La possibilité de vivre pour soi, selon ses propres goûts et convictions, de penser librement et de soumettre à la critique les vérités les mieux établies, en matière religieuse, morale ou économique, correspond aux attentes de l’individu moderne et fait progresser l’humanité dans la connaissance des moyens de son développement.

La conviction que la liberté est une solution plutôt qu’un problème a comme corollaire le combat pour le recul du contrôle des existences par l’État. Le texte de Constant sur la « liberté des modernes » est en cela programmatique : le libéralisme est avant tout une interprétation individualiste de la modernité. L’humanité progresse par le reflux de l’emprise de la communauté sur l’individu, du politique sur l’économique, de l’État sur la société ; le libéralisme justifie et accompagne la sortie de l’individu de la tutelle du collectif. Avec une méfiance radicalisée au XXe siècle, il tend à la neutralisation totale du pouvoir de commandement, ayant comme idéal une société acéphale. Cela ne repose pas sur un fétichisme darwinien du profit mais sur la certitude que la raison économique est supérieure à la raison politique, que l’échange libre est plus fécond que le commandement administratif. La complexité du social ne peut être appréhendée par un seul cerveau, fût-il celui de l’État. S’il s’y essaie, ne pouvant en saisir qu’une petite partie, il l’appauvrira nécessairement. Son intervention sera inefficace et délétère. Les institutions politiques doivent être au service de l’indépendance de la société civile ; la tâche du gouvernement est de consolider et améliorer les fondements de l’autorégulation. L’État doit être conçu comme un gardien du gouvernement, lui-même gardant la société. Il n’est pas une instance de direction, de planification du futur mais de conservation des bases d’une société ouverte, pensée comme un jeu de la concurrence permanente entre les valeurs, les idées, les biens et les services. Si l’État libéral est conservateur, le projet libéral, lui, ne l’est pas puisqu’il organise au contraire la subversion permanente de la société par elle-même.

Trois tendances se disputent l’héritage libéral. Les « classiques » affinent la défense de l’économie de marché et la remise en cause de l’interventionnisme, dans le cadre globalement inchangé de la démocratie représentative. Les liberals penchent vers un socialisme réformiste et tentent de refonder l’État-providence sur une base plus individualiste. Les libertariens, quant à eux, offrent le visage d’une nouvelle radicalité libérale, plaidant pour un immense recul de l’État, jusqu’à l’anarchie pour certains. À la divergence de programme correspond une divergence d’évaluation de l’influence libérale, les radicaux et les classiques ayant le sentiment de vivre dans des sociétés gagnées aux idées socialistes, les liberals souhaitant à l’inverse apporter de la justice sociale dans un ordre essentiellement libéral. La réalité est contrastée : d’un côté, le pluralisme moral, la démocratie et l’État de droit sont l’objet d’un consensus, l’économie de marché, même décriée, reste le mode majeur de production des biens et services ; de l’autre, le niveau d’intervention des pouvoirs publics dans les relations sociales (par la fiscalité, la réglementation, les subventions), l’ensemble des incitations par lesquelles ils tentent d’orienter les mouvements de la société, débordent très largement les contours définis par les libéraux. Les liberals estiment que la critique des États contemporains menée au nom de la liberté individuelle est injustifiée, que la social-démocratie n’est finalement pas la « route de la servitude » ; elle respecte le pluralisme des conceptions du bien, les individus sont soutenus plus qu’entravés dans leur autonomie par l’État qui protège leur vie privée.

Que reste-t-il, finalement, de la critique libérale de l’État ? Il ne fait nul doute que le diagnostic alarmiste de Hayek était erroné ou péchait par outrance ; on ne peut confondre les régimes totalitaires et sociaux-démocrates. À sa décharge, l’esprit de l’interventionnisme a peut-être changé : il s’agit moins de rompre avec la logique libérale que de permettre à chacun de s’y épanouir. Aussi, le dispositif du Welfare State accorde- t-il des droits et des services sociaux qui ne visent pas la sortie de l’économie de marché, ni même sa correction, mais seulement la possibilité pour les plus démunis de retrouver la propriété d’eux-mêmes et de se constituer ainsi en acteurs de cette économie. En sus d’incontestables victoires électorales, comme celles de Thatcher ou Reagan, la fin du protectionnisme, la mise en place d’un marché unique dans l’Union européenne, l’abandon de certaines modalités « dures » de l’intervention (nationalisations, entreprises publiques dans les secteurs industriels et financiers, contrôle des changes, etc.), l’individualisation et la libération des mœurs, peuvent donner le sentiment d’une victoire du libéralisme au cours des trente dernières années. Ayant totalement triomphé dans les domaines politiques, moraux et culturels, à peine contesté sur le plan économique, le marché ne faisant l’objet que d’un calcul de son périmètre exact sans être rejeté en son principe, la critique libérale de l’État n’aurait plus aucun sens. Le dirigisme ayant disparu, ce qu’il reste d’action publique accompagnerait la logique libérale. À l’appui de cette idée, certains constatent qu’« aucun libéral ne remet plus en question la légitimité de l’État-providence ».

Ce diagnostic est séduisant mais imparfait. Il jette un regard superficiel sur le rapport actuel de l’État à la société civile. Le fait que les droits de l’individu soient garantis et occupent une place centrale dans nos politiques publiques ne signifie ni que le périmètre de liberté individuelle, ni que le poids de l’État satisfassent aux exigences libérales. En l’occurrence, les principes organisateurs d’une société libérale, à savoir la responsabilité individuelle et l’autorégulation n’ont qu’une portée limitée. Les mécanismes sociaux de l’État-providence (sécurité sociale, chômage, retraite) reposent sur l’adhésion obligatoire et la responsabilité collective. Les mécanismes politiques de la social-démocratie s’appuient sur une gestion collective de questions qui, dans un cadre libéral orthodoxe, devraient relever de la régulation privée. Au nom de la justice sociale ou de l’égalité, la liberté contractuelle est dans tous les domaines réglementée, soumise à la loi, de sorte qu’elle n’exprime jamais totalement la volonté des parties mais toujours un peu celle de l’État. L’importance des subventions publiques, par lesquelles les pouvoirs publics orientent l’activité ou privilégient certains comportements que le marché aurait écartés, limite la portée de l’autorégulation. Non seulement elles orientent l’allocation des ressources autrement que ne l’aurait fait la seule liberté économique mais elles sont aussi une atteinte aux principes d’égalité et de neutralité de l’État à l’égard des choix individuels. Enfin, le taux de prélèvements obligatoires atteint des niveaux qu’aucun membre du panthéon libéral n’aurait acceptés, au nom de la protection du droit de propriété ; le rapport de la dépense publique à la richesse produite, qui dépasse partout en Europe les 50 %, invalide l’hypothèse d’un État qui se serait retiré de la société, l’abandonnant à la main invisible. Globalement, mais sous une forme douce, l’État contrôle, pilote, réglemente, oriente, influence, l’ensemble des activités. Pas un domaine où il se contente de laisser faire. On assiste au contraire à son extension progressive, l’État interventionniste ayant « pour vocation de s’étendre sans limites, dans la mesure où les besoins auxquels il s’efforce de répondre et les inégalités qu’il prétend corriger sont illimités ». En atteste le développement encore lent mais réel, d’un État-providence ethnique, qui veut pénétrer la société non pour l’égalité économique et sociale mais pour l’affirmation de droits et identité culturels, selon la logique du multiculturalisme.

Le plus important se situe cependant moins sur le plan des réalisations que des principes. L’action des États contemporains repose sur l’idée qu’ils peuvent et doivent prendre en charge tous les aspects de l’existence, que le progrès passe par le pilotage politique de la société. Bien sûr, l’attachement aux libertés individuelles et à l’économie de marché garantit un degré d’autonomie suffisant pour que chacun ait le sentiment d’être maître de lui-même. Le rapport de l’État à la société est néanmoins inversé par rapport au modèle libéral. Le premier n’est plus le gardien mais le tuteur de la seconde ; il la construit plus qu’il ne la protège. L’État libéral, de Locke à Hayek, confie aux processus spontanés des différents marchés (des biens, des règles, des valeurs) l’évolution de la société. Pour des raisons de justice et d’efficacité, il se dessaisit au profit des individus, dont la fantaisie, les besoins, les valeurs doivent se déployer sans autre limite que la liberté d’autrui. À l’inverse, la régulation social-démocrate substitue aux mécanismes de l’échange des procédures démocratiques de limitation de la logique économique. Elle est fondée sur l’idée que justice et efficacité appellent la soumission de la concurrence à la décision politique. Elle étend la délibération collective à l’ensemble des relations sociales, qui seront justes parce que réglées non par la seule liberté individuelle mais des buts et des principes fixés par le pouvoir commun. En réaction, le libéralisme s’est présenté au XXe siècle comme une critique individualiste du déploiement du principe d’autonomie dans l’État interventionniste. D’une certaine façon l’opposition demeure telle qu’au début du XIXe, lorsque Leroux, en 1831, inventait le terme de « socialisme » pour l’opposer à« individualisme ».

Alors qu’un consensus se fait sur les valeurs de la modernité – de gauche à droite, tout le monde défend sphère privée et droits individuels –, le débat porte pour l’essentiel sur les moyens de les réaliser. La spécificité du libéralisme est de neutraliser les moyens du politique. L’identifier à l’autorégulation est la seule façon de le distinguer des autres idéologies. Que la représentation d’une société idéale à la fois ouverte et pérenne, ne nécessitant aucun pilotage gouvernemental, soit quelque peu irénique est possible. Il n’en reste pas moins que cela figure l’idée libérale.

La vitalité du débat démocratique nécessite que se maintienne une conception pure du libéralisme, en face d’une conception pure du socialisme. À défaut, on serait enfermé dans une « pensée unique », qui affadirait, voire supprimerait, dans chacune des deux mouvances, ce qui est le plus original, le plus essentiel, et aussi le plus stimulant.

Sous cet angle, l’apport des libertariens est plus intéressant que la proposition social- libérale. Par leur radicalité, leur utopisme anarchiste, ils nous rappellent que le libéralisme n’est pas seulement une justification de la démocratie ou une philosophie de gestionnaire mais se trouve porté par l’idée révolutionnaire d’une société d’où serait bannie l’obligation sans consentement. Ils montrent le plus original du libéralisme, qui consiste à explorer les possibilités d’émancipation sans recours à la violence du collectif. L’horizon du libéralisme est dans l’affranchissement du rapport de force que porte nécessairement l’État, dans une exploration radicale des chemins de la liberté. Que l’État demeure un incontournable moyen de réforme et de progrès social, qu’il soit à ce titre investi de l’attention des critiques nécessaires de la société capitaliste ne saurait justifier l’oubli de la tradition et de la voie libérales.

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Nous remercions les éditions Les Belles Lettres pour nous avoir autorisé à reproduire cet extrait du livre (dont la publication date de la mi-septembre). Alain Laurent est philosophe, essayiste et directeur des collections "Bibliothèque classique de la liberté" et "Penseurs de la liberté" aux Belles Lettres. Vincent Valentin est maître de conférences à l'Université Panthéo-Sorbonne (Paris I - Ecole de droit de la Sorbonne) et enseigne à Sciences-po Paris.