Taylor écrit dans les Échos: « J'ai visité cette usine plusieurs fois. Les salariés français touchent des salaires élevés mais ne travaillent que trois heures. Ils ont une heure pour leurs pauses et leur déjeuner, discutent pendant trois heures et travaillent trois heures. Je l'ai dit en face aux syndicalistes français. Ils m'ont répondu que c'était comme ça en France (...) ».

L’autre (le Ministre) dans sa réponse vante : « la qualité et la productivité de la main d'œuvre française, l'engagement, le savoir-faire, le talent et les compétences des travailleurs français ».

Comment les salariés français peuvent-ils être productifs et simultanément travailler aussi peu d’heures par jour, par semaine, par an ou tout au long de leur vie comme le révèlent les statistiques alors que l'on se plaint du manque de compétitivité des entreprises françaises?  Une incursion dans la théorie économique permet très simplement de comprendre ce paradoxe.

La décision de faire travailler une heure de plus un employé est une décision économique qui compare le coût d’opportunité de cette action au bénéfice tiré par cette heure supplémentaire de travail. Le coût qui nous intéresse ici est principalement celui du taux de salaire horaire. Le bénéfice attendu est le revenu obtenu sur le marché par cet effort supplémentaire. Ce revenu est le prix du bien ou service offert multiplié par les quantités produites grâce à cette heure de travail supplémentaire. La productivité du travail est en fait la quantité de biens ou services qu’un employé peut produire en une heure de travail, les autres facteurs de production étant fixés.

Si ce coût d’opportunité est inférieur au bénéficie attendu, l’employeur a un manque à gagner, et si ce coût excède le gain attendu, il subit des pertes. Tant que le taux de salaire horaire est inférieur au revenu attendu de cette heure de travail supplémentaire, l’employeur donne davantage d’heures de travail à faire à ses employés. Dès que ce taux de salaire horaire devient égal ou excède les revenus attendus, il cesse d’exiger de ses employés un effort supplémentaire (1). Si l’employeur ne peut pas modifier le prix du produit qu’il offre sur le marché sans perdre la totalité de sa clientèle, le taux de salaire reflètera la productivité du travail. C’est la règle d’airain de la maximisation des profits (ou de minimisation des coûts) vue du coté du marché du travail.

Si le taux de salaire est augmenté artificiellement par l’action syndicale, quelle sera la réaction de l’employeur pour minimiser ses coûts ou maximiser ses profits ? Il y a trois façons de rétablir cette égalité entre le taux de salaire horaire et la valeur de la productivité d’une heure de travail supplémentaire :

- 1) lutter contre la hausse du taux de salaire artificielle des syndicats, par exemple en délocalisant son entreprise vers des pays au salaire plus faible ou moins syndiqué ;

- 2) augmenter le prix de vente du produit offert sur le marché, faisable si la firme est en situation monopolistique sur le marché de ses produits ;

- 3) améliorer la productivité du travail, soit directement en diminuant les heures de travail, soit indirectement en modifiant la combinaison des facteurs de production par une substitution de la machine à l’homme.

Le patron de Titan s’inscrit dans une stratégie de lutte contre la hausse artificielle des salaires. Montebourg, sans comprendre ce qu’il écrit, vante la stratégie des employeurs qui améliorent la productivité, non parce qu’elle contribue au redressement productif ou à la compétitivité, mais parce qu’elle réduit les pertes de profits engendrées par le pouvoir de nuisance des syndicats qui imposent artificiellement par la force « injuste de la loi » un taux de salaire horaire au dessus du prix de marché !

Les syndicats sont-ils utiles ou nuisibles ?

Depuis les travaux classiques de Freeman et Medoff (2) , les économistes ont pris l’habitude d’interpréter les syndicats comme des groupes de pression (3) usant d’un pouvoir de nuisance (4) pour obtenir un salaire supérieur (5) à celui qui se serait établi sans celui-ci. C’est la face nuisible du syndicat. Pour obtenir un tel salaire, il faut cartelliser l’offre de travail et restreindre, ou mieux contrôler, l’embauche sur le marché du travail. Par un effet collatéral, le syndicat a un impact sur la productivité du travail si les firmes ne peuvent ou ne veulent pas adopter les autres stratégies mentionnées plus haut. Selon Freeman et Medoff ce phénomène doit être interprété d’une manière positive. Ce serait la face utile du syndicat. Resterait à prouver empiriquement que l’effet collatéral (la face positive) domine l’effet « monopole » et nuisible du syndicat. C’était leur tentative dans les années 1980.

Devant la pression des syndicats qui obtiennent par la force des salaires plus élevés que le prix de marché, les employeurs, s’ils veulent continuer à engranger des profits, doivent toujours égaliser le salaire payé à la valeur de la productivité d’une heure de travail supplémentaire ou d’une embauche supplémentaire. Or, si le salaire augmente artificiellement sous la pression syndicale, pour un prix donné du produit que l’entreprise offre sur le marché, les « managers » doivent augmenter la productivité (6) d’une embauche supplémentaire ou d’une heure de travail supplémentaire (productivité marginale).

Par ailleurs, lorsque le salaire augmente, ceux qui dirigent la firme, pour maximiser son profit (ou minimiser ses coûts), cherchent à égaliser la valeur de la productivité marginale du travail par euro dépensé, à celle des autres facteurs de production. En conséquence, si les autres facteurs de production sont maintenus fixes, et si l’on veut vendre le produit offert au même prix (celui de la concurrence), il faut obtenir le même supplément de production avec une hausse de la productivité.

L'opération se traduit par une réallocation de ressources entre travail et équipements. Il y a seulement un effet de substitution qui est à l'œuvre. Les gains de productivité ainsi observés correspondent à un déplacement le long de la courbe de demande dérivée de travail, et non d’un déplacement parallèlement à elle-même de cette courbe de demande. Si, en effet, il suffisait d'augmenter le prix d'un des facteurs de production pour que l'entreprise augmente sa productivité globale, on aurait alors le secret de la croissance : il suffirait d'imposer aux entreprises des charges toujours plus élevées pour obtenir le résultat désiré. Le fait que la firme réorganise l'affectation de ses ressources en procédant, dans sa fonction de production, à la substitution d'un facteur à un autre, n'est pas un signe de redressement productif au sens d’une compétitivité accrue. La compétitivité a pour origine la baisse des coûts de l’ensemble de la combinaison des facteurs de production qui permet de vendre le produit à un prix plus faible et donc de saisir des parts de marché supplémentaires et donc des profits.

Si l'effet du syndicat était d'améliorer la productivité de l'entreprise comme le ferait le progrès technique, les profits ne devraient pas diminuer, mais au contraire augmenter. Non seulement la rentabilité moyenne devrait s'améliorer, mais cela devrait également s'accompagner d'une augmentation de l'emploi pour le niveau de salaire négocié par le syndicat. Si les syndicats se substituaient à une bonne gestion des ressources humaines, les firmes contracteraient avec les syndicats les plus efficaces, au lieu de dépenser de l’argent à créer des départements de ressources humaines et à embaucher des DRH pour les gérer. Si les syndicats visaient au bien être des salariés, ils devraient être favorables aux remplacements de la main d’œuvre non qualifiée par des robots puisqu’ils se plaignent tant des conditions de travail.

Le paradoxe du "redressement productif"

Revenons aux études empiriques. Elles confirment la présence d'une corrélation négative entre le pouvoir syndical et la rentabilité des capitaux investis. D'une manière générale, la syndicalisation diminue les profits de la firme. Cette réduction se situerait dans une fourchette de 10 à 30 %, selon les années et les secteurs d'activités. Les données confirment également que cet effet sur les profits est le plus fort là où l'industrie est la plus concentrée, et le plus faible en revanche là où la concurrence est la plus forte. Lorsqu'une entreprise détient un véritable monopole industriel ou commercial, la présence d'un syndicat puissant entraîne une forte réduction des profits. Elle n'a que peu d'effets lorsque la firme appartient à une activité où la concentration est faible (7).

En fait, le piège de l’argumentation réside dans la loi d’airain de l’égalisation du salaire à la valeur de la productivité d’une heure de travail supplémentaire. Si le salaire excède cette valeur de la productivité, les profits diminuent ; pour les rétablir il faut soit augmenter le prix auquel on vend le produit, soit augmenter la productivité du travail, soit délocaliser l’entreprise. Si celle-ci ne peut pas être augmentée via la réduction des heures de travail (8), l’entreprise à terme va s’adapter autrement. L’ensemble de la combinaison des facteurs de production sera modifiée. En particulier, les employeurs vont substituer des équipements aux heures de travail que peut offrir un employé. L’économie de coûts pour l’entreprise va jusqu’à se passer des coûts de transaction liés à l’embauche du personnel et à sa gestion par l’achat de robots. L’action syndicale a créé un choc sur la combinaison des facteurs de production qui se serait instaurée en son absence. Ce choc a un effet collatéral inattendu pour les salariés : leur remplacement par une machine. C’est ce que font les ménages, lorsque le coût de leur temps, ou le coût du personnel qu’ils embauchent augmente : il substitue une machine à laver le linge à une lavandière.

Les économistes ont souligné que la réaction des firmes à la globalisation a consisté à exploiter les avantages comparatifs des mains d’œuvre qualifiées et non qualifiées de chaque pays. Les firmes mettent en compétition les pays riches bien dotés en capital humain et les pays pauvres bien dotés en main d’œuvre non qualifiée pour saisir une meilleure allocation capital–travail. Elles utilisent la main d’œuvre non qualifiée des pays pauvres pour fabriquer en masse les produits ou services qu’elles vont exporter de ces pays vers les pays riches (argument de Taylor : je produis les pneus en Chine et je les exporte en France), et elles utilisent la main d’œuvre qualifiée des pays « riches », les ingénieurs, pour la conception de leurs produits ou services.

Mais, les firmes peuvent aussi (au lieu de délocaliser) investir dans des équipements sophistiqués (robots dans les usines à la place des travailleurs non qualifiés) combinés avec la main d’œuvre qualifiée des pays riches pour diminuer l’ensemble des coûts de production. C’est ce que devrait signifier le « redressement productif » ; mais une telle stratégie amène à fermer les usines et à supprimer des emplois non qualifiés, ce qui va à l’encontre des objectifs poursuivis par les syndicats. Le pauvre Montebourg a hérité du Président de la République d’une mission qui le suicide politiquement.

Bertrand Lemennicier

NOTES

(1)  On peut remplacer heure supplémentaire par embauche supplémentaire, le raisonnement est le même. En général le facteur de production, travail est le produit d’un nombre d’embauche multiplié par un temps de travail.

(2) Freeman et Medoff, (1984), What Do Unions Do ?, Basic Books

(3) M.Olson (1965), The Logic of Collective Action, Harvard University Press, chapter 3,4 et 5

(4) Créer des dommages à l’employeur par des actions collectives violentes comme la grève

(5) et des conditions de travail –dont la durée du travail et par complément de durée du loisir-

(6) Souvent mesurée par le produit national brut par heure de travail ce qui rend complexe les comparaisons internationales

(7) Freeman & Medoff (op.cit.)

(8) On suppose ici une décroissance de la productivité du facteur travail avec le montant d’heures travaillées de telle sorte qu’en réduisant le nombre d’heures travaillées (3 heures par jour chez Goodyear) on augmente la productivité en se déplaçant le long de la courbe de demande dérivée de travail en direction des heures travaillées infra-marginales. Il y a une autre explication rationnelle au chômage technique. Si l’employeur anticipe une baisse transitoire de la demande, compte tenu des couts fixes d’embauche et de licenciement, son intérêt est de garder l’employé durant cette période et d’ajuster son temps de travail à la chute de la demande. Ce qui est sans doute la véritable explication de ce chômage technique chez Goodyear. Mais l’action syndicale joue un rôle dans cette stratégie car elle a toujours eu pour but d’augmenter artificiellement les coûts de licenciement pour empêcher une mobilité excessive des salariés qui nuit fondamentalement au pouvoir de nuisance des syndicats.

Trait.jpg

Cet article est extrait d'un dossier concernant "les effets du syndicalisme sur la productivité du travail", que Bertrand Lemennicier vient de mettre en ligne sur son site. Ce dossier comprend un certain nombre de tableaux comparatifs.