Les sous-entendus politiques et philosophiques de l’hyperinflation lexicale du « social »…
Par Alain Laurent le vendredi 4 novembre 2011, 14:57 - Article - Lien permanent
Notre ami Alain Laurent vient de lancer "La chronique du Nouvel 1dividualiste", en ligne sur le site de l'Institut Coppet. Voici sa troisième livraison. Quoi de commun, sur le fond, entre la « mixité sociale », un « mouvement social » et les « sciences sociales » ? Rien, ou peu s’en faut.
Dans le premier cas d’emploi de ce terme valise de « social », il s’agit d’une opération d’ingénierie… « sociale » visant à contraindre les habitants d’un endroit paisible à accepter l’installation gratuite de « défavorisés » qu’ils financeront par leurs impôts; dans le deuxième c’est un euphémisme désignant une grève généralement dans le secteur public... et,, dans le troisième cela renvoie à une discipline - d’ailleurs fort « scientifique » - s’efforçant d’expliquer les mécanismes régulateurs à l’œuvre dans la société. On ne discerne donc guère comment on peut sérieusement user du même vocable pour qualifier des faits aussi hétérogènes.
Il y a plus d’un demi-siècle, Hayek avait déjà pointé cette déperdition de sens du mot « social » provoquée par son usage intempérant et en partie perverti. Dans un texte de 1957 intitulé What is Social ? What does it mean ? (Cf. ch. 17 des Essais de politique, de science politique et d’économie, Les Belles lettres, 2007), il constatait qu’il n’y avait aucun rapport entre « social » dans son acception sociologique (« c’est un sens dans lequel ce mot s’avère très nécessaire ; c’est d’ailleurs son sens véritable et j’aimerais qu’il lui soit réservé ») et la connotation qu’il prend dans « justice sociale » - « où il détruit le sentiment de la responsabilité individuelle, qui est le fondement de toute morale ». Et de conclure : « Une bonne partie de ce qu’on qualifie de social est, dans le plus profond et le plus fort sens du mot, complètement et définitivement antisocial ».
Et
pourtant, Hayek n’avait encore rien vu ! En France tout
spécialement, qu’est-ce qui n’est pas voué à devenir
« social » ? Gauche et droite communient dans une
sidérante frénésie lexicale hyperinflationniste consacrant
l’interprétation dévoyée de ce terme, affecté d’une
positivité morale quasiment mystique. L’État « social »
y exhorte les dirigeants d’entreprise accablés de charges
« sociales » à faire preuve de responsabilité
« sociale » en négociant avec les chers partenaires
« sociaux » pour surseoir à des plans « sociaux »
qui menaceraient les acquis « sociaux » et donc la paix
« sociale ». Non content de cela, il s’évertue sans
cesse à relever les minimas « sociaux », à redistribuer
des prélèvements « sociaux » (comprenant le
remboursement de la dette « sociale » et la contribution
« sociale » généralisée…) sous forme de prestations
« sociales » d’ailleurs gangrénées par la fraude
« sociale ». Ceux qui échappent à cette manne peuvent
cependant compter sur le SAMU « social ». Pour faire
bonne mesure, ce même État tente (vainement) de remettre en marche
l’ascenseur « social », d’accroître indéfiniment
les bénéficiaires du logement « social » et entretient
des cohortes de travailleurs « sociaux » afin de
restaurer le lien « social ». Dernières trouvailles en
date dans ce domaine où la créativité est sans limites : sous
le signe de la souveraineté « sociale » (dixit Fillion),
instaurer une TVA « sociale » et généraliser
l’introduction d’un tarif « social » - qui finira
bien par s’appliquer à l’accès aux réseaux… « sociaux »
(expression où « social » prend une acception
–américanisée- qui le rapproche de son sens originel,
mais…virtualisée !).
Cette mise d’un mot à toutes les sauces induit d’abord une saturation et une confusion sémantiques totales, qui devraient normalement en faire prohiber tout usage pertinent. Mais, bien plus grave, elle est idéologiquement la métaphore de l’institutionnalisation de dispositifs et de pratiques politiques visant à inscrire définitivement dans les esprits que l’organisation…sociale ne peut qu’être désormais le produit exclusif et obligé de l’intervention bureaucratique de l’État-providence. Et de la collectivisation insidieuse de la vie courante par le biais d’une assistance tentaculaire. C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’un sociologue de gauche, Jacques Donzelot, l’avait saluée dans L’Invention du social (Fayard, 1983) : une « invention » remontant à la fin du XIX° siècle et au début du XX° avec l’avènement du solidarisme, axé sur la « solidarité sociale ». Depuis cette époque et Durkheim aidant (le « fait social » surplombe les consciences individuelles et leur échappe), le « social » des sociologues a acquis une interprétation collectiviste en faisant une sorte de coagulation des actions individuelles transcendant celles-ci, qui de plus finit par les déterminer. Rien n’est évidemment plus faux. Le social au sens originel rigoureux n’est jamais que de l’interindividuel plus ou moins complexe, et il se tient non pas hors mais dans les esprits individuels, dans les représentations que chacun se fait de ses rapports avec les autres et qui orientent ses comportements. Et c’est à la lumière de ces rappels que se révèle le fin mot de la manipulation en cours avec l’actuelle logorrhée du « social » : le « social » si abondamment distillé par l’État-providence tend tout bonnement à peu à peu engluer davantage les citoyens dans le « social » de la sociologie collectiviste. Ce qui doit nous remettre cette simple évidence à l’esprit : dans « social », il y a déjà en germe « socialisme ». Et « socialisation »…
Commentaires
Article plein d'humour autour d'un mot essentiel à la novlangue.
On peut comparer l'extension du champ sémantique du mot "social" à 'inflation du mot "citoyen" utilisé sous sa forme adjective. Le substantif a en effet un caractère trop absolu pour plaire à notre démocratie anesthésiante ("Aux armes citoyens" n'est chanté que du bout des lèvres).
Le mot "social" ou "citoyen" remplace tous ceux qu'une exacte formulation de la pensée aurait exigé.
La prolifération cancéreuse de ces termes illustre parfaitement le discours de Withers dans "1984". Ce personnage d'Orwell est un des rédacteurs du Dictionnaire de novlangue et affirme : "Nous détruisons chaque jour des mots (...) Ne voyez vous pas que le véritable but de la novlangue est de restreindre les limites de la pensée? (...) Chaque année de moins en moins de mots et le champs de la conscience de plus en plus restreint" (Gallimard coll. Folio pages 72-75)
Notre "société sociale et citoyenne" emprunte sans doute la voie du totalitarisme que décrit Orwell : la voie de la servitude...
"LA GUERRE C'EST LA PAIX
LA LIBERTE C'EST L'ESCLAVAGE
L'IGNORANCE C'EST LA FORCE"
Splendide !
Cette analyse est fort juste, et le commentaire de Bruno également : en maitrisant le langage, on maitrise la pensée. Le mot social à toutes les sauces, est devenu synonyme de menace :
plan social : vous êtes viré!
cas social : vous êtes un pauvre type
sécurité sociale : vous êtes malade...
Finalement, il faut une nouvelle définition du mot : social : diminutif de socialiste. Toujours néfaste économiquement, et/ou portant atteinte aux libertés. Quelle triste dérive en France depuis 30 ans!
Merci pour cette belle réflexion si bien écrite, en vrai français d'avant la novlangue.
Cordialement,
Oui, cet article est très bien écrit et plein d'humour, ça fait du bien. Mais je remercie surtout Alain Laurent de nous rappeler que : "Le social au sens originel rigoureux n’est jamais que de l’interindividuel plus ou moins complexe, et il se tient non pas hors mais dans les esprits individuels, dans les représentations que chacun se fait de ses rapports avec les autres et qui orientent ses comportements."
Puissions nous toujours nous rappeler cette vérité dans les analyses économiques. Le grand danger, particulièrement quand on manie les chiffres, est de noyer les personnes dans un marais collectif qui devient facilement collectiviste. A force de regarder des moyennes on finit par les prendre pour des normes et par oublier que, même moyennes, elles tradisent encore ces "représentations que chacun se fait de ses rapports avec les autres et qui orientent ses comportements".
Pour que des comportements changent, il faut que les représentations changent et alors les moyennes changeront. Jouer sur les taux, les ratios et autres paramètres sera toujours déjoué par la constance des représentations. On raconte que Mao avait voulu débarasser la chine de ses rats. Selon son habitude il mit le peuple en branle en promettant une prime à tout chinois qui apporterait à son commissaire politique la queue d'un rat prouvant ainsi que celui-ci était passé de vie à trépas. Que croyez vous qu'il arriva ? Les chinois élevèrent des rats !
Le mot "social" est tellement galvaudé qu'il faut maintenant le renforcer avec son synonyme dans la logorrhée étatiste, la "solidarité", surtout quand on s'attaque au diable en personne, à savoir le marché. Ainsi en va-t-il de la nouvelle "Economie Sociale et Solidaire" qui, n'en doutons pas, s'imposera à tous car elle est "Eco-consciente, Citoyenne et Durable".