Comment, alors qu’à l’époque rien ne paraissait pouvoir y contrarier l’irrésistible ascension de l’intervention gouvernementale et du Welfare State, comment donc a-t-elle pu amorcer le reflux idéologique de ce qui paraissait s’inscrire définitivement dans le sens de l’Histoire en redorant le blason du capitalisme et du « moins d’État » ?

Deux faits conjoints et inattendus expliquent ces prouesses paradoxales. Tout d’abord, Ayn Rand a été l’auteure de deux romans, The Fountainhead (1943) et Atlas Shrugged (1957), que leurs qualités littéraires ont peu à peu rangés parmi les plus grands best-sellers jamais parus — autour de sept millions d’exemplaires vendus chacun actuellement, dont l’immense retentissement fit d’Ayn Rand une icône de la vie publique américaine, et pour longtemps.

Cependant, si une telle success-story résulte en premier lieu de l’exceptionnel talent de la romancière à créer des intrigues fertiles à souhait en rebondissements épiques et servies par des personnages sortant résolument des sentiers battus, un autre facteur a au moins autant joué. L’un et l’autre de ces récits de fiction sont imprégnés d’une vision morale héroïque et individualiste, anti-collectiviste, sans équivalent ailleurs. Et cette apologie du « seul contre tous » et du « vivre par soi et pour soi » a emporté l’adhésion enthousiaste de la mouvance conservatrice et plus largement de la partie de l’opinion publique nostalgique des rudes vertus de l’époque de la « frontière » et du « rêve américain » bâti sur la réussite individuelle et le « self-made man ».

C’est ainsi que forte de ses deux romans-culte, auto-promue en « philosophe » et convertie en intellectuelle engagée de choc et dotée d’une aura charismatique hors du commun, Ayn Rand a pu être reconnue en éveilleuse nationale de conscience, capable de s’imposer malgré les réticences provoquées par ses transgressions de l’ordre moral établi.

Comme si cela ne suffisait pas, il faut dire que sa trajectoire singulière digne d’un roman d’aventure n’a pas peu contribué à en faire un personnage quasi-mythique. Arrivée avec quelques dollars en poche et dans le plus total anonymat d’Union soviétique en 1926 sous le nom d’Alisa Rosenbaum, la jeune femme est presque aussitôt devenue scénariste à Hollywood grâce à un mentor de renom, Cecil B. de Mille.

Sous le nouveau patronyme à consonance plus américaine d’Ayn Rand, elle vivote ensuite de petits jobs, s’essaie au théâtre non sans quelque succès (Night of January 16th), puis se tourne vers l’écriture en publiant trois romans dont le deuxième, The Fountainhead, lui vaut de fréquenter le célèbre architecte Frank Lloyd Wright avant de revenir au cinéma à l’occasion de l’adaptation du titre à l’écran par King Vidor avec Gary Cooper dans le rôle principal — tandis que le troisième, Atlas Shrugged, la fait comme on la vu accéder à une franche popularité.

Dans le même temps, elle s’aventure à plusieurs reprises aux marges de la politique. Elle fait campagne pour les candidats républicains aux élections présidentielles de 1940 et de 1964 ou est sollicitée lors de la traque des activités communistes en 1946-47. Après le formidable succès d’Atlas, l’écrivaine abandonne la fiction pour se métamorphoser dans les années 1960 en « philosophe » et passionaria de l’égoïsme et du capitalisme qu’elle justifie moralement en élaborant une doctrine rationaliste d’un genre inédit baptisée l’ « objectivisme » et exposée dans plusieurs essais.

Elle fascine alors la grande presse (son entretien à Playboy en 1964 fera date), met sur pieds un mouvement idéologique défendant et diffusant la pensée objectiviste, enflamme toute une génération d’étudiants avec d’innombrables conférences sur les campus (Hilary Clinton dira : « Et naturellement, j’ai eu ma période où je lisais Ayn Rand… », propos rapporté par William Powers dans le Washington Post du 25 août 1996), avant de devenir l’égérie d’une escouade de disciples dévoués dont le plus connu n’est autre qu’Alan Greenspan.

Elle contribue amplement à l’émergence et au développement du courant de pensée libertarien ainsi qu’au retour en grâce du « free market » sur lequel surfera Reagan en 1980, pour enfin défrayer quelque peu la chronique par ses frasques extraconjugales qui se retournent contre elle et l’empêchent de finir en beauté une vie bien remplie.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’audience d’Ayn Rand se soit étendue bien au-delà des frontières américaines. L’essentiel de son œuvre, et d’abord Atlas Shrugged, est traduit dans plus d’une douzaine de langues, en espagnol, en italien et en allemand bien sûr, mais également en bulgare, danois, néerlandais, suédois, polonais, chinois, japonais, vietnamien ou turc.

Et lorsqu’il a commencé à être question en 2007 d’adapter Atlas à l’écran, la nouvelle a figuré en première page de grands quotidiens indiens. L’acteur anglais Michael Caine, par exemple, est un tel fan d’Ayn Rand qu’il a prénommé sa fille « Dominique » en hommage à l’héroïne de The Fountainhead, tandis que le récent Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa la cite avec admiration dans son roman Les cahiers de Don Rigoberto. Quant à Andréi Illarianov, conseiller économique de Vladimir Poutine, n’a-t-il pas lancé en octobre 2004 à Alan Greenspan qui le rapporte dans Le temps des turbulences : « La prochaine fois que vous viendrez à Moscou, accepteriez-vous que nous nous réunissions…pour discuter d’Ayn Rand ? »

Mais dans ce tableau international, un pays brille superbement par son dédain : la France, où le nom de l’écrivaine et philosophe américaine est quasiment inconnu (cf. en annexe de mon livre, Ayn Rand ou La passion de l'égoïsme rationnel, le maigre et significatif corpus de la littérature qui la mentionne) et où son œuvre n’était jusqu’à présent que fragmentairement traduite et la plupart du temps passée sous silence quand elle l’était.

Il serait illusoire d’incriminer une hypothétique barrière culturelle séparant les univers latins et anglo-saxons : l’heureuse réception d’Ayn Rand en Italie, en Espagne et plus largement dans le monde sud-américain le dément. Le traditionnel « provincialisme » intellectuel français n’en est pas non plus la cause puisque, pour s’en tenir au plan des idées, Galbraith, Rorty et surtout John Rawls sont plus que les bienvenus dans notre pays.

L’explication la plus évidente est que la pensée d’Ayn Rand contredit frontalement l’exception culturelle française et sa matrice idéologique ultra-dominante pour laquelle hors de l’État et du « social » il n’est point de salut. Et il n’y a en conséquence pas de droit reconnu à l’existence pour un suppôt de l’individualisme et du capitalisme.

Pourtant, à l’heure où, grâce au spectaculaire rebond des ventes de ses deux grands romans et d’abord d’Atlas Shrugged (500 000 exemplaires en 2009), la sortie de l’adaptation si longtemps attendue de ce dernier au cinéma en avril 2011 et la parution des deux premières véritables biographies la concernant, Ayn Rand fait plus que jamais l’actualité aux États-Unis trente ans après sa mort (1982), le moment semble venu de combler cette béance en proposant cette biographie intellectuelle francophone de cette femme à la personnalité fascinante mais controversée, dont les magnétiques yeux noirs transperçaient littéralement ses interlocuteurs.

L’aspect spécifiquement biochronologique de cette enquête ne livrera aucune révélation bouleversante mais bénéficiera beaucoup des investigations fouillées de ses deux récentes et excellentes biographes américaines de 2009, Anne C. Heller (Ayn Rand and the World She Made) et Jennifer Burns (The Godess of the Market — Ayn Rand and the American Right), dénuées de toute tentation hagiographique ou de tendances au règlement de comptes comme ce fut trop souvent le cas antérieurement.

Le propos du présent ouvrage est effet fondamentalement d’ordre intellectuel, les matériaux biographiques exposés visant principalement à établir une généalogie de la pensée randienne et à souligner la remarquable continuité qu’Ayn Rand a manifestée dans ses romans puis ses essais et conférences, en cherchant sans relâche à reformuler, à théoriser, à expliciter et à développer sa précoce et séminale intuition individualiste.

Comment, alors qu’à l’époque rien ne paraissait pouvoir y contrarier l’irrésistible ascension de l’intervention gouvernementale et du Welfare State, comment donc a-t-elle pu amorcer le reflux idéologique de ce qui paraissait s’inscrire définitivement dans le sens de l’Histoire en redorant le blason du capitalisme et du « moins d’État » ?

En fin de parcours, sa doctrine  « objectiviste » et son rapport à la philosophie comme aux philosophes (Aristote, Kant, Nietzsche en particulier) seront soumis à un questionnement critique sans concession — une tâche dont les biographes précitées se sont délibérément désintéressées.

Avec en toile de fond cette interrogation : Rand a-t-elle été une philosophe qui a d’abord choisi de s’exprimer dans des romans à thèse au risque de les rendre parfois pesants, ou une romancière qui aurait dû s’en tenir au domaine de la fiction, tant sa pratique de la philosophie peut paraître problématique?

Au-delà d’un indispensable « Connaissez-vous Ayn Rand ? »  ou plutôt d’un « Who was Ayn Rand ? » faisant écho au si connu outre-Atlantique « Who is John Galt ? » qui scande Atlas Shrugged en renvoyant au nom du personnage central du récit, la préoccupation majeure est donc ici de répondre à la question: que pensait donc vraiment Ayn Rand ? Ce qui mènera entre autres choses à dissiper le malentendu faisant d’elle avant tout « la déesse du libre marché » sinon « la Jeanne d’Arc du capitalisme », alors qu’elle se voulait d’abord la philosophe de l’esprit, de la raison, du bonheur et de l’égoïsme, bien plus focalisée sur ce qu’elle appelait la « métaphysique », l’épistémologie et l’éthique — la politique et l’économique n’en étant que des conséquences induites.

Ayn Rand, ou la passion de l'égoïsme rationnel — Une biographie intellectuelle, d'Alain Laurent, Les Belles Lettres, 240 p., 25 €, dont la sortie coïncide avec celle de La Grève, traduction en français d'Atlas Shrugged, roman majeur d'Ayn Rand (1957).

Le mardi 4 octobre 2011(18h30), Alain Laurent donnera dans les locaux de l'Alliance française une conférence sur le thème : "Ayn Rand, romancière et guerrière du Vivre pour soi". La réunion est organisée par les Editions des Belles Lettre, avec le concours de l'Institut Coppet et de l'Institut Turgot. Pour voir l'invitation, cliquez ici.