John Maynard Keynes a publié en 1936 sa Théorie générale, source des idées qui lui sont attribuées. Dans son esprit, la Grande dépression d’alors avait été provoquée par une consommation insuffisante. La solution qu’il préconisait, la stimulation de la consommation avec l’argent de l’Etat, découlait de ce diagnostic. Elle impliquait la création de déficits budgétaires considérables dont Friedman a contesté l’efficacité (alors que pour Keynes, c’étaient les politiques monétaires qui étaient inefficaces).

Malheureusement pour son héritage intellectuel, l’explication que Keynes donne de la crise des années trente ne correspond pas à la situation de l’époque comme de nombreuses recherches l’ont montré depuis. Elle ne correspond pas non plus à celle que nous vivons aujourd’hui. Comment pourrait-on évoquer la sous-consommation dans l’Amérique des années 2000 où le taux d’épargne était tombé à pratiquement zéro et les budgets fédéraux s’inscrivaient nettement dans le rouge ?

Les causes de la crise actuelle, nous le savons, sont ailleurs : l’émission massive de créances hypothécaires de mauvaise qualité et leur incorporation dans des produits structurés, jointes à une politique monétaire trop longtemps expansionniste. Une gigantesque bulle immobilière en a résulté. Lorsqu’elle a éclaté, la présence dans le bilan des banques de produits « toxiques » à la valeur incertaine a annihilé la confiance dans le système financier et provoqué un désastreux resserrement du crédit.

Remarquons en passant, que si la FED avait, à partir de 2002, suivi une politique monétaire « automatique » comme le préconisait Friedman, sans essayer de stimuler l’économie, on n’aurait pas vu les taux d’intérêt réels négatifs à l’origine de la bulle. Et nous n’aurions peut-être pas connu la crise actuelle.

Mais revenons à la réalité d’aujourd’hui. Il est clair que la condition préalable à la reprise est l’assainissement des bilans bancaires. Mais une fois cet assainissement obtenu faut-il traiter une économie encore défaillante au moyen des déficits préconisés par Keynes et ses disciples ? Les responsables politiques américains semblent le croire. Mais l’accord est loin d’être unanime dans leur pays. Cent cinquante économistes reconnus dont trois prix Nobel, ont signé leur désaccord sur toute une page du New York Times. Ils pensent que les leçons de l’histoire et les résultats des recherches empiriques montrent que les déficits budgétaires ne sont pas des solutions aux problèmes de l’emploi. S’ils ont raison, rien ne justifie les déficits budgétaire américains abyssaux de l’ordre de 14% du PIB cette année et de presqu’autant l’année prochaine.

Ou plutôt, leur justification est ailleurs. Le chef de cabinet du Président Obama, Rahm Emanuel, l’a clairement indiquée : « Il ne faut jamais laisser une crise sérieuse inexploitée. Elle représente l’occasion de faire des choses que vous pensiez auparavant irréalisables. » Dans cette optique, avec l’approbation du Congrès, l’administration américaine n’a plus à se demander comment financer le système de santé universel, la réduction des émissions de carbone, la réfection du système routier américain, le renflouement des firmes automobiles et les autres promesses du candidat Obama. Le déficit budgétaire y pourvoira.

La reprise, lorsqu’enfin elle viendra, sera due aux masses de liquidités injectées par la FED dans l’économie. La stimulation budgétaire n’y aura contribué que marginalement et tardivement tout en ayant fait exploser la dette que supporteront les contribuables américains.

La conclusion de ces brefs rappels s’impose : les idées de Friedman sont plus que jamais d’actualité. Celles de Keynes, que rien ne valide, n’ont été tirées de l’oubli que pour justifier des politiques colossalement dépensières. Leur acceptation par l’opinion publique représente le triomphe de l’illusionnisme politique.

Florin Aftalion est Professeur émérite à l’ESSEC

Cet article a été initialement publié sous forme de commentaire dans Le Figaro en date du 13 mai 2009 sous le titre 'Friedman, Keynes, et la relance économique'