Quand la gauche intellectuelle anti-libérale récupère et contrefait l'individualisme
Par Alain Laurent le dimanche 26 février 2012, 16:33 - Note de synthèse - Lien permanent
Troisième Chronique du "Nouvel 1dividualiste" publiée initialement sur le site de l'Institut Coppet. Mais au sein de cette mouvance, qui fait idéologiquement la pluie et le beau temps en France, les temps changent et c’est un signe à ne pas négliger. Depuis bientôt une quinzaine d’années fleurissent les ouvrages où des universitaires de sensibilité gauchisante revendiquée ont entrepris de s’en prendre à l’individu et l’individualisme de manière plus sophistiquée, et parfois de les arracher au libéralisme pour s’en prévaloir – au prix fort d’un grand lessivage qui en altère radicalement le sens. Cet aspect de l’opération n’est pas sans rappeler celle de Durkheim et Jaurès quand ils tentèrent, il y a un peu plus d’un siècle, de faire accroire que l’avenir de l’individualisme se trouvait dans le socialisme, mais aussi celle, toute récente, d’autres intellectuels de gauche (Canto-Sperber, S. Audier, C. Audiard…) qui se sont efforcés de détourner le sens du terme « libéralisme » pour le gauchir et en déposséder les penseurs libéraux classiques réprouvés sous l’étiquette infâmante d’ « ultras ».
Individualisme et libéralisme : une mise au point préalable
Face à cette offensive, ce qui frappe, c’est la désertion de ce champ pourtant fondamental par les actuels intellectuels libéraux – alors que l’individualisme bien compris avait toujours constitué le cœur doctrinal et stratégique de la pensée de tant de leurs prédécesseurs (cf. Yves Guyot, La démocratie individualiste, Albert Schatz, L’individualisme économique et social – ou bien Ayn Rand, Moral Basis of Individualism, et Hayek,Individualism, True and False…) : comme si les antilibéraux du moment le saisissaient mieux que les libéraux eux-mêmes!
Pour savoir de quoi l’on parle exactement avec l’individualisme libéral, quoi de mieux que s’en remettre à ce qu’en ont dit les bons auteurs ? A commencer par Benjamin Constant, premier grand penseur libéral qui s’empare du terme, tout juste apparu dans le lexique de l’époque, début des années 1820, et ce dans une recension du livre de Charles Dunoyer, De l’industrie et de la morale. Ou, plus près de nous, à nouveau Rand et Hayek
Parler d’individualisme, en toute rigueur et pour faire bref, c’est d’abord partir de la figure de l’individu – et des individus, posés en unités empiriques et mentales foncièrement distinctes, considérées en seules réalités humaines objectivement saisissables. Mais, philosophiquement et existentiellement, c’est en même temps poser l’individu humain en unité substantiellement et universellement dotée d’une capacité à la conscience de soi. Et par suite, pour peu que pas trop d’obstacles extérieurs ne contrarient ce développement, l’application à l’autodétermination qui le constitue aussi en sujet et en personne, et à l’appropriation de soi. On ne peut donc avec cohérence parler d’individualisme sans du même coup affirmer le droit (souvent qualifié de « naturel ») de chaque individu à vivre et décider par soi et pour soi. Comme l’application du principe individualiste de souveraineté de l’individu ne préjuge pas automatiquement à elle seule de l’usage de cette liberté (qui pourrait effectivement entraîner des dérives solipsistes, voire prédatrices), l’individualisme cohérent implique moralement une obligation minimale mais catégorique de réciprocité : le respect par chacun de la souveraineté équivalente des autres.
À retenir enfin que bien que tout individualisme ne soit pas forcément libéral (il peut également être libertaire, aristocratique, démocratique, existentiel…), la pleine adéquation entre individualisme et libéralisme va de soi, englobant dans une matrice commune aussi bien le primat absolu de la liberté et la responsabilité individuelles que la légitimation de l’intérêt particulier raisonné ou la déclinaison des droits de l’homme en termes de droits individuels. Cette congruence est telle que depuis longtemps, l’habitude lexicale a été prise de faire état de l’ « individualisme libéral » pour évoquer le libéralisme en général.
À gauche : du négationnisme total à la « déconstruction » de l’individu
Retour, maintenant, à l’opération contemporaine de récupération de l’individualisme par la gauche intellectuelle, dont seule une petite fraction persiste à cultiver un anti-individualisme atavique et intégral (voir, de Michel Benassayag, Le Mythe de l’individu). Car le fait nouveau et majeur, principalement œuvre de sociologues, s’y situe ailleurs : dans l’irruption d’une nouvelle doxa théorétique caractérisant l’individu en pure « construction historico-sociale » imputée au capitalisme et le soi-disant « ultra » libéralisme.
Dans cette perspective socialisatrice, dans tous les sens du terme, l’existence de l’individu comme réalité objective naturellement dotée d’une capacité d’autodétermination et d’indépendance est fondamentalement déniée. Il s’agit de le désubstantialiser et le dévitaliser en le déconstruisant. Ce nouveau genre de négationnisme sophistiqué et indirect, et du coup plus subversif et corrosif, s’inscrit en effet dans la droite ligne de l’idéologie déconstructionniste (Derrida) devenue le credo dominant de l’intelligentsia gauchisante. Pour elle, l’individu est réduit à l’état de « produit » contingent, temporaire, avec ce que cela comporte de relativisme arbitraire. L’histoire du processus d’individualisation par émancipations et dures conquêtes n’est plus qu’un « grand récit » (une expression devenue la nouvelle lubie dans cette mouvance), c’est-à-dire une fable et une mystification.
Cette déconstruction en règle est explicitement exposée dans les ouvrages des sociologues Alain Ehrenberg et Jean-Claude Kaufmann. Selon Ehrenberg, « l’individu est une construction instable et contradictoire de soi dans la relation à autrui […] Il faut penser (l’individu) comme une relation et non une substance » (1995, p. 311) ; de plus, l’individu contemporain est forcément fragile et angoissé, car privé des bienfaits de l’État-providence et accablé par la responsabilité de soi. Pour Kaufmann, l’individu est « une fiction anthropologiquement fausse », ce qui lui permet de dénoncer « la force structurante d’une illusion : l’individu » (2010, pp. 247/48) – des propositions tirant les conséquences de ce qu’il avait énoncé antérieurement : « l’individu n’est pas une unité substantielle séparée de la société mais un processus qui le construit et une production continue » (2001), « l’individu n’est pas une sorte d’entité autonome qui subirait l’influence des cadres sociaux […] l’individu est lui-même de la matière sociale, un fragment de la société de son époque, quotidiennement fabriqué par le contexte auquel il participe, y compris dans ses plis les plus personnels… » (2004, p. 49). S’il en est ainsi, si donc l’individualisme libéral a tout faux, c’est qu’il ignore ou occulte naïvement le fait primordial de l’ « antériorité » ou « précédence du social » sur l’individu – toujours immanquablement englobé dans un collectif qui le surdétermine et le formate au plus intime de son for intérieur. Difficile d’aller plus loin dans le holisme et l’ultra-déterminisme social !
« Pas d’individu sans support »
Il convient maintenant de pointer le rôle stratégique capital joué dans cette opération par les écrits d’un autre sociologue de poids et de renom, Robert Castel, qui lui aussi relie sans cesse son propos à une dénonciation insistante du libéralisme (cf. son texte séminal : « Libéralisme et individualisme », dans Questions au libéralisme, Bruxelles, 1995). On notera que Castel se signale par ailleurs comme fervent admirateur et continuateur de Bourdieu (cf. son article dans « Le Monde » du 24 janvier 2012).
Tout d’abord, il reprend à son compte et intègre les points forts de la rhétorique déconstructionniste : l’individu n’est qu’une construction historico-sociale (2001, p. 35), qui n’a rien de substantiel ou d’autoproduit en lui. Dans un article plus ancien paru dans « Le Monde » du 7 juin 2001, il s’en prenait à « la conception substantialiste et anhistorique de l’individu qui serait doté en soi et par lui-même des capacités d’assurer son indépendance et d’affronter les risques du changement ». Puis il revient sur ce point dans chacun de ses ouvrages ou contributions ultérieurs (2006, p. 150 ; 2009, p. 402 ; 2010, p. 294) : l’individu est toujours un pur produit social.
Mais son apport original se tient dans l’affirmation principielle que de toute façon, l’individu ne peut se tenir debout tout seul, qu’il ne peut exister sans « supports », c’est-à-dire sans béquilles ou prothèses sociales. Ce qu’il énonce dès le texte de 1995 : « On ne peut pas penser l’individu sans des supports. L’individu ne tient pas debout tout seul. On ne peut exister positivement comme un individu que si on peut mobiliser des ressources, des supports, s’appuyer sur un socle de réserves ». Et qu’il répète aussi inlassablement presque mot pour mot dans chacun de ses textes ultérieurs, sans craindre la redondance et le copié-collé. Un support, explique-t-il, c’est « une condition objective de possibilité. Parler de support en ce sens, c’est parler de ressources ou de capitaux au sens de Bourdieu ; c’est la capacité de disposer de réserves qui peuvent être de type relationnel, culturel, économique, etc… » (2001, p.30 ; 2009, p. 402). Concrètement, c’est la « propriété sociale », à savoir être propriétaire de… « droits sociaux » et disposer du soutien de l’État-providence. Car pour Castel, il ne saurait y avoir d’individu sans l’assistance de l’État, et avant tout de l’État social : l’individu doit être sous perfusion sociale permanente et forte (2009, pp 445/7). Et comme « c’est une expérience terrible d’être un individu » (!!!) car il faut assumer la responsabilité de soi-même (2009, p. 443 ; 2010, p. 304), il faut d’urgence « recollectiviser » notre société où sévit l’ "individualisme négatif".
La récupération : reconstruire l’individu et réinventer l’individualisme
Sur la table rase laissée par la déconstruction de l’individu classique, d’autres auteurs de semblable inspiration antilibérale ont entrepris de reconstruire l’individu, de faire advenir un nouvel homme individuel expurgé du péché capitaliste originel – et ce faisant, de reconstruire un pseudo "individualisme" social et « positif » en récupérant le terme, vidé de sa substantifique moelle pour être apparié au socialisme. Sous le déconstructionnisme : un constructivisme sociologique…
Aux côtés de Philippe Corcuff, un philosophe bourdieusard, c’est le sociologue François de Singly qui est l’artisan principal de cette phase « positive » de l’opération. Recyclant la notion de « support » (2004b, p71) et récusant formellement l’individualisme dans ses versions libérale (réduit au « concurrentiel ») et même rationaliste (car « abstrait »), cet influent et médiatique universitaire spécialiste de la famille prône, sous prétexte d’ « humanisme », un individualisme « concret » calé sur le « relationnel » et une redistribution institutionnelle renforcée : un « socialisme individualiste » (2005a, p.113).
Son propos est on ne peut plus limpide : « L’individualisme est donc intrinsèquement politique, se situant dans le camp opposé au libéralisme économique, puisqu’il doit créer les conditions sociales et politiques autorisant tout individu (…) à être un homme […] L’individualisme ne repose pas sur la seule force de l’individu, celui-ci doit être doté de ressources sociales pour parvenir à se réaliser et doit recevoir la reconnaissance par d’autres » (2005a, pp. 67/8)) ; et encore, après avoir prétendu que l’individualisme implique « une politique de justice (qui) doit redistribuer les ressources… » (p. 22) : « L’individualisme n’est un humanisme (qu’à) la condition que soient dénoncés les méfaits organisés sciemment (…) par une interprétation trop stricte du principe de responsabilité » (2005b, p. 101).
Enfin, tout récemment mais à un niveau de platitude inégalée, est venu le philosophe Dany-Robert Dufour, dont le "L’individu qui vient… après le libéralisme" a été accueilli à bras ouvert dans la presse. Ennemi obsessionnel de la liberté économique (cf. Le divin marché – La révolution culturelle libérale, Denoël, 2007), il soutient que « l’individu reste à inventer » et qu’ « il faut construire un nouvel individualisme altruiste, c’est-à-dire un individualisme finalement sympathique […] Le véritable individualisme ne peut qu’être altruiste » (pp. 322 et 347) – le tout enveloppé dans une apologie simpliste de l’État dirigiste : nous voici pourvus d’un « individualisme » d’État !
L’individu se tient debout tout seul : l’appel de l’indépendance individuelle
Face à ce déferlement de fariboles et d’incohérences, inutile de perdre son temps à chercher des preuves de l’existence de l’individu autonome, qu’atteste pour chacun la simple expérience intérieure de la certitude assurée de soi et de l’exercice du libre vouloir (le « free will » des anglophones). Compte surtout de réaffirmer que pour peu qu’il ne soit pas confronté à une exceptionnelle accumulation d’obstacles, et qu’il ait normalement bénéficié des soins de parents pratiquant l’autorité bienveillante dans l’apprentissage initial des disciplines de la vie, chacun peut, s’il le veut (c’est sa responsabilité personnelle !), se tenir debout tout seul et marcher par ses propres forces. Nul besoin d’assistance respiratoire sociale, le vrai « support » est interne : la confiance en soi.
En témoignent tous ces individus qui, malgré des conditions de vie les plus défavorisées, ont réussi à s’auto-construire spontanément (à l’exemple d’un Newton, fils d’une pauvre prostituée qui le laissait à la rue…), ou qui, subissant l’oppression d’une culture tribale ou d’une société totalitaire, se sont tout de même émancipés et se sont dressés contre elle en conquérant leur quant-à-soi et leur indépendance d’esprit.
Car la vérité de l’individualisme bien compris se trouve dans l’idéal pratique de l’ « indépendance individuelle » – expression commune et privilégiée de Benjamin Constant et Tocqueville, célébrée aussi par un Howard Roark (le héros campé par Ayn Rand dans La Source vive) ou le grand libertarien Bruno Leoni critiquant les « décisions de groupe » et les « groupes de décision » tuant la responsabilité individuelle.
Contre les divagations de la gauche intellectuelle, il faut donc souligner l’inanité d’un prétendu « individualisme » socialisé et d’un « socialisme individualiste », ces oxymores. La marque indélébile du socialisme n’est en effet rien d’autre que le projet de collectivisation toujours plus poussée de la vie courante sous le règne d’un État tutélaire intrusif, associé à un anti-individualisme forcené si bien illustré par l’universitaire de gauche Tzvetan Todorov dans son article du Monde du 27 mars 2011 ainsi titré : « La tyrannie de l’individu – Et si notre époque avait nourri un nouveau monstre : un individualisme débridé qui exerce sa domination aux dépens de la société ».
Ce tropisme liberticide a d’ailleurs été repéré et dénoncé dans un autre article du Monde (25 septembre 2011), également signé par un universitaire de gauche, mais de sensibilité libertaire et authentiquement antitotalitaire, lui, le philosophe Geoffroy de Lagasnerie. Remarquable de lucidité et de pertinence, ce papier a pour titre « Vive l’individu dissident ! » et son propos est résumé comme suit : « Une étrange alliance se noue chez les intellectuels de gauche, de Rosanvallon à Badiou, pour vouer le néolibéralisme aux gémonies. Ne cache-t-il pas une nostalgie autoritaire ? »
Poser la question est évidemment lui répondre positivement… Mais sur ce plan, les intellectuels libéraux peuvent-ils faire moins ? Et ne devraient-ils pas en prendre de la graine pour réinvestir d’urgence ce champ de l’individualisme qui constitue la terre nourricière originelle du paradigme libéral ? Parce qu’il y a grand péril en la demeure : l’expérience prouve que si elles sont pour le moment cantonnées à la sphère de la haute intelligentsia, les élucubrations dont on vient de prendre connaissance ne vont pas tarder à alimenter l’idéologie collectiviste dominante qui imprègne l’enseignement secondaire et supérieur par manuels ou programmes interposés…

La version originale de ce texte a été publiée sur le site de l'Institut Coppet en date du 8 février 2012 sous le titre : "L'individualisme et la gauche intellectuelle anti-libérale, de la stigmatisation à la récupération et à la contrefaçon". Vous pouvez aussi écouter la conférence d'Alain Laurent, sur ce thème, organisée par l'Institut Coppet le 30 janvier dernier. Il n'y a malheureusement pas eu d'enregistrement vidéo, ce soir-là.
Commentaires
Le féminisme est vu généralement comme une opinion de "gauche". En particulier lorsqu'on considère le droit à l'avortement. Pourtant il s'agit là d'une manifestation d'individualisme extrème, puisqu'elle en vient à nier l'existence de l'enfant à naitre et toute responsabilité quant à la continuation de l'espèce.
Où situez-vous le féminisme et le droit à l'avortement ? 'libéral" ou "socialiste" ?
Le procédé rhétorique est assez habituel
1. prendre un mot utilisé par vos adversaires pour désigner une idée-force
2. utiliser ce même mot pour désigner tout autre chose
3. critiquer cette autre chose, inventée spécialement pour être démolie
4. faire croire qu'en faisant ça, on a démoli l'idée-force de l'adversaire
Ca marche par exemple pour "individu", individualisme", "liberté" et "libéralisme"
Il est clair que dire "l'individu n'existe pas" est une contradiction performative, puisque pour dire ça, il faut soi-même être un individu.
De même, pour ne pas être libéral, il faut être soit aspirant-esclave, soit aspirant -dictateur.
Je suppose que toute notion d'individu ne reposant pas sur l'idée que l'homme ait été créé à l'image de Dieu aura du mal à résister au chant des sirènes de l'individualisme d'état.
Étant donné que l'homme a inventé Dieu à son image, il est au fond assez logique qu'il croie que c'est l'inverse. Mais je ne vois pas ce qui empêcherait un athée d'être individualiste, bien au contraire.
Quant à "l'individualisme d'état", diable ! qu'est-ce que ça peut bien être, grands dieux ?
Il n est pas necessaire de considerer qu il y a une partie de dieu en nous, pour justifier nos droits naturels. La notion de droit naturel est certainement un droit qui s est forge par experience dans une optique de survit (vivre ensemble pour etre plus fort sans s'auto detruire). Il est un resulltat de la raison, et la raison elle meme est le resultat d'une evolution. Cette evolution n'est pas encore termine dailleurs. Peut etre dans 200 ans nous prendrons conscience que tout etre vivant a des droits naturels (et pas seulement les hommes) et doit etre respecte comme tel (les liberaux de cette epoque nous verrons peut etre comme des barbares sanguinaires despotiques). Mais cela viendra quand la technique aura trouve des alternatives a nos conditions de survis.
@ Gérard Dréan & ILER: Quand la survie du plus fort ou du plus adapté devient le principal critère de vérité, tout sera permis.
Je voulais dire par là que la nature humaine devrait être pensé comme immuable et non soumise à une quelconque évolution..
La réduction (purement darwinienne) du principe d'évolution au plus fort est erronée. L'évolution se fait par la sélection de règles de vie collectives (pratiques ou morales) qui se révèlent effectivement plus favorables à la survie du plus grand nombre (voir Hayek). C'est là où l'on rejoint le débat sur "la civilisation". Ma lecture personnelle est que ce que nous, dans la tradition occidentale, appelons "la civilisation" est précisément un processus de découverte - ou de rapprochement - de "La Vérité". Ce n'est pas un hasard si le développement de la civilisation occidentale est précisément lié, dans son essence, à l'essor de la chrétienté. Je dirais que l'Occident doit son efficacité précisément au fait qu'il s'est fondé sur l'adoption de valeurs qui le rapprochent de "la vérité". Ce faisant on peut tout aussi bien affirmer, comme vous, qu'il ne peut y avoir de libéralisme ou de société libertarienne sans présupposer l'existence d'un être divin. Mais on peut tout aussi bien déduire les principes d'une société libertarienne sans avoir besoin de faire appel à un tel principe de transcendance, ces principes s'ancrant tout simplement dans ce que notre évolution (intellectuelle) nous a fait découvrir de ce qu'est notre humanité, et des devoirs métaphysiques que cette humanité nous impose vis à vis de nous mêmes et de ce qui en est constitutif (conscience de soi, intelligence réflexive). Voir Ayn Rand.... De ce point de vue, la grande découverte du monde occidental a effectivement été le concept de "l'individu" au sens où l'entend Alain Laurent. Mais toute civilisation est mortelle, et la fin de cet "individu" - qui laisserait la place à un "individualisme d'état" - annoncerait bel et bien la fin de la Civilisation. Il est clair qu'en disant cela on va m'accuser de "racisme", ou d'arrogance raciste !
Tout en ayant quelques problèmes avec les maigres bases philosophiques ainsi qu'avec la morale sexuelle d'Ayn Rand, je trouve toujours génial comment elle a réussi, dans son opus magnum, de combiner la défense du capitalisme avec le romantisme. Le personnage de John Galt aurait pu être conçu, à mon avis, également par un auteur chretien. C'est pourquoi je m'entends généralement plutôt bien avec les liberariens. Mais je reste sceptique à l'égard de la notion de progrès.
Excuses-moi, Edgar, je ne t'avais pas identifié. Comment vas-tu ?
Je pense que le "progrès" est une notion d'import fondamentalement chrétien et c'est bien là le paradoxe intéressant des libertariens qui, comme Ayn Rand, se situent dans une perspective athée, mais se rejoignent en définitive avec tous ceux qui fondent leur libéralisme sur des convictions plus explicitement religieuses. Sans oublier, bien évidemment, qu'une foi chrétienne peut conduire à des comportements et des solutions parfaitement anti-libérales. Nous n'en avons que trop d'exemples.
Je vais bien. Merci Henri. J'espère que tu vas bien aussi. Je passe juste quelques jours tranquilles dans le midi. C'est pourquoi j'ai le loisir de suivre ce blog. En ce qui concerne la notion de progrès, qui a certainement des racines chretiennes, je vois trop abus dans le sens que tout ce que sert l'oligarchie en place est déclaré progressiv. Je me demande parfois si la notion de progrès ne repose pas sur une falsification du message biblique (i. e. la transformation d'une orientation verticale vers l'horizontale). Je travaille là dessus et je ne voudrais pas anticiper le résultat de mes réflections.
le progrès une notion d'import chrétien???
ce qu'il y a de bien avec les philosophes c'est que lorsqu'ils ont fini de parler ,vous vous demandez si vous vivez sur la même planète. ou comme disait Coluche à propos des énarques c'est des mecs qu'on izont fini de répondre à la question tu comprends plus ta question....
La terre plate,l'inquisition, les guerres de religion,la conversion forcée des "sauvages" à la bonne religion , l'intolérance,le refus d'accepter l'opinion divergente des autres( CF euthanasie,l'avortement),etc... etc..
il faudrait donc redéfinir la notion de progrès c'est d'ailleurs ce à quoi les verts s'attachent, il faut oublier le confort matériel et revenir au bon vieux temps d'avant la machine.ils oublient tout le temps de parler à leurs ouailles du niveau de vie qui va avec...
Avec tous les problèmes engendrés par la civilisation industrielle ,elle reste à mes yeux la seule qui a pu produire plus de richesses que par le passé et à mes yeux est donc supérieure aux précédentes.Raisonnement seulement acceptable si l'on souhaite améliorer le niveau de vie de plus de gens.Bien entendu si votre vision est de considérer que l'espèce humaine est un problème et pas la solution alors il convient de la considérer comme nocive et par la même dangereuse pour le nouveau DiEU Planète ou Etat
Jean-françois Revel "individualisme: ce mot désigne pour les gens de l'état le cauchemar suprême, le soupçon qu'il subsiste quelque part un fragment de l'esprit humain qui échapperait à la sphère politique, au collectif, au communautaire, au domaine public".
S'agissant des rapports entre individualisme et christianisme, il y a deux questions distinctes
une de nature historique : le christianisme a-t-il contribué à l'essor de l'individualisme ?
Je pense que la réponse est oui, même si le christianisme a pu aussi être utilisé à l'appui de totalitarismes et de la soumission de l'individu à la collectivité. Mais il en va ainsi de toutes les religions : elles ne valent que ce qu'en font leurs adeptes.
une de nature logique : pour être individualiste, est-il nécessaire de croire en un dieu qui nous a créés à son image ?
Là, ma réponse est non. Je connais au moins un exemple du contraire, et en bon poppérien je crois que ça suffit à invalider la proposition. Mais j'attends qu'on tente de me convaincre que j'ai tort.
Progrès, voilà bien une notion ambigüe.
Quand on parle de progrès technique je traduis perfectionnement qui peut consister en une sophistication croissante ou, au contraire, une simplification géniale.
Si on parle de progrès moral, je demande à voir ! Le XXème siècle nous a abreuvés de barbaries nouvelles qui se prétendaient des progrès. Il n'est pas jusqu'à la série de crises, financière, bancaire, budgétaire, économique de ce début de XXIème siècle qui ne soit qualifiée par Stiglitz et par d'autres de triomphe de la cupidité.
Je crois malheureusement que sur le plan moral, de Néanderthal jusqu'à nous, il n'y a pas eu beaucoup de progrès. On se plait à voir nos lointains ancêtres comme des brutes, la vérité est que nous savons rien de leur moralité.
Je considère bien la religion chrétienne comme porteuse de progrès du fait de ses exigences pour la conscience de chacun. Mais, dans ce cadre, on ne peut parler que de progrès personnel (à condition de ne pas être janséniste) et l'aventure recommence avec chaque individu (ou personne).
progrès technologique oui
progrès moral non
les religions portent en elle même leur refus de l'autre .je ne vois pas ou est le progrès
juifs contre musulmans catholiques contre musulmans ,catholiques contre protestant; catholiques contre Cathares,etc etc..
quelle religion chrétienne ?celle de Simon de Montfort
redonner leur le pouvoir temporel et immédiatement les bûchers seront de retour
Pour moi, le socialisme est à la fois collectiviste, et paradoxalement, extrêmement individualiste. Cet individualisme poussé à l'extrême rend l'individu dépendant de l'Etat nourricier, ce dernier ne pouvant se conforter sur les liens traditionnels de la famille, que le socialisme déteste tant. En un mot, le collectivisme socialiste, contrairement à une idée reçue, pousse à un individualisme dévoyé afin de justifier les bienfaits d'un collectivisme outrancier, qui libérerait, faussement, l'individu des "carcans" traditionnels.
@liberal-conservateur
Excellent point qu'il est effectivement bon de rappeler.
Sur un plan moins philosophique, on constate que le programme social libéral est celui d'une société d'insectes sociaux avec libido ; que les théoriciens gardiens de cette société sont des consommateurs d'impôts ; qu'un problème est de conserver/susciter l'efficacité de producteurs d'impôts.
Empiriquement, on constate aussi que si l'on met ensemble des individus pris isolément dans des sociétés différentes, ils reconstituent une société nouvelle originale (interaction, échange, coopération) et un proto-état (atavisme tribal).
@edgar
La survie, le succès, du mieux adapté - c'est à dire sa capacité à avoir de nombreux descendants - a des aspects divers. Dans une société socialiste redistributrice, un individu doté d'une forte tradition familiale, d'une forte libido, d'une bonne connaissance des mécanismes de redistribution, est un des mieux sinon le mieux adapté. Ensuite bien entendu, il y a un problème d'équilibre entre producteurs et consommateurs d'impôts. (Ce que l'on voit - à court terme - et ce que l'on ne voit pas - à long terme.)