souvent lui-même minoritaire dans son propre parti, s’efforcent de contenir cette instabilité fondamentale qui résulte d’une distribution multi modale, c’est-à-dire d’une absence totale de consensus entre les électeurs sur la façon de vivre ensemble8. Cette configuration institutionnelle empêche fondamentalement les électeurs de résoudre leurs tensions spontanément en choisissant un régime politique qui les apaisent au lieu de les exacerber. Mais les grands choix institutionnels ne sont pas dans leurs mains mais dans celles des hommes politiques qui eux suivent leur intérêt personnel qui est la soif de pouvoir9.

Le drame d’une distribution multi modale, contrairement à une distribution normale, réside dans le phénomène suivant : tout déplacement du programme politique vers l’électeur médian n’assure plus avec certitude un gain positif en termes de votes car il faut d’abord perdre des électeurs en descendant de sa colline, en espérant ne pas voir toute sa base électorale se déplacer sur le parti adjacent à sa gauche, pour ensuite regagner des votes en remontant la colline du parti adjacent à sa droite. Ce que l’on gagne d’un côté en direction de l’électeur médian, on peut le perdre de l’autre. Prenons l’exemple suivant.

Imaginons un déplacement du programme de la gauche vers la droite, avec le pacte républicain, pour séduire le centre et la partie gauche de l’union de la droite (Bayrou, UDI)10  et créer un grand parti social-démocrate qui rapporte des votes sur sa droite en promettant un poste de premier ministre à l’un ou l’autre. Cette recomposition du paysage politique avec un parti social-démocrate qui associe l’aile droit du PS (Valls -DSK-Baylet) avec le centre de Bayrou n’est pas suffisant. Il faut faire une alliance avec l’aile gauche des LR (axe Bayrou-UDI-Le Maire). Pourquoi en est-il ainsi ? Souvenons-nous des primaires socialistes de 2011, la figure 2 suivante représente la distribution des votes du parti socialiste (sans DSK).

Figure 2 Distribution des votes aux primaires socialistes de 2011

L’aile droite du PS avec Valls (5,63% des votes) et Baylet (0,64% des votes) a obtenu un score de 6,27% des votes. L’électeur médian du parti socialiste est localisé sur François Hollande. Le centre gauche et le camp de droite du parti totalise 52% des votes. En revanche, le camp de gauche avec Martine Aubry et Montebourg totalise le complément : 48% des votes11. Les intentions de votes à la prochaine élection présidentielle de 2017 prédisent un score de 19% des votes pour le PS. Si la création d’un Parti Social-Démocrate (PSD), alliant en gros la moitié du PS avec le centre incarné par Bayrou entraine la scission du parti,  la moitié de ces votes (9,5%) se reporte sur le Front de Gauche qui totalise dans ce sondage 16% des intentions de votes. 9,5% +16% font 25,5% des votes pour le FG. A l’autre moitié du PS, 9,5% des votes, on ajoute les 10,5% des intentions de votes pour Bayrou, soit un parti social- démocrate qui ne capitalise que 20% des votes. Sans l’extension de ce nouveau parti à l’aile gauche du LR, le candidat du Front de Gauche, Mélenchon, est au second tour pour affronter le candidat de droite ou d’extrême droite. François Hollande doit donc capturer au moins 7% des votes au-delà de François Bayrou sur l’aile gauche du LR. Comment gagner ces électeurs et les hommes politiques qui les représentent ? C’est tout l’art de la politique. Hollande peut faire des promesses de postes gouvernementaux dans la nouvelle majorité présidentielle aux hommes politiques de l’aile gauche LR. Un homme politique est toujours achetable, mais les électeurs, c’est sans doute plus difficile. Ils ne suivent pas toujours les mots d’ordre de leur représentant et les rivaux de l’aile gauche du LR peuvent ostraciser celui qui aurait été séduit par les sirènes de Hollande, comme Bayrou l’a appris à ces dépens en 2007. Si le programme politique proposé par le PSD (axe Hollande-Valls-Macron) ne diffère pas de celui proposé par l’aile gauche du LR, l’opération peut réussir avec un axe Bayrou-UDI- Bruno Le Maire joignant le PSD, et le LR se trouve privé de 7% de votes. Le score du candidat du LR diminue en passant de 24% à18% et celui du candidat du PSD monte à 27%. Le candidat du PSD (Hollande ?) franchit le premier tour puisque le FG fait 25,5% des votes. L’hypothèse du PSD suppose que cette recomposition à gauche et au centre du paysage politique ne s’arrête pas au camp de gauche et du centre. Or le PSD est-il capable de saisir 7% des votes sur le LR ?

Reportons-nous à un sondage de BVA du 2 novembre 2015 sur les intentions de votes aux primaires à droite en octobre 2016.

La distribution des intentions de votes aux primaires de droite est uni modale. Sur l’aile extrême gauche et gauche du parti LR on dénombre 16% d’électeurs. Nous plaçons les candidats Xavier Bertrand et Nathalie Kosciusko-Morizet à l’extrême gauche du parti, Bruno Le Maire à gauche du parti LR sur la base d’un soutien déclaré par Yves Jego au nom de l’UDI. Hollande peut donc prétendre capter 3,84% (16% des 24% pour le LR) des votes sur cette aile gauche de l’union de la droite. Faisons les comptes de ce grand parti PSD12. Avec le soutien de l’UDI à BLM, le PSD monte à 24% des votes et le LR tombe 20% des votes. Mélenchon fait toujours face à Marine Le Pen. Les 24% du PSD sont insuffisants devant les 25,5% du Front de gauche. Le deuxième tour opposerait toujours Mélenchon à Marine Le Pen et la distribution des votes se retrouve avec une bi modalité aux extrêmes. Hollande doit faire un effort supplémentaire et gagner 2% de votes supplémentaires sur les électeurs du LR pour franchir l’obstacle du FG (option valable seulement si Juppé et Bayrou ensemble rejoignaient le PSD). Cette stratégie semble donc vouée à l’échec.

De son côté, le Front National doit capter, selon les intentions de votes aux présidentielles, 24% des votes plus 1 sur sa gauche. Il lui faut donc absorber d’une part les diverses droites (y compris le parti Debout la France) mais aussi une grande fraction des électeurs du LR, droite populaire ex-réformateurs ou libéraux conservateurs et pour cela modifier son programme politique (en particulier son programme économique) en direction de l’électeur médian pour combler les voix manquantes. Mais l’aile droite du LR ne collecte que 15% des électeurs sur les 24% qui voteraient NS. Soit un total de 3,6% de votes supplémentaires. Elle augmenterait son score à 29,6% des votes et réduirait les LR à un potentiel de votes à 16,4%. La loi d’airain du scrutin majoritaire joue à plein. Tout parti localisé sur l’électeur médian subit l’assaut des deux partis adjacents l’un sur sa droite (le FN) ou et l’autre sur sa gauche (le PSD), le sort du candidat du LR serait alors scellé, il serait exclu du second tour avec un parti réduit aux alentours de 16%.

Le piège du Pacte républicain

La dynamique du scrutin majoritaire ne s’arrête pas là. Le PSD devient le parti centriste proche de l’électeur médian toujours localisé à la hauteur de l’aile droite du LR. Ce parti est appelé à disparaître car il sera absorbé par le PSD sur son aile gauche et par le FN (avec un ralliement de l’aile droite populaire au FN13) sur son aile droite. Reste alors deux partis adjacents : le FN sur la droite avec 30% des votes puis, sur sa gauche, le Front de gauche qui est désormais à 25,5% des votes devant un grand parti social-démocrate avec l’électeur médian dans son camp. Mais nous avons toujours le même problème de multi modalité (trois bosses) et une compétition entre les trois candidats de l’extrême droite, du centre et de l’extrême gauche pour accéder au second tour. Si le FN et le FG rapprochent leur programme politique en rognant sur les ailes gauche et droite du PSD jusqu’au point où le score du candidat du centre descend en dessous des deux candidats extrêmes, on retrouvera une distribution des votes bi modale aux extrêmes, avec un duel au second tour entre Mélenchon et Marine Le Pen. Le pays devient alors ingouvernable parce que les deux partis ont des idéologies totalement opposées. Dans cette spéculation les conditions objectives pour une révolution à la mode française sont présentes. Tout cela fait beaucoup de si…fort heureusement pour les électeurs de la droite conservatrice.

Les hommes politiques ne sont pas ignorants de cette dynamique, mais ils n’ont aucune incitation à changer les règles du jeu tant qu’un pouvoir hors du commun est concentré dans les mains d’un seul homme : le Président de la République. Si le système n’est pas modifié, on en connaît la dynamique, année par année la bi modalité aux extrêmes s’installe.

Que peuvent bien faire les dirigeants du parti Les républicains pour empêcher la disparition de leur parti si une telle formation sur sa gauche se créé ? Sarkozy, qui dirige le parti LR, n’a pas beaucoup d’options. 1) il doit maintenir l’unité du parti,2) placer son programme sur l’aile droite du parti où l’on suppose qu’est situé l’électeur médian (d’où l’importance de ne pas se tromper sur sa localisation : aile droite ou aile gauche du parti),3) éviter des primaires pour ne pas casser à long terme l’unité du parti.

L’unité du parti veut dire un choix clair d’un programme politique qui se différencie nettement de l’axe Hollande-Valls-Macron puis Bayrou -UDI-BLM, mais aussi du FN (et donc du FG). Sous cet angle-là, les primaires à droite sont un désastre14 Pour emporter les primaires chaque candidat de droite doit positionner son programme politique sur l’axe gauche droite de son propre camp et s’il veut l’emporter le situer le plus près possible sur l’électeur médian de son camp tout en différenciant son programme des autres candidats. Cette différenciation des programmes peut créer un trouble chez les électeurs du camp de droite et coûter des voix lors de la présidentielle. Par ailleurs, d’une part, le programme désiré par l’électeur médian de son camp peut être éloigné de l’électeur médian global, rendant ainsi difficile la réalisation des promesses (d’où le sentiment systématique de trahison ressenti par les électeurs à droite comme à gauche quand l’un de ces deux camps accède au pouvoir), et, d’autre part, peut créer une insatisfaction aux extrêmes du parti qui ne verront jamais leur préférences politiques (où celles de leurs électeurs) exaucées. C’est une source’ assurée de dissension dans le parti après l’accession au pouvoir.

Tout cela est connu, il suffit de voir comment Hollande (comme Giscard d’Estaing avant lui) gagne les élections en 2012 en se positionnant (lors de sa campagne) sur l’électeur médian de son camp et, une fois au pouvoir, en pensant déjà à sa réélection pour les échéances présidentielles suivantes, déplace son programme vers l’électeur médian global. Il eut été plus simple que les ténors du parti s’entendent entre eux sur un programme et désignent l’un d’entre eux à se présenter à la candidature en suivant simplement les intentions de votes aux prochaines présidentielles en fonction des préférences exprimées par l’ensemble des français, et non par les militants du parti, avec différents candidats du LR15.

Ces stratégies imposées par la distribution multimodale des votes empoisonnent la vie politique et économique des français depuis les années 1970. On pourrait imaginer d’autres scénarios pour sortir de cette impasse.

Deuxième scénario. Retour au scrutin à la proportionnelle intégrale

 Nous avons raisonné dans la configuration d’un scrutin majoritaire. Un grand parti centriste n’est pas viable avec un scrutin majoritaire, mais avec une configuration où la distribution des votes est uni modale et le scrutin est une proportionnelle intégrale.

Les institutions de la 5ème République ont été créés en réaction à la 4ème République où le scrutin était à la proportionnelle, et le Président sans pouvoir réel était élu par le parlement. Si on introduisait un scrutin proportionnel intégral dans le contexte d’une distribution multimodale des votes, la donne change de manière significative mais à l’encontre du Parti Socialiste qui serait le grand perdant de cette opération. Comme l’électeur médian est à l’aile droite du parti LR, il ne pourrait pas participer à une coalition gouvernementale entre les deux partis dominants. Comme l’électeur médian est celui de l’assemblée nationale, le gouvernement sera à la droite du parti conservateur à condition que la représentation des députés à l’assemblée nationale reflète la distribution des votes du premier tour des régionales. Notre électeur médian est toujours le même, si on suppose qu’à court terme le scrutin proportionnel ne change pas la position de cet électeur médian. S’il est localisé entre le parti Les Républicains et le FN, sur l’aile droite « libérale » du parti de Nicolas Sarkozy, cette aile droite peut jouer un rôle pivot non négligeable pour orienter la politique16. Ils seront faiseurs de Roi17.Dans cette configuration, le parti qui risque le plus de se fragmenter sera le Parti socialiste. Face à une assemblée nationale plus qu’à droite, une cohabitation entre un Président de gauche (comme de droite) sera difficile avec un parlement qui n’est pas à la botte du Président élu. Cependant on peut faire évoluer le système politique français sans être aussi révolutionnaire par exemple en modifiant l’ordre des échéances électorales. On pourrait par exemple, inverser l’ordre des élections avec un scrutin proportionnel intégral pour les législatives et une élection présidentielle au suffrage universel avec un scrutin majoritaire à deux tours, qui aurait lieu après les législatives comme certains le souhaitaient dans le parti de Démocratie Libérale en 2002., On peut aussi suggérer de supprimer l’élection présidentielle au suffrage universel et retourner à un régime parlementaire.

Tous ceux qui militent pour une 6ème République doivent proposer une refonte de nos institutions pour assurer une distribution des votes tendant vers l’uni modalité c’est-à-dire vers un consensus beaucoup plus grand que celui observé dans notre pays; autrement cela ne sert à rien de se lancer dans une réforme institutionnelle de ce type et changer de constitution. La France a connu, faut-il le rappeler, les Déclarations des Droits de l’Homme de 1789, 1793, les Constitutions de 1791, 1793,1795 (an III), 1799 (An VIII), 1802 (An X), 1804 (An XII), la Charte constitutionnelle, 1814,1830, la Constitution Républicaine 1848, les Constitutions de 1852, 1875, 1940,1946, 1958 et ses diverses révisions, 24 au total entre 1962 (élection du Président de la République au suffrage universel),1974, 1999, 2008 !.

A vrai dire avons-nous vraiment besoin d’un Président de la République ? Vraisemblablement non. Ce type d’élection bloque la vie politique et économique du pays, le Président, compte tenu des pouvoirs hors du commun qu’il détient dans ses mains, se croît obligé de se mêler de tout, de compatir à tous les événements dramatiques qui frappent ses concitoyens, fait la guerre comme bon lui semble sans le consentement de ceux qui paient : les contribuables, fait la morale avec un ton de curé des années 1950 etc. Le mieux qu’on puisse lui demander c’est de ne rien faire. Un Roi fainéant est un bon Roi. En fait, on peut vivre facilement sans Président de la République, à la rigueur avec un monarque ou un Président sans pouvoir. Les Australiens ont refusé d’avoir un Président, préférant la Reine d’Angleterre, une étrangère qui ne se mêle pas des affaires australiennes.

Autre scénario : la fragmentation du pays en régions autonomes

Un scrutin majoritaire à deux tours et une élection présidentielle au suffrage universel ont engendré un régime où le pouvoir est concentré tous les 5 ans dans les mains d’un petit clan18du parti politique arrivé en tête. Ce régime politique ne peut pas perdurer. Il n’apaise pas les passions, il les exacerbe. Pour casser cette distribution des votes et donc apaiser le pays, il faut dépolitiser la vie française et suivre le courant général qui annonce la fin des états nations : la fragmentation du pays en grandes régions, non pas dessinées sur un coin de table à la va vite par un Président, mais choisies par les intéressés eux-mêmes via des référendums locaux de telle sorte qu’il y ait déjà une homogénéité de la distribution des votes au moment de leur constitution, c’est-à-dire une distribution des votes dans chaque région qui soit uni modale. 

L’homogénéité de la distribution des votes est nécessairement plus forte dans chacune des grandes régions que dans l’ensemble de l’Etat Nation. Celle-ci se modifie au cours du temps par la compétition institutionnelle entre région via le vote avec les pieds selon le modèle de Tiebout (195619). Le mécanisme est simple : les électeurs non satisfaits des programmes politiques mis en application dans leur région déplacent leur domicile dans la région correspondant à leurs préférences politiques20. Une forte dévolution des pouvoirs (taxer, réglementer ou dépenser) donnée à ces nouvelles entités transformeraient en parlement locaux les conseils régionaux. Le pouvoir concentré dans ces régions permet à leurs représentants de mettre en œuvre leur politique sur une base électorale révélant un plus fort consensus qu’au niveau national et avec un scrutin qui leur convient au mieux. D’une région à l’autre le système électoral diffère (comme en Allemagne). C’est une des vertus de la fragmentation du pouvoir au niveau régional - à l’image de la Grande Bretagne avec l'Ecosse, de l’Allemagne, ou de l’Espagne avec la Catalogne. Le risque pris est celui de la sécession de ces régions, tentations plus forte en Catalogne, Corse, Martinique et finalement en Nouvelle Calédonie (qui se prononcera en 2016 par référendum pour l’indépendance).

Mais si un droit de sécession et de remariage des régions, comme pour les cantons suisses, améliore le bien-être des citoyens, pourquoi aller contre ? Pour les partisans d’une Europe fédérale, une telle solution irait même dans la bonne direction. A vrai dire, François Hollande a entamé ce processus. La taille choisie des régions ne l’a pas été sans arrière-pensée. C’est le premier pas vers la dévolution du pouvoir aux Présidents de régions. Trois des Présidents de régions (PACA, Corse et Nord pas de Calais) ne se sont pas trompés sur l’enjeu. Ils ont déjà affirmé haut et fort leur pouvoir et leur indépendance pour les uns vis-à-vis de leur propre parti, pour l’autre vis-à-vis de la République française. Ils suivent en cela une loi inaltérable du pouvoir : sa concentration dans les mains de quelques-uns et son extension verticale et horizontale sur le territoire qui leur a été dessiné par le pouvoir central.

Peut-on juger de la fiabilité de ce processus au regard de l’hypothèse soulevée : la fragmentation du territoire et du pouvoir en plusieurs unités très autonomes quant au pouvoir de taxer et de réglementer. Si l’homogénéité de la distribution des votes est plus fréquente au niveau local, il devrait être possible de dépolitiser et d’apaiser la société française qui depuis la révolution de 1789 est en conflit permanent. Rappelons que les Montagnards, dont nos républicains de droite et de gauche sont les héritiers, ont tué 21 Girondins le 31 octobre 1793 et procédé au génocide de la Vendée ; c’est aussi cela les valeurs de la République ! Il faut encourager les corses indépendantistes à briser le slogan : la république "une et indivisible". Ils vont ouvrir la voie à un confédéralisme régional et rendre un immense service à l’ensemble des français qui sont saturés de ces combats politiques dont finalement ils n’ont rien à faire.

Bertrand Lemennicier

NOTES

1 Pour cette analyse, nous nous appuyons sur l’ouvrage de Anthony Downs, (1957), An Economic Theory of Democracy, Addison Wesley et plus particulièrement sur son chapitre 8. 4 hypothèses majeures sous-tendent le modèle de Downs :1) La position des candidats peut être identifiée le long d'un axe gauche-droite.2) Les électeurs votent pour leur candidat préféré, et non de manière stratégique. La distribution des votes représente les préférences réelles des votants.3) Les électeurs, dans un scrutin majoritaire à deux tours, se reportent au second tour sur le candidat le plus proche de leur préférence exprimée lors du premier tour. Le mode de sélection des candidats est un scrutin majoritaire à deux tours.

2 On peut imaginer un système mixte à la fois sur scrutin majoritaire et sur scrutin proportionnel, mais il faut regarder attentivement à quel bord appartient ce système mixte comme en France le scrutin majoritaire à deux tours avec une dose de proportionnelle. La prime au vainqueur en termes de sièges pour avoir une majorité de gouvernement, comme avec les élections municipales ou régionales, place ce système mixte dans le camp du scrutin majoritaire du point de vue de la stratégie par opposition au système mixte allemand qui place ce dernier dans le camp du scrutin proportionnel (Le pouvoir dans ce pays est placé dans les mains du Chancelier choisi par les membres des différentes assemblées)

3Sources : http://elections.interieur.gouv.fr/regionales-2015/FE.html. Il y a des aléas liés au regroupement des petites listes (égales ou inférieures à 1% parfois inclassables). Ainsi nous avons mis la liste Modem (0.66%) avec le centre gauche en faisant l’hypothèse que ce qui ont voté cette liste rejetaient la liste Union de la droite) Nous avons inclus les listes régionales (1,26%) dans le centre gauche.

4On a choisi l’hypothèse Bayrou Sarkozy, non pas par hasard mais parce qu’elle nous donne une meilleure évaluation du centre gauche de la droite que les autres hypothèses.

5Cela n’a pas été suffisant en 2012 pour voir Nicolas Sarkozy l’emporter. Le camp de gauche était à 6% de l’électeur médian en comptant 100% de reports des votes de l’extrême gauche et de la gauche sur François Hollande. La liste Modem (centre droit) a obtenu 9,1%. Selon l’IFOP, 40% des électeurs du Modem aurait voté Hollande, et 21% des électeurs du FN aurait voté Hollande, soit un apport de voix de 3,64% pour le Modem et de 4,18% du FN. Le total de 7,81%, permet à Hollande d’être finalement élu avec un score de 51,6%. (7,81 % + 43,6% font 51,6%). Les reports de voix du FN ont donc joué un rôle essentiel dans l’élection de François Hollande, sans ces votes Sarkozy était élu comme nous l’avions prédit si cette hypothèse du modèle de Downs avait été respectée par le FN. En effet, l’une des hypothèses du modèle de Downs pose par principe que le report des voix se fait sur les partis adjacents et non pas sur les partis ennemis. Sources :http://www.ifop.com/media/poll/1859-1-study_file.pdf, et B. Lemennicier (2013), L’analyse spatiale des votes et les présidentielles de 2012 : bilan et réflexions méthodologiques, ‘CRED /ICER.

6L’extrême gauche, en réalité devrait reporter ses votes sur le candidat d’extrême droite si l’on comparait les programmes politiques de ces deux formations. Cependant l’expérience montre que les électeurs d’extrême gauche suivent ceux de la gauche. Ils sont plus concernés par la pureté de leurs préférences politiques que par la conquête du pouvoir et la réalisation d'un programme commun de gouvernement avec l'extrême droite. Ce qui vaut à l'extrême gauche vaut aussi à l'extrême droite. Gouverner veut dire proposer un programme désiré par l'électeur médian.

7Un scrutin majoritaire à un tour ne garantit pas au candidat de gauche d’être sélectionné puisque la totalité des voix de gauche culmine depuis de nombreuse années aux alentours de 35 à 40 % des votes

8Au lieu de prendre acte de cette réalité et adapter les institutions à cette absence de consensus, les élites politiques (les gaullistes en l’occurrence) ont préféré choisir un système institutionnel dictatorial avec des oripeaux de démocratie pour contraindre les électeurs à vivre ensemble. La seule concession « démocratique » est d’organiser une compétition tous les 5 ans pour changer le dictateur et laisser une chance à certaines factions des électeurs d’accéder à ce pouvoir dictatorial avec le sacre du suffrage universel.

9Les français en ont eu la cruelle expérience avec l’élection de François Mitterrand qui dénonçait les institutions de la Vème république comme un « coup d’Etat permanent » mais qui manifestement à fort apprécié le pouvoir hors du commun dont il héritait.

10Au sens où ils se sont proclamés eux-mêmes être l’aile gauche du parti, car on ne voit pas trop ce qu’il a de gauche chez eux.

11Au second tour MA aura 43,4% de votes et FH obtiendra 56,6% des votes.

12Le fait que Juppé soit à gauche des LR et puisse participer à un grand parti social-démocrate ferait une différence sensible, car Hollande pourrait capter 47% des 24% de votes crédité à Sarkozy par le sondage soit 11,04% des votes sur l’aile gauche du LR et donc monter le PSD à 31,04% des voix ce qui qualifie Hollande avec un second tour face à Marine Le Pen. Cette option a été levée par Alain Juppé lui-même qui a positionné son programme à droite de l’électeur médian du parti LR en laissant Nicolas Sarkozy à la gauche de cet électeur. D’où la forme retenue de la distribution des intentions de votes aux primaires de droite.

13Qui est exactement l’expérience vécue par les radicaux de gauche comme de droite absorbé par le PS et les centristes de droite absorbé plus ou moins par le LR. Il n’y a aucune raison que le LR échappe à cette règle, coincé qu’il serait entre un PSD fort et un FN fort.

14L’erreur majeure du parti de la droite conservatrice a été d’organiser des primaires pour le choix de leur candidat en voulant être plus démocrate que les socialistes eux-mêmes. Or, les primaires à gauche ont engendré une lutte fratricide en 2011, dont les plaies ne sont toujours pas refermées. La perversité de ce système, dans le contexte de la 5ème république, est tellement évidente qu’on se demande pourquoi l’UMP s’est lancé dans cette aventure, si ce n’est par imitation servile des conceptions fausses de la démocratie véhiculée par les penseurs socialistes.

15Solution qui milite en faveur d’Alain Juppé pour l’instant.

16Ce qui manifestement n’est pas souhaité par les partis politiques de droite ou de gauche tant ces derniers sont viscéralement étatistes et anti-libéraux. Ce qui ne veut pas dire que les électeurs y seraient opposés. En 2002 le parti Démocratie Libéral de Alain Madelin a fait 4% en moyenne sur la France entière et dans les Hauts de Seine a fait 11% des votes, un nombre suffisant de voix dans un scrutin proportionnel pour jouer le rôle de pivot dans un parlement

17Les libéraux conservateurs, comme le FN devraient donc militer pour revenir à la proportionnelle intégrale, or on n’entend pas beaucoup la droite libérale s’exprimer sur ce sujet.

18Les hommes de l’ombre.

19C. M. Tiebout, 1956, A Pure Theory of Local Expenditure , Journal of Political Economy, October.

20Les gens de gauche vont habiter en Bretagne ou élise leur domicile dans cette région, les électeurs qui votent FN vont dans le Nord pas de Calais ou dans la région PACA et ainsi de suite. La distribution des votes dans chaque région s’homogénéise et prend une forme uni modale (symétrique ou non), qui accroît et stabilise considérablement le consensus entre les habitants qui courent après le programme politique de leur choix.

La version originale de ce texte a été publiée sur le site personnel de Bertrand Lemennicier sous le titre : "à la recherche d'un grand parti du centre: le piège du pacte républicain".