Grégoire Canlorbe : en se fondant sur votre théorème de l’électeur médian, régulièrement mis en avant dans les exercices de prévision électorale, quel serait, rapidement, votre pronostic pour l’élection présidentielle de 2017 ?

Bertrand Lemennicier : L’élection présidentielle de 2017 révèle ce que les régionales de 2015 et le référendum de 2005 avaient déjà montré clairement : l’absence totale de consensus des électeurs sur les politiques à suivre dans le prochain septennat. A cela s’ajoute une situation à la 2002 prévue par les sondages, avec la présence au deuxième tour de Marine Le Pen présidente du Front National. Autant en 2002 c’était une surprise, autant aujourd’hui ce n’est plus le cas. Si l’on s’en tient aux intentions de votes à 1 mois des élections, la moyenne des sondages (1) début mars 2017 donne la distribution suivante:

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Pourquoi proposer une analyse spatiale de la distribution des votes ? La raison en est simple : la façon dont la vie politique d’une nation se développe est décrite par la distribution des votes le long d’un axe gauche-droite mesurant les préférences politiques. Les caractéristiques de cette distribution (symétrie ou asymétrie, uni-modalité ou multi-modalité, hauteur des modes et emplacement de la médiane) jouent un rôle essentiel dans la stratégie à suivre pour emporter le vote de ce que l’on appelle l’électeur médian. Un personnage inconnu, dont les préférences sont telles que tout parti avec un programme éloigné des préférences de cet électeur n’accède pas au pouvoir.

L’élection de 2017 a plusieurs particularités dont la première est la tentative de créer « un pacte républicain » au centre de l’axe gauche-droite dans une configuration où les intentions de vote pour l’extrême droite amènent ce parti à être qualifié pour le second tour, comme en 2002, ou aux régionales de 2015. Nous avons analysé la dynamique de ce pacte républicain en janvier 2016 (2). Nous ne reviendrons pas sur ce point mais sur les traits essentiels à un mois des élections de ce que révèlent les intentions de vote.

L’analyse spatiale des votes est un modèle. Elle présuppose donc des hypothèses qui vont prendre leur importance dans l’élection prochaine. Nous en retiendrons cinq. - 1) Les candidats peuvent être identifiée le long d'un axe gauche-droite (Macron est-il au centre ou au centre gauche ?) - 2) Les électeurs votent pour leur candidat préféré, et non de manière stratégique. La distribution des votes doit donc représenter les préférences réelles des votants. (Les électeurs de gauche doivent-ils voter utile dès le premier tour pour barrer la route au FN dès le premier tour ?) - 3) Le scrutin majoritaire est à deux tours : les électeurs se reportent au second tour sur le candidat le plus proche de leur préférence exprimée lors du premier tour. (L’extrême gauche va-t-elle voter FN ?) - 4) Pour gagner, les candidats cherchent à se rapprocher des préférences des électeurs (Macron et son programme attrape-tout). - 5) Enfin, nous ne tenons pas compte des tentatives de manipulation du système de vote qui consistent à favoriser les divisions à l’intérieur de son propre camp ou dans le camp de l’opposition (Coup de Jarnac contre Fillon). - 6) Le gagnant est le candidat (ou le parti) le plus proche de l’électeur médian (50 % plus une voix).

A la lecture du sondage des intentions de votes (début mars), le parti socialiste des frondeurs et l’extrême gauche cumulent 26,4% des votes. Le parti socialiste recomposé sous la bannière de Macron obtient 25,7%. Les Républicains totalisent 19,6% des votes et l’extrême droite (Dupont Aignan inclus) obtient 28,1% des voix. Si l’on somme toutes les voix de droite et d’extrême droite (3), la droite est à 1,9% de l’électeur médian en totalisant 48,1% des votes. Le parti socialiste, l’extrême gauche et le parti socialiste recomposé totalisent 52,1% des votes. L’électeur médian est dans le camp de Macron.

Selon l’analyse spatiale des votes, Macron ou son double (François Hollande ?) devrait l’emporter puisque l’électeur médian est dans son camp. Malheureusement l’hypothèse 3) est cruciale.  Les reports de voix sur le parti adjacent ne sont pas assurés à gauche comme à droite. Traditionnellement les reports de voix de la gauche sur le candidat adjacent se font très correctement, contrairement aux reports de voix à droite lorsque, comme en 1981 (RPR), en 1988 (FN) et en 2012 (FN), une fraction des électeurs de ces partis se sont reportés sur le candidat « ennemi ». Il en va de même avec cette élection, sauf que l’on peut anticiper qu’à gauche les reports des 26 % de vote des Frondeurs et de la France insoumise ne vont pas se reporter en totalité sur le candidat adjacent Macron. Ils peuvent se réfugier dans l’abstention comme en 1969, permettant au candidat d’extrême droite de l’emporter. Si Fillon est éliminé au premier tour, les reports risquent de ne pas être nombreux sur le candidat adjacent (Macron). Ces électeurs peuvent se réfugier dans l’abstention ou voter pour l’autre candidat adjacent sur la droite, Marine Le Pen.

L’hypothèse 5) a été violée par une manipulation judiciaire pour éliminer un candidat créant une division au sein de la droite. Manipulation qui devrait annuler un tel scrutin.

Le point le plus important de cette élection non relevée publiquement par les commentateurs, y compris politologues et spécialistes des sondages, est le suivant : pour la première fois, à une élection présidentielle, les extrêmes dépassent les partis situés à droite et à gauche de l’électeur médian. Au référendum de 2005, rappelons-le, le traité européen proposé au vote a été rejeté par les extrêmes.

Classons les partis politiques en quatre classes : extrême gauche, gauche, droite et extrême droite. La distribution des votes se présente comme une courbe en cloche la tête en bas :

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Conclusion, tout gouvernement en provenance de la gauche modérée ou de la droite ne dispose pas d’une majorité dans l’opinion publique. Il peut certes, au Parlement, obtenir une majorité de gouvernement compte tenu de la prime en sièges donnée au parti qui emporte les législatives (le plus souvent celui du camp vainqueur à la présidentielle), mais cette majorité dite représentative fera (ou abolira) des lois contre l’opinion de la majorité des français. Le quinquennat qui vient devrait-être celui d’une crise de régime politique et d’un changement brutal des élites au pouvoir comme en 1958.

Si l’on veut pacifier la société, il faut changer de régime politique pour une 6ème République. Ce sont justement les deux partis extrêmes qui proposent dans leur programme un tel changement avec, à l’extrême gauche, une constituante et à l’extrême droite une réforme de la constitution.

A vrai dire avons-nous vraiment besoin d’un Président de la République ? Vraisemblablement non. Ce type d’élection bloque la vie politique et économique du pays. Le Président, compte tenu des pouvoirs hors du commun qu’il détient dans ses mains, se croît obligé de se mêler de tout, de compatir à tous les événements dramatiques qui frappent ses concitoyens, fait la guerre comme bon lui semble sans le consentement des contribuables, fait la morale avec un ton de curé des années 1950 etc. Le mieux qu’on puisse lui demander c’est de ne rien faire. Un Roi fainéant est un bon Roi.

En fait, on peut vivre facilement sans Président de la République, à la rigueur avec un monarque ou un Président sans pouvoir. Les Australiens ont refusé d’avoir un Président préférant davantage la Reine d’Angleterre, une étrangère qui ne se mêle pas des affaires australiennes. De toute façon le consensus ne peut se faire qu’à un niveau inférieur à celui de l’Etat-Nation. La fragmentation du pays en entités politiques autonomes devient une urgence, les feuillants et girondins de la révolution française avaient raison.

Propos recueillis par Grégoire Canlorbe.