Introduction

En avril-mai 2012 s'est tenue la dixième élection présidentielle de la Vème République. Face à Nicolas Sarkozy, François Hollande apparaissait depuis des mois - si l'on en croit les sondages - en position favorable pour l'emporter au deuxième tour.

Les sondages prédisaient que François Hollande l’emporterait avec 57% des votes contre 43% à Nicolas Sarkozy (sondages IFOP 19 janvier 2012, CSA du 10-11 avril 2012) ou, au minimum, avec 54% des votes (IFOP 9-12 avril).

Même son de cloche lorsque l’on se reporte aux paris sur les élections présidentielles. La cote fractionnelle de François Hollande sur les paris de Londres est de ½ en janvier 2012, 2/7 le 15 mars et 1/3 début avril; celle de Nicolas Sarkozy est de 6/4 en janvier, de 3 en mars et 9/4 début avril. Pour 100 euros misés sur Hollande, s'il l’emporte, le parieur gagne 150 euros (1+1/2) en janvier, 128 euros en mars (1+2/7) et 133 euros début avril (1+1/3). La probabilité pour Hollande de l’emporter, telle qu’elle est estimée par les parieurs, est donc de 66,6% (100/150) en janvier, 78% en mars et 75% début avril. Pour 100 euros misés sur Sarkozy, s'il l’emporte, le parieur gagne 250 euros (1+6/4) en janvier, 400 euros en début mars (1+3) et 325 euros début avril (1+9/4). La probabilité qu’il a de l’emporter est estimée à 40% (100/250) en janvier, 25% en mars et à 30.7% début avril
1. Les jeux semblent faits. Hollande sera le prochain Président de la République Française.

Ces sondages entraient en contradiction, bien avant les primaires socialistes, avec une analyse spatiale des votes le long d’un axe droite-gauche qui prédisait l’échec du candidat du parti socialiste (exception faite de Dominique Strauss-Kahn). Cette anomalie nous a incité à suivre cette dixième campagne électorale pour vérifier si le modèle de Hotelling-Downs allait l’emporter sur la pression médiatique.

La méthode que nous avons utilisée, ex ante pour la présidentielle de 2007 et rétrospectivement pour les autres, est inspirée des contributions de H. Hotelling (1929) 2, A. Downs (1957) 3 et S. Merrill III & B. Grofman (1999) 4

Les mérites de l'analyse spatiale sont doubles : non seulement elle constitue une méthode de prévision électorale, mais elle permet aussi d'interpréter le comportement des acteurs politiques (candidats ou partis) lors d'une campagne. Elle peut également permettre d'anticiper les comportements que l'on observera lors du mandat politique suivant l'élection. Elle est contrefactuelle, elle permet de savoir ce qui se serait passé si toutes les hypothèses étaient satisfaites 5 et donc elle est un point de référence ou d’étalonnage. Enfin, si on se reporte à un spécialiste dans le domaine comme Michael Lewis-Beck (2005)6, elle donne des estimations précises (erreur de prévision inférieure à 1.5), elle est précoce (au moins plusieurs mois à l'avance - 1 à 6 mois voire 11 mois à l’avance- et non pas la veille des élections); facile à mettre en œuvre (la méthode n'exige pas une technicité trop grande, peut être comprise aisément, et les variables sont faciles à mesurer sans erreur); elle est reproductible et,  avantage non négligeable, relativement peu coûteuse car, une fois comprise, n’importe qui peut la reproduire.


Les faits de la campagne présidentielle de 2012


Le tableau 1 ci-dessous nous rappelle les faits en remontant à mai 2011.

Dès les premiers sondages, nous avons fait des pronostics sur le pourcentage de votes qu’obtiendrait le candidat du parti socialiste au second tour. En mai 2011, après l’affaire DSK, le camp de gauche totalise 43,5% des votes. Il se situe alors à 6,5% de l’électeur médian global. Le modèle de Hotelling-Downs prédit, à cette époque, que le candidat François Hollande obtiendrait un score au second tour de 49,26% des votes - bien qu’il puisse atteindre 50,08% des votes dans la fourchette haute de l’estimation. Simultanément en mai 2011 les sondeurs le créditent de 58% des intentions de votes au second tour. 


Cette prédiction à 12 mois des élections est finalement assez proche de celle de la fin mars 2012, à 1 mois du premier tour, et peu éloignée du résultat du premier tour puisque le camp de gauche se situe à 43,56% des votes et in fine à 44 % à l’issue du premier tour. 

Dans chacune des estimations, de mai 2011 à mars 2012, et après les résultats du premier tour du 22 avril, la méthode prédit l’échec de François Hollande, même si le seuil des 50% est légèrement dépassé dans la fourchette haute des prévisions. Or, il va l’emporter nettement avec un score de 51,6%. Nous avons une sous-estimation de 2,3% en moyenne bien que la fourchette haute soit entre 0,8 et 0,2% du score officiel !

Sur la période 1965-2012, c’est-à-dire sur 8 élections présidentielles (1969 et 2002 sont exclus car, dans chaque cas, le candidat de gauche est absent au second tour, et celui qui l’emporte est le plus proche de l’électeur médian), le modèle de Hotelling-Downs échoue deux fois dans sa prédiction : en 1974, il prédit le succès de Mitterrand alors que Giscard d’Estaing l’emporte de peu 8 ; en 2012, il prédit Nicolas Sarkozy alors que Hollande l’emporte.

Le modèle de Hotelling-Downs révèle aussi l’ampleur des erreurs des sondages qui ont surestimé le score officiel de 3,6% pendant la campagne et de 6,4% avant les primaires socialistes ! Bien que notre modèle sous-estime le score de FH de 2,3% en moyenne, il est plus proche de la cible que la méthode des sondeurs. Dans les départements où le FN est faible, le modèle prédit correctement les scores réalisés par les candidats finalistes comme le suggère le tableau suivant appliqué au département des Hauts de Seine.

Tableau 2, résultats sur les Hauts de Seine.


Il est intéressant de voir que le score prévu par l'analyse spatiale des votes donne FH gagnant à 10 jours des élections avec un score de 50,2% avec une extrême gauche à 17%, mais perdant avec une extrême gauche à 15% (ce  qui sera finalement le score du premier tour). NS est  plus proche de l'électeur médian global en dépit de son positionnement sur l'électeur médian de son camp. FH doit gagner 6% des votes sur sa droite. La méthode l’estime perdant avec 49,5% des votes. Il ne peut être élu que s'il obtient la plupart des votes de l’extrême gauche et une part des votes du centre et/ ou de l'extrême droite. NS, de son coté, est dans une situation similaire. Il doit compter sur la plupart des votes des partis adjacents, le centre et l’extrême droite. Nous passons alors à un jeu stratégique entre les candidats non finalistes et les deux sélectionnés par les électeurs.

L’extrême gauche, le centre et l’extrême droite (sous l’hypothèse que les électeurs suivent les consignes de votes de leur formation politique) peuvent faire perdre FH comme NS. Quel est le poids alors de Mélenchon, du centre et de l’extrême droite dans la chute possible de FH ? De manière identique, quel est le poids du centre et de l’extrême droite dans l’échec éventuel de NS ? L’indice de pouvoir normalisé de Banzhaf 9 est une façon de mesurer le pouvoir de nuisance dont dispose chaque formation. En effet, en se coalisant avec l’un des deux finalistes, elles peuvent faire perdre les élections à l’un ou l’autre. Prenons FH. L’indice donne un pouvoir identique de 1/4 aux formations adjacentes à François Hollande (Bayrou et Mélenchon) - sans l’un ou l’autre FH est battu - mais donne un poids de 3/4 à Le Pen ! Sans elle, FH est battu. Pour NS, les deux formations adjacentes ont un poids égal de ½ pour lui faire perdre les élections. On comprend mieux alors la stratégie des deux candidats. Tous les deux ont intérêt à axer leur campagne du second tour pour saisir les voix de Marine le Pen parce que son indice de pouvoir de nuisance est de ½ face à NS et de ¾ pour FH ! Paradoxalement, compte tenu des scores obtenus au premier tour, FH est beaucoup plus dépendant des votes de Marine le Pen que NS (3/4 comparé à ½); en revanche, NS dépend tout autant de Bayrou que de Le Pen puisque cette dernière a un pouvoir de nuisance égal à ½.

A droite, FB peut être acheté en lui proposant un poste ministériel (y compris de 1er ministre), et NS peut passer des alliances avec le FN pour les législatives pour lui permettre d'accèder  au Parlement. Stratégie offerte traditionnellement par le PS aux écologistes et au parti communiste. Nicolas Sarkozy a décidé de ne pas imiter les socialistes et donc a hypothéqué sa capacité à gagner le second tour. En revanche, le PS ne peut guère s’allier au FN sans perdre des voix sur sa gauche, encore que la proposition de Hollande de faire un référendum sur la question du droit de votes aux immigrés est un gage donné à l’extrême droite qui démontre déjà sa duplicité vis-à-vis de ses propres électeurs.

L’anomalie du succès de François Hollande et son explication

Comment expliquer que François Hollande, qui devait-être battu selon les résultats de notre méthode, gagne le second tour ? Il va l’emporter grâce aux voix du centre et de l’extrême droite. En effet, le camp de gauche est trop éloigné de l’électeur médian global pour emporter le second tour sans les voix des électeurs du centre et d’extrême droite (le bloc de gauche ne fait que 44% des votes au premier tour,  ce que révélaient déjà les sondages sur les intentions de votes 1 an ou 1 mois avant les élections avec 43,5%). La distance du candidat de gauche à l’électeur médian global était en moyenne de 6,44%. Après le premier tour, elle était de 6% contre 3,5% pour le Président sortant. François Hollande aurait dû être battu. C’est ce paradoxe que nous avons cherché à expliquer, dès janvier 2012, lorsque nous avons mis notre texte en ligne. Le modèle d’Hotelling-Downs prédisait l’échec du candidat de gauche alors que les intentions de votes au second tour des sondeurs prédisaient une large victoire du candidat du parti socialiste.

Pendant la campagne les commentateurs ont interprété cette différence comme le signe d’un rejet de la personnalité de Nicolas Sarkozy qui s’étendrait au-delà du camp de gauche. Cet argument nous semble un peu court car il repose essentiellement sur un comportement émotif et irrationnel prêté aux électeurs de droite à propos de la personnalité d’un candidat, alors que les électeurs de gauche y échapperaient puisque eux se reportent sur leur candidat adjacent. Deux pistes peuvent être suivies : l’une insistant sur la fausseté des sondages, l’autre sur la fausseté d’une ou plusieurs des hypothèses de l’approche spatiale des votes.

Par définition, les sondés affichent publiquement leurs opinions, mais ces opinions exprimées publiquement ne sont pas nécessairement celles qui sont les opinions « vraies » et qui seront révélées au moment du vote (ce qui a souvent expliqué les erreurs des sondages sur le vote FN, y compris en 2012). On peut penser que, devant la campagne médiatique, orchestrée notamment par les réseaux du camp de gauche, contre Sarkozy et sa personnalité, les électeurs de droite n’aient plus osé afficher publiquement leur préférence. Il y aurait ainsi manipulation de l'opinion, les sondés n'osant pas aller à l'encontre de ce que tous les autres font croire qu'ils pensent. Il est alors rationnel pour les électeurs - qui ne sont pas informés - de faire confiance aux médias (qui eux savent) et d’adopter les opinions ainsi publiquement affichées. C'est ainsi que s'enclenche une cascade d’opinion au détriment de Nicolas Sarkozy. 

Pourquoi en serait-il ainsi ? Parce que les électeurs sont des « ignorants rationnels ». Il ne faut pas confondre l’hypothèse que l’électeur vote pour son candidat préféré, ou celui qui se situe à proximité de celui qu’il préfère, avec l’hypothèse d’un comportement rationnel. L’hypothèse de rationalité fait référence à la comparaison des candidats et à la cohérence des choix : si un électeur préfère François à Marine et Marine à Nicolas,  et qu’il choisit in fine Nicolas dans une élection où Nicolas et François sont opposés, il sera jugé incohérent (étendu aux choix collectifs, nous avons le paradoxe de Condorcet). 

Les économistes  démontrent non seulement que les électeurs ne sont pas rationnels dans ce sens-là, mais qu’ils le sont "rationnellement". Les électeurs choisissent leur candidat par « ignorance rationnelle ». Comme il en coûte de s’informer sur les programmes des candidats, sur leur personnalité et sur les promesses qu’ils n’ont jamais respectées, et que le poids du vote de chaque électeur ne peut fondamentalement pas modifier l’issue du vote, le gain attendu de s’informer pour voter d’une manière rationnelle (comparer les alternatives et être cohérent dans ses choix) est nul alors que le coût est positif. Cette ignorance rationnelle des électeurs laisse alors une place importante à la formation des croyances par des campagnes médiatiques et peut influer sur les opinions affichées publiquement 10. Si les électeurs votent en fonction de la personnalité des candidats, les médias peuvent influer sur les opinions affichées publiquement en dévoilant - ou en cachant -  les aspects « obscurs » de la personnalité des candidats (pensons à DSK,  dont ils ont caché pendant longtemps la véritable personnalité, alors qu'ils n'ont cessé de dénigrer celle de Nicolas Sarkozy). Cette cascade d’opinion peut alors tromper les sondeurs, d’autant plus qu’elles sont fragiles et peuvent s’inverser. Les sondages eux-mêmes participent à cette cascade par des mécanismes de prophéties créatrices.

Il va de soi que si une ou plusieurs des hypothèses mentionnées ne sont pas respectées, le théorème de l’électeur médian ne tient plus et notre estimation en termes de distance à l’électeur médian non plus. L’une d’entre elles intéresse les sondeurs : celle des reports de voix qui ne se font pas sur le candidat proche des préférences exprimées au premier tour. En effet, si une fraction des électeurs de droite choisit son représentant sous l'empire de la passion et préfère voter pour le camp adverse, la distance du candidat de gauche à l’électeur médian global n’est plus mesurable. 

Revenons à notre méthode. Le score de François Hollande avec le sondage IFOP du 9 mars donne, avec notre estimation, un score de 48,5% au second tour. Dans ce sondage les intentions sur les reports de voix sont mentionnées. 50% des électeurs de François Bayrou se reporteraient sur FH, et 23% des électeurs du FN se reporteraient sur FH. (A l’extrême gauche, 78% des électeurs de Mélanchon se reporteraient sur François Hollande). Cela signifierait que FH recevrait 3,91% des voix du FN, 6,25% des voix de Bayrou et seulement 10,14% de Mélenchon, soit un total de 10,41% des voix sur sa droite et 10,14 sur sa gauche. François Hollande devrait l’emporter au moins avec 29%+10,41%+ 10,14%= 53,46%. Ce chiffre est très éloigné des intentions de votes du second tour du même sondage qui est de 58% pour FH et 42% pour Nicolas Sarkozy ! On voit la fragilité de ces estimations. 

Les résultats du 6 mai 2012 montre que 33% des électeurs de François Bayrou ont voté FH soit 3% de vote supplémentaires pris au centre (sondage réalisé par le CSA le 6 mai 2012 sur un échantillon de 2612 personnes), mais cela ne suffit pas puisque François Hollande n’atteint que 47% des voix avec l’apport du Modem (44%+3%=47%). Il faut donc l’apport des voix du Front National ! 28% des électeurs qui ont voté FN au premier tour des élections disent qu’ils ont voté pour FH au second tour, soit 5,5% des électeurs du FN 11. Ce qui nous fait 47%+5,5%= 52,5% des votes. Le score obtenu a été plus faible puisqu’il est finalement de 51,6% soit un écart de 1% environ, mais il est clair que : 

  1. la victoire de François Hollande s'explique essentiellement par l’apport des voix de l’extrême droite;
  2. l’effet cascade d’opinion utilisé par les médias pour influencer les croyances des électeurs en faveur de FH a joué pour environ 6% des voix (c'est à dire la différence entre ce que les électeurs affichaient publiquement dans les sondages et ce qui a été finalement révélé par leur comportement dans les urnes).

Reste à comprendre pourquoi les électeurs de droite seraient plus indisciplinés que ceux de gauche. La réponse est immédiate, si l’on se souvient de la façon dont François Mitterrand a diabolisé le FN avec l’aide des médias, de Chirac et de Le Pen lui-même. Il a créé une fracture entre les deux camps conservateurs de la droite en introduisant en 1985, sous le gouvernement de Fabius, la proportionnelle - ce qui a permis au FN d'accéder au Parlement avec plus de députés que le PC. Une fois premier ministre Chirac l’a alors supprimé. Les électeurs du FN ont bien compris qu’en politique la capacité de nuisance est essentielle pour affirmer son pouvoir et être respecté. En cela, ses électeurs agissent rationnellement en sanctionnant à toutes les élections l’ex parti gaulliste. Cette rupture entre les deux droites conservatrices, qui perdure jusqu’à maintenant 12, est le produit, peut-être intentionnel, de cette manœuvre politique du camp socialiste sous Mitterrand. Elle perdurera tant que le parti conservateur de droite n’absorbera pas l’extrême droite comme cela a été fait dans d’autres pays, ou comme le parti socialiste l’a fait avec le parti communiste.

Que l’on adopte l’une des interprétations ou l’autre, l’approche spatiale des élections, contrairement à toutes les autres approches, apporte une information contrefactuelle cruciale : une mesure chiffrée de la réussite de la campagne médiatique et du rejet passionnel suscité par N. Sarkozy chez les électeurs de droite. De 49, 5 % des votes environ qu’Hollande aurait dû avoir, les sondages et les prédictions par les indices de popularité créditaient FH d’un score très élevé au second tour (55,2% en moyenne). Cet écart de 6% entre la prédiction et les chiffres proposés par les sondeurs ou les indices de popularité, s’ils s’étaient réalisés - c’est-à-dire si François Hollande avait obtenu 55 à 56% des votes comme les sondeurs le prédisaient - aurait donné une information sur le coût en termes de votes perdus pour le candidat sortant (ou gagnés par son adversaire) de la formation d’une cascade d’opinion contre lui par l’exploitation du ressentiment ou de la passion de certains électeurs de droite à l’égard de sa personnalité. Il est cependant intéressant de noter que la campagne politique de Sarkozy a fait échouer en grande partie cette cascade d’opinion puisque l’écart s’est réduit à 2%. Cependant, puisqu’il a perdu, cela révèle aussi qu’il est parti trop tard dans la campagne électorale. Ses conseillers n’ont pas diagnostiqué suffisamment tôt l’émergence de cette cascade d’opinion qui demande du temps pour la contrer.

Comme nous l’avions prédit, plus d’un mois avant le premier tour des élections,  si l’on suppose que la tendance des présidentielles 1974 à 2007 se prolonge en 2012 le poids des extrêmes devrait être de 39% des suffrages exprimés avec un taux d’abstention de 23,27% !

Graphique 4, Estimations de la montée des extrêmes et de l’abstention en 2012


Il va de soi qu’il s’agit là d’un prolongement de tendances passées qui peuvent être contredites par les faits (comme en 2007), car les êtres humains ne sont pas des automates, mais des individus qui agissent en anticipant le comportement des autres. L’abstention a été de 19,67%, plus faible que celle prédite; mais, si l’on ajoute les blancs et nuls, qui sont plus élevés que dans le passé, nous arrivons à un chiffre de 24,33%, proche de celui prévu par la tendance. Ce résultat veut dire que sur 43 millions de personnes inscrites sur les listes électorales, 10,5 millions d’entre elles s’abstiennent ou votent blancs et que sur les 33,5 millions qui votent, 35% votent aux extrêmes, soit 11,7 millions d’électeurs. C'est à dire 22 millions d’électeurs qui rejettent les deux grandes formations politiques qui prétendent gouverner le pays. Le parti socialiste, avec le score du premier tour, gouverne soutenu par seulement 10 millions d’électeurs. L’ensemble des français vont donc être gouvernés par une faction minoritaire des électeurs. Si Nicolas Sarkozy l’avait emporté, cela aurait été la même chose, il aurait représenté seulement 9 millions des électeurs. Les institutions sont telles que cette faction minoritaire disposera d’un pouvoir quasi absolu pendant 5 ans pour mener une politique désapprouvée plus ou moins fortement par 31,3 millions d’électeurs (les 11,7 millions qui votent aux extrêmes, plus les 9,4 millions du parti perdant - l'UMP-  auxquels on peut ajouter les 10,5 millions qui s’abstiennent ou votent blanc!) soit 73, 4 % des électeurs !

Ce que les partisans de la gauche ont vécu pendant 5 ans, semble-t-il très mal, comme beaucoup d’autres, ils vont l’imposer aux autres malgré eux. Nous sommes dans une situation où aucun consensus n’existe et où un choc extérieur peut provoquer une implosion du pays, comme on l’observe actuellemebt en Grèce.

La bi-modalité de la distribution des votes qui caractérise si bien l’absence de consensus des français sur le "comment vivre ensemble" depuis de nombreuses générations, la montée des extrêmes qui risquent de s’accentuer dans les années à venir, et un socle des abstentions et blancs ou nuls cumulés élevé démontrent cet état de fait. Contrairement à ce que veulent nous faire croire la corporation des hommes politiques et des journalistes qui vivent en symbiose avec eux, ce n’est pas avec des mots et des symboles républicains que l’on peut faire croire à une « France apaisée». La France est une abstraction et n’est pas une personne. En revanche, à la Bastille des citoyens français ont brandi des drapeaux étrangers et leur geste avait une signification. Par ailleurs, Hollande et Sarkozy, ainsi que les commentateurs de télévision qui se sont exprimés, ont frisé le ridicule en interprétant le symbole de la commémoration du 8 mai 2012 comme une réconciliation entre les deux camps. En fait ces pseudo-élites ont véhiculé un message simple : après l’épisode des élections et la chasse nécessaire aux bulletins de votes , ils nous disaient « Bonne nuit les petits ».

NOTES

2 Hotelling H. (1929), “Stability in competition”, Economic Journal 39, March, 41-57.

3 Downs A. (1957),An Economic Theory of Democracy,New York Harper & Row.


4 Merrill S. et Grofman B. (1999), A unified theory of voting: directional and proximity spatial models,Cambridge: Cambridge University Press.

5- 1 que la position des candidats puisse-t-être identifiée le long d'un axe gauche-droite

-2 que les électeurs votent pour leur candidat préféré, et non de manière stratégique. La distribution des votes doit donc représenter les préférences réelles des votants.

-3que les électeurs dans un scrutin majoritaire à deux tours se reportent au second tour sur le candidat le plus proche de leur préférence exprimée lors du premier tour.

-4 Pour gagner, les candidats cherchent à se rapprocher des préférences des électeurs.

-5 Enfin, nous ne tenons pas compte des tentatives de manipulation du système de vote qui consistent à favoriser les divisions à l’intérieur de son propre camp ou dans le camp de l’opposition.

6 Michael Lewis-Beck (2005),   « Election Forecasting : Principles and Practice » The British Journal of Politics & International Relations Volume 7 Issue 2 Page 145 - May 2005]

7Lemennicier B., Lescieux-Katir H. and Grofman B., (2010),” The 2007 Presidential election” Canadian Journal of Political Science, volume 43, issue 01;  Lemennicier B. and Lescieux-Katir H. (2010),”Testing the accuracy of the Downs’ spatial voter model on forecasting the winners of the French parliamentary elections in May–June 2007 », International Journal of Forecasting, Volume 26, Issue 1, January-March 2010, Pages 32-41;  Lemennicier B. , Lescieux-Katir H. and Vuillemey G. (2011) «Mirror, mirror on the wall, who is the best Socialist candidate of them all? The left-right location of the candidates in the Socialist Party primary and the probability of Socialist success in the presidential elections of 2012” French Politics, Volume 9, Issue 4 (December 2011)

8 On se souvient de la trahison du parti communiste vis à vis du programme commun de la gauche dont le pacte sera dénoncé par Marchais, le secrétaire général du parti communiste, au mois d'août précédent les élections.

10 La fraction de l'électorat qui vote de manière émotionnelle créé une externalité négative sur l'ensemble des autres. Le suffrage universel devrait donc être réglementé et limité aux électeurs « rationnels ». Les médias aiment évoquer l'exubérance irrationnelle de certains spéculateurs sur les marchés financiers que dire alors de la démocratie sachant que l’écho des médias ajoute à cette exubérance irrationnelle de certains électeurs. Or, personne ne propose d’appliquer au processus démocratique ce que les hommes politiques cherchent à imposer aux marchés financiers : l’élimination des spéculateurs. Comble de l’ironie, si beaucoup de commentateurs pensent sérieusement que le choix des candidats est une affaire de passion, ont-ils réfléchi aux conséquences normatives de ce qu'ils affirment? Si le choix d'un Président de la République, qui concentre dans ses mains, sur une période de 5 ans, un pouvoir quasi absolu, est le résultat de passions et non de choix raisonnés, le principe de précaution le plus élémentaire devrait les inciter à proposer la suppression de l'élection présidentielle au suffrage universel.

11 Alors que les sondages des jours précédents estimaient à 19% ce report des voix FN sur FH  ce qui faisait simplement 3% des électeurs FN et c’était tout juste suffisant pour que FH atteigne 50% des votes plus un !

12 Sans vouloir remonter à la guerre d’Algérie.