De John Ruskin et Karl Marx à Robert Bellah et Phillip Blond, les critiques du libéralisme classique l'ont accusé d'atomiser la société. Ils sont constamment incapables de comprendre comment l'individualisme politique et la liberté des marchés interagissent avec la cohésion sociale.

Les institutions caractéristiques d'un ordre libéral sont le projet de la technique (transformer la nature pour satisfaire les besoins et les intérêts de l'homme), une économie de marché plus ou moins libre, un état limité pour protéger les droits individuels, la règle de droit, et l'accent mis sur l'autonomie personnelle. Et cette culture-là est la plus grande force du monde moderne ; elle a considérablement amélioré les conditions matérielles de la vie et institutionnalisé la liberté personnelle. Curieusement, cette culture demeure incomprise même par ceux qu'elle enveloppe.

Il y a deux raisons à cela.

  • Tout d'abord, certains défenseurs de l'ordre libéral ont souvent adopté sans s'en rendre compte le cadre de référence de leurs ennemis, lesquels en ont profité pour définir le libéralisme par les sottises les plus grosses que Jeremy Bentham, Ayn Rand, John Rawls ou Robert Nozick aient jamais pu dire.
  • Deuxièmement, l'emploi de l'expression "science sociale" pour rendre compte des relations entre les hommes a bouché les yeux des penseurs sur les véritables sources de cette philosophie. Ayant abandonné Weber pour Marx, Durkheim, Freud et la déconstruction, les sociologues passent complètement à côté des racines spirituelles de l'ordre libéral.

Ils partent comme si cela allait de soi d'une conception laïque où la conviction religieuse n'est rien d'autre qu'une illusion, épiphénomène parmi d'autres - et qui fonderait là-dessus un ordre libéral ?

En fait, il existe deux grands récits concurrents à propos de l'ordre libéral.

Le premier est celui de John Locke et Adam Smith, qui met l'accent non seulement sur la liberté et le progrès technique, mais aussi sur les fondements sentimentaux et religieux de l'entreprise humaine. Comme Locke l'écrit dans le Second traité :

Dieu, qui a donné le monde en commun aux hommes, leur a en même temps donné des raisons d'en faire le meilleur usage pour la vie et les commodités. on ne peut pas présumer qu'Il ait jamais souhaité que celui-ci demeure banal et inculte.

Il l'a donné, pour qu'ils s'en servent, à l'Industrieux et au Rationnel… et non aux extravagances ni à la cupidité du Querelleur et du Procédurier… car c'est le travail qui donne à tout la différence de sa valeur… des fruits de la terre utiles à la vie de l'homme, les neuf dixièmes sont les produits du travail .

La seconde interprétation est celle de Jean-Jacques Rousseau et Karl Marx : elle insiste sur l'"égalité" et tente de disqualifier l'interprétation de Locke. Elle postule, que loin de satisfaire les besoins réels de l'homme, les arts et les sciences ne seraient que les stigmates de l'orgueil (ou amour-propre), et auraient abouti à la société de consommation et à la perte du sens de la communauté. On y dépeint le contrat social de Locke comme celui où le riche et le puissant emprisonnent les moins fortunés dans une inégalité institutionnalisée.

D'Owen, Fourier, Proudhon, Louis Blanc, Saint-Simon et Marx, socialistes du XIXème siècle, jusqu'à une foule d'autres écrivains du XX° et aujourd'hui sans doute Obama, les penseurs de cette tradition aspirent à des "chances plus égales", une "plus juste" distribution de la richesse, et la réorganisation de la société en communautés plus petites . Ils ne s'accordent pas sur la manière exacte de transformer le système actuel et n'ont jamais su avancer une description explicite de la manière dont leur nouvelle construction fonctionnerait. Comme Phillip Blond, ils décrivent ce que leur nouvelle économie serait censée faire, mais ils n'expliquent pas comment. Ce qu'on ressent surtout chez ces auteurs est une attitude d'hostilité envers ce qu'ils pensent être le système actuel, une critique morale où ce qu'il faudrait c'est identifier en même temps les "méchants" et leurs "victimes".

Ce que ces critiques comprennent – en même temps que cela leur échappe, c'est qu'un ordre libéral, dans son économie, sa politique, et son droit, est une association civile. Selon les termes du philosophe Michael Oakeshott, une association civile n'a pas de but commun : si elle existe, c'est pour fournir le cadre dans lequel les individus visent les objectifs qu'ils ont personnellement choisis. Par opposition une organisation à but commun, qui était la forme de vie en société aux époques classique et médiévale de même que dans de nombreux pays sous-développés d'aujourd'hui, est au service d'un projet collectif qui domine l'individu. C'est derrière cet esprit communautaire des organisations à but commun que courent les critiques du libéralisme, y compris nombre de clercs.

Est-il vrai, cependant, qu'une société libre soit à ce point atomisée et aliénante ? Pour en revenir à Locke, et comme nous le rappelle Tocqueville, les vrais défenseurs de l'ordre libéral reconnaissent que c'est quand elle s'appuie sur une culture plus vaste, où les individus choisissent volontairement d'adhérer à de plus petites association d'entreprise telles que la famille, une église, ou des organisations locales, qu'une association civile fonctionne au mieux.

Ces organisations à but commun fournissent le capital spirituel - en particulier issu, mais pas exclusivement, de l'héritage judéo-chrétien - qui permet à l' ordre libéral de fonctionner. C'est ce capital spirituel qui entretient l'individu libre et responsable, avec son autonomie intérieure. C'est la palette des religions en Amérique, par opposition à la religion d'Etat dans les pays islamiques ou le laïcisme virulent de l'Europe, qui permet au libéralisme de s'épanouir.

L'aspiration à transformer l'ensemble de la société en organisation asservie à un but provient de personnes qui n'ont pas fait leur transition vers l'individualité. Il y a là-derrière toute une histoire compliquée, mais ce qui compte est de reconnaître que le problème le plus grave des sociétés libérales modernes y est la présence d'individus ratés ou incomplets. Qu'ils ne sachent pas ce que c'est que la maîtrise de soi qui qu'ils en soient incapables, les individus incomplets se réfugient dans l'identité collective de communautés qui s'isolent des mises en cause d'un éventuel progrès. Ce sont des gens qui ne pensent qu'à éviter l'échec, pas à la réussite. Les individus incomplets s'identifient par des sentiments de jalousie, de ressentiment, de manque de confiance en soi, de sentiment d'être victime, et de l'apitoiement sur soi -- bref, par un complexe d'infériorité. L'anti-américanisme à l'étranger et, aux Etats-Unis, le refus de reconnaître le caractère exceptionnel de ce pays, en sont les manifestations les plus nettes. N'ayant guère le sens de l'individualité ou pas du tout, ils sont incapables d'aimer ce qu'ils ont de meilleur ; incapables de s'aimer eux-mêmes, ils sont incapables d'aimer les autres ; incapables d'aimer les autres, ils ne peuvent pas s'accommoder de la vie au sein de la famille ; la vie de famille, en fait, ils la trouvent abrutissante.



Ce par quoi ils remplacent la capacité de s'aimer soi-même, d'aimer les autres, et d'aimer la famille est l'attachement à une mythique communauté. A la place d'un arbitre, ce qu'ils veulent c'est un chef -- et ce chef-là, ils le voient comme un protecteurs qui le dégageraient de toute responsabilité : c'est ce qui rend pathologique leur sens de la communauté. Et ce avec quoi ils se retrouvent, ce sont des dirigeants qui sont eux-mêmes des individus incomplets et qui cherchent à dominer les autres parce qu'ils ne peuvent pas se dominer eux-mêmes. Ils sont égalitaristes, détestent la concurrence, et en lieu et place d'une économie de marché et d'un état limité, ce qu'on obtient c'est la tyrannie : politique et économique.

Ce ne sont donc pas les institutions d'un ordre libéral : la technique, les marchés, l'état limité, la règle de droit, qui sont responsables des pathologies sociales que nous constatons. Le Péché originel explique sans aucun doute certains de nos problèmes, et on ne peut pas le vaincre par des techniques de contrôle social issues des sciences humaines, qui ne sont le plus souvent que les faux nez d'ambitions politiques privées. Cependant, au-delà des faiblesses intrinsèques à la nature humaine, ce que reflètent les fléaux sociaux de notre époque, c'est plus directement la destruction consciente et systématique de notre capital spirituel par l'expansion toujours croissante du rôle de l'état, alimentée par des délires d'utopiste.

La source de ces maux ne réside donc pas dans la liberté politique ni économique, mais dans les échecs de l'ingénierie sociale pratiquée dans le passé et la tentative pour masquer ces échecs par des impositions encore plus inventives du pouvoir de l'Etat.




Nicholas Capaldi est titulaire de la Legendre-Soule Distinguished Chair in Business Ethics à Loyola University, Nouvelle-Orléans, et auteur de John Stuart Mill: A Biography''|''