Les trois krachs qui mènent à la réforme monétaire
Par Pierre Leconte le dimanche 16 mai 2010, 21:59 - Article - Lien permanent
Nous vivons actuellement trois Krachs: un Krach monétaire avec la chute de l’euro et accessoirement de la livre sterling, un Krach obligataire avec la chute des obligations d’Etat des pays du sud de l’euroland, un Krach boursier avec la chute des actions partout dans le monde.
La cause principale de ces krachs tient à l’orgueil démesuré des hommes de l’Etat (politiciens, technocrates et banquiers centraux) qui se sont arrogé en 1971 le droit de casser ce qui restait de stabilité au Système monétaire international, basé sur la convertibilité du dollar en or et les taux de change fixes.
Leur but était de pouvoir mettre en place une gigantesque pyramide de crédit, dont ils attendaient – selon les préceptes interventionnistes keynésiens – qu’elle apporte à l’Occident la prospérité perpétuelle. Ou, à défaut, leur permette de contrôler les mécanismes politiques, économiques et financiers que leur intelligence supérieure – croyaient-ils à tort – organiserait bien mieux que ne pouvait le faire le marché libre!
Depuis lors, une économie d’endettement et de spéculation abominablement instable s’est développée aux USA, en Europe et au Japon pour atteindre l’inimaginable sommet actuel caractérisé par la faillite virtuelle et bientôt réelle des Etats et des banques centrales – sans parler des grandes banques «privées» passées sous le contrôle étatique – dans un contexte de croissance économique proche de zéro et de chômage de masse.
C’est, en effet, l’institution de monnaies fiduciaires de papier qui a permis aux pouvoirs publics de créer sans limite toute la liquidité et aux grandes banques «privées» tout le crédit dont ils avaient besoin pour s’assurer le contrôle complet des structures politiques, économiques et financières dans le cadre d’un nouveau totalitarisme ayant tué le libéralisme sous toutes ses formes.
A cet égard, la création de l’euro, une idée stupide émise par des technocrates français – pour forcer l’intégration politique de l’Union européenne – parce qu’une monnaie ne se décrète pas du jour au lendemain (l’orgueil démesuré encore!) mais émerge à la suite d’un long processus historique de confiance progressive, au surplus dans une zone non optimale parce que trop hétérogène et dont aucune des règles qu’elle devait observer n’a été respectée, a empiré les choses. Les hommes de l’Etat sont donc seuls comptables du désastre qu’ils ont créé et entretenu. Non seulement, parce que le Système monétaire structurellement instable qu’ils ont développé n’est pas réformable sans en changer complètement par le rétablissement de la convertibilité des monnaies en or c’est-à-dire en cassant tout lien entre l’Etat et la monnaie (comme l’avait compris avec une grande clairvoyance Charles de Gaulle); mais encore, parce qu’ils n’ont pas été capables d’en limiter les nuisances du fait de leur entêtement absurde dans l’erreur et la manipulation.
Ainsi, au lieu de se résoudre à mettre en faillite dès le déclenchement de la crise de 2007 les quelques institutions financières ruinées, les banques centrales et les gouvernements se sont lancés dans des plans dits «de relance» alors que ni les unes ni les autres n’en avaient la capacité financière. Ce faisant, tous les acteurs publics et privés ont été successivement contaminés. Puis, devant les besoins croissants de liquidité pour payer l’énorme addition, les banques centrales américaine et britannique se sont lancées dans la monétisation (le péché monétaire absolu) des dettes privées et des emprunts publics, tout en baissant leurs taux d’intérêt à zéro et en créant une énorme liquidité ex nihilo afin de faire remonter artificiellement les marchés au seul profit des grandes banques «privées» dont il s’agissait de regonfler les bilans.
Tout cela est en train d’échouer. D’une part, parce que les grandes banques «privées» ont gardé pour elles à des fins de spéculation, sans la prêter aux agents économiques qui en ont besoin, la liquidité gratuite qu’elles ont reçue. D’autre part, parce que les plans «dits de relance» n’ont évidemment pas permis de relancer durablement les économies, qui ne peuvent pas se redresser tant que les consommateurs restent au chômage ou s’appauvrissent. Le risque de dépression économique s’est donc installé en Occident.
C’est dans ce contexte que la guerre des monnaies a éclaté puisque la monétisation américano-britannique a trouvé sa propre limite, sauf à provoquer outre-Atlantique et outre-Manche l’hyperinflation ! La chute de l’euro, initialement organisée par quelques banques et hedge funds américains et britanniques, a opportunément permis aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne de sauver temporairement leur marché obligataire, et donc leur capacité à emprunter. Mais a entraîné l’effondrement des marchés obligataires des pays du sud de l’euroland, lesquels se sont imprudemment mis dans une situation d’hyper-endettement qu’ils ne peuvent pas résoudre en actionnant la planche à billets puisqu’elle se trouve à Francfort sous contrôle de la BCE, c’est-à-dire allemand.
Il aurait fallu inciter les pays non compétitifs à faire défaut et à quitter l’euroland pour revenir à leurs anciennes monnaies nationales qu’ils auraient pu dévaluer pour sortir de l’impasse. Mais l’entêtement des hommes de l’Etat en Europe, au nom de la préservation de l’euroland, sorte de «Saint Graal» qu’il faut maintenir à tout prix, ne va faire qu’aggraver la crise européenne. La BCE, en accord avec l’Allemagne qui vient d’abandonner sa relative «orthodoxie monétaire», pour tenter d’éviter la faillite des grandes banques «privées» européennes détenant en majorité le «papier» grec, portugais, espagnol, etc. va donc, elle aussi, entreprendre la monétisation – directe ou indirecte via un fonds ad hoc – des dettes privées et des emprunts publics au risque de tuer l’euro. Ainsi qu’elle vient de le faire en acceptant les emprunts grecs, dont la valeur est quasi nulle, comme collatéral à 100% des prêts qu’elle accorde aux grandes banques «privées»… Le risque d’hyperinflation du style «République de Weimar» s’est donc installé en Occident.
Les trois krachs pourraient donc se poursuivre pour aboutir à la «dépression hyperinflationniste» jusqu’à ce que l’inévitable purge de l’endettement généralisé se produise. Dans un tel contexte, l’or, le seul actif qui n’est pas émis par un débiteur risquant de faire faillite, devrait continuer et amplifier son mouvement de hausse. Plus l’or montera, plus les hommes de l’Etat seront contraints de réformer le Système monétaire international en rétablissant la convertibilité des monnaies de papier en métal précieux. Et le marché aura eu raison de l’étatisme, à moins que les Etats tentent de confisquer l’or auquel cas son prix explosera!

Pierre Leconte est Président du Forum monétaire de Genève. Il est l'auteur de nombreux livres sur les questions économiques et monétaires. La version originale de cet article est paru dans le quotidien suisse Le Temps, en date du mercredi 12 mai 2010.
Commentaires
L'euro plonge à son plus bas niveau en quatre ans, et entraîne la chute des Bourses d'Asie.
L'euro a plongé lundi à son plus bas niveau depuis quatre ans face au dollar et les Bourses asiatiques chutaient dans la foulée, l'inquiétude pour la dette des pays européens se doublant de craintes sur la reprise économique du Vieux continent.
La monnaie unique européenne cotait 1,2234 dollar vers 02H30 GMT à Tokyo, son plancher depuis avril 2006. Elle remontait très légèrement peu après 03H00 GMT, autour de 1,2270 dollar, mais restait nettement sous son niveau de vendredi à 21H00 GMT, où elle valait encore 1,2365 dollar.
L'euro se dépréciait aussi face à la devise japonaise, à 112,73 yens contre 114,32 yens à 21H00 GMT vendredi.
Les Bourses asiatiques chutaient dans la foulée, inquiètes de cette dégringolade et de la panique ayant soufflé en fin de semaine sur les places financières européennes.
A la mi-séance, la principale d'entre elles, Tokyo, perdait 1,98 %.
Vers 03H00 GMT, Sydney abandonnait 2,82 %, Shanghaï 2,60 %, Hong Kong 2,47 %, Taipei 2,20 % et Bombay 1,57 %.
"Le marché n'a pas confiance en l'euro", a résumé Daisuke Karakama, analyste de marché à la banque Mizuho, qui notait que la monnaie unique européenne chutait en dépit de toute nouvelle susceptible de peser sur sa valeur.
Les 750 milliards d'euros mis sur la table la semaine dernière par l'Union européenne et par le Fonds monétaire international ne suffisent pas à rassurer les investisseurs, inquiets du haut niveau d'endettement de plusieurs pays de la zone euro, en premier lieu la Grèce mais aussi le Portugal, l'Espagne et l'Italie.
http://www.boursorama.com/infos/act...
A Pierre Leconte,
Suivant de près vos analyses, j'ai été très intéressé par celles que vous avez postées sur ce site.
Le scénario que vous évoquez est l'hypothèse la plus probable.
Et, plus les jours passent, plus je miserai sur l'inflation.
Les hommes de l'Etat y verront l'ultime moyen de liquider leurs dettes aux dépends des épargnants.
Notons qu'il n'est pas nécessaire d'atteindre des taux d'inflation faramineux pour liquider l'épargne privée. A 15% d'inflation par an, la monnaie détenue en liquide perd 50% de sa valeur en trois ans. Et la dette des Etats est réduite à rien en cinq ans.
Toute la question sera de savoir ce que fera l'Allemagne face aux pays du Club Med. La culture politique dominante et l'opinion publique ont retenu la leçon de 1923. Il me semble que les Allemands préféreront sortir de l'euro que d'avoir à payer le prix de la gabegie de leurs partenaires du sud.
Qu'en pensez-vous ?
Cordialement,
GD
@ gilles: "Notons qu'il n'est pas nécessaire d'atteindre des taux d'inflation faramineux pour liquider l'épargne privée. A 15% d'inflation par an, la monnaie détenue en liquide perd 50% de sa valeur en trois ans. Et la dette des Etats est réduite à rien en cinq ans."
Pour la liquidation de l'épargne, OK. Mais pour la dette ? Les états ont de stockpiles de dette à maturité de plus en plus courte (pour garder des taux raisonnables). Mais si l'inflation augmente, à combien se monteront les nouveaux taux réclamés par les épargnants sur les nouvelles tranches émises pour renouveler la dette ancienne expirée ?
L'état pourra-t-il s'offrir le luxe d'emprunter à taux réels négatifs ? Je ne crois guère. Verra t'il ses rentrées fiscales croitre autant que l'inflation ? J'en doute, tant cette inflation sèmera chomage et perte de pouvoir d'achat sur sa route.
Bref, l'état creusera ses déficits en devant emprunter à 15% et plus !
apurer la dette par l'inflation, dans ces conditions...
Que pensez vous de ces arguments
- Les taux restent très bas.
- Il n’y a aucune pression à la hausse sur les salaires (au contraire !).
- Le crédit ne redémarre pas.
- Les matières premières n’ont réalisé aucun rebond convaincant depuis leur chute de 2008 et semblent bien parties pour replonger (sous leurs plus bas de 2008) à la prochaine étape de la crise en cours.
- Les récentes évènements sur les dettes souveraines vont mettre encore plus de pression sur les gouvernements qui auront beaucoup moins de marge de manoeuvre qu’en 2009 pour relancer quoi que ce soit.
- La Chine semble mal engagée dans les 2-3 ans à venir à cause du développement d’une économie de bulle dans ce pays qui ne devrait pas tarder à lâcher.
- Si la récession reprend (ce que je crois), il y aura à nouveau augmentation des défauts sur emprunts et retour à des situations de course au cash observées en 2008.
L'inflation est sûrement la meilleure solution pour éviter le krach hyperinflationniste de la dette publique qui nous tend les bras. Malheureusement, l'orthodoxie allemande ne semble pas évoluée au point d'envisager une inflation comme bénéfique, ne serait-ce que modérée.
Ce qui m'étonne est la focalisation sur les causes visibles du phénomène, la dette publique, mais pas sur ses causes profondes, une épargne excessive des pays développés qui déprime la consommation et oblige d'une certaine façon les Etats à s'endetter pour maintenir cette consommation déficiente. C'est plutôt cette surépargne qu'il faut traiter afin de rééquilibrer taux d'épargne et croissance économique et permettre une croissance saine et durable.