Un monde hautement dangereux

1. La Chine est partout.

Car la Chine, grosse de 1,3 milliards de Chinois actifs, entreprenants, de plus en plus sûrs d’eux-mêmes, est au centre de la problématique mondiale, sur tous les plans :

- monétaires, avec la guerre larvée des monnaies, yuan contre dollar

- commerciaux, avec le colossal excédent commercial qui condamne ses partenaires au déficit et à la stagnation,

- financiers, avec les puissants investissements chinois partout là où il ya une place stratégique à occuper, au Pirée, en Espagne, en Afrique ou ailleurs,

- la Chine enfin qui rafle les ressources nécessaires à la croissance, pétrole, matières premières, métaux rares, partout où cela est possible.

On rencontre désormais la Chine à chaque coin de la planète, carnet de chèques en main.

Dès lors, le monde occidental est dans la situation, fort inconfortable, de voyageurs entassés dans un wagon déjà surpeuplé, mais où un voyageur supplémentaire, fort corpulent et grossissant à vue d’œil, veut absolument pénétrer, au risque de ne plus pouvoir fermer les portières.

Cette situation ne va pas sans rappeler, un bien fâcheux précédent, l’irruption à la fin du 19° siècle d’une Prusse surpuissante et déjà fort peuplée sur la scène européenne, au grand dam de l’Angleterre inquiète et de la France angoissée. On sait ce qui en a résulté quelques années plus tard.

On voit bien que cette situation est grosse de conflits potentiels, pas seulement aux portes de la Chine, à Taiwan, en Corée, en Inde, dans l’Océan Indien, mais dans les coins plus reculés de la planète, aux Moyen -Orient, en Afrique, en Sibérie, partout où la croissance démographique combinée et le progrès économique font peser une pression difficilement supportable sur les ressources naturelles, renouvelables ou non, de notre terre, sans compter la pollution sur terre, dans les mers, dans les airs.

Le problème est d’autant plus préoccupant que l’essor prodigieux de la Chine est tout récent, à l’échelle de l’histoire contemporaine, à peine 30 à 40 ans. Et qu’il se poursuit, sans faiblir, à un rythme effréné, 10 % l’an, soit un doublement tous les 7 ans, selon la loi des intérêts composés, du jamais vu dans l’histoire du monde. Quand la Chine va-t-elle s’arrêter ? Ou va-t-elle s’arrêter ? Alors que, pendant ce temps-là, le monde occidental, Europe comprise , mène sagement sa croissance à allure de sénateur, 1 à 2 % l’an, 3 % les bonnes années, quand il n’y a pas de récession et donc pas de recul.

Les Etats-Unis, hier maîtres du monde , sont fasciné par la Chine, comme le lapin devant le cobra, sachant qu’ils risquent fort ,à terme, d’être dévorés tout cru, mais sachant bien aussi qu’ils ne peuvent rigoureusement rien y faire, sauf à déclencher un cataclysme sans précédent.

Alors que faire ? Attendre, s’entendre, composer, prier le ciel ? Car les Etats-Unis savent bien qu’ils n’ont plus de cartes maîtresses en main et que le « Juggernaut » chinois, la force irrésistible de la Chine lancée à fond de train, n’est pas près de s’arrêter.

Mais il n’y pas que la Chine.

Il y a aussi le lancinant problème de la prolifération nucléaire dans le Tiers Monde , nullement résolu malgré les efforts des « Grands » de limiter la casse. Car, après l’Iran, candidat perpétuel à la bombe, la Corée du Nord, qui la fabrique, voilà que nous apprenons que le Pakistan, dont on connait l’instabilité, depuis le début du mandat d’OBAMA, a porté sa production de bombes nucléaire de 75 à environ à 100, dont plusieurs au plutonium.

Ce qui met ce pays à parité avec l’Inde, mais aussi l’Angleterre et la France. Mais il y a pire. Le Pakistan, dans le plus grand secret, travaille activement à accroître ses capacités nucléaire de façon, à pouvoir fabriquer une centaine de bombes supplémentaires .Que va-t-il en faire ? Menacer l’Inde ? Les vendre à l’Iran, à l’Egypte , à tout pays islamique?

3° Comme si cela ne suffisait pas, voilà le Moyen-Orient, hier, si paisible en apparence, secoué par une série de révolutions qui mettent à bas, en peu de temps, tout l’édifice politique et institutionnel si longtemps préservé, monarchies, autocraties, tyrannies, tout y passe, sous la poussée de la rue .

Là où certains y voient l’avènement d’une période de grâce où les droits de l’homme et la démocratie vont fleurir, la main dans la main, comme jonquilles au printemps, d’autres, plus pessimistes, s’interrogent pour savoir si ce schéma paisible ne va pas tourner rapidement au cauchemar. Va-t-on vers d’un processus de radicalisation progressive dont on voit les premiers effets en Tunisie et en Egypte sous la pression d’un désastre économique? Car la révolution ne crée pas d’emplois. Tout au contraire, elle les détruit.

Dès lors, ce processus peut-il nous acheminer vers la perspective d’un conflit ou de conflits guerriers, et si oui, pourquoi ?

Aujourd’hui, les points chauds du globe sont la Corée du Nord, Israël et l’Iran et surtout l’Afghanistan et le Pakistan. Mais demain ? L’étincelle susceptible de mettre le feu aux poudres peut partir de n’importe où.

Le temps des grandes alliances est de retour

- 1° Le décor est planté, pour un ou plusieurs conflits, isolés ou collectifs, simultanés ou successifs dans les 10 ,20 ou 30 prochaines années, aussi loin que notre regard peut porter aujourd’hui.

L’affaiblissement de la puissance américaine, rongée de l’intérieur par une interminable crise financière, l’extraordinaire essor de la Chine de plus en plus sûre d’elle-même, de son pouvoir et de son destin, ne peut que renforcer cette conviction.

D’autant plus que la croissance économique mondiale, comme on sait, conduit inexorablement à l’épuisement des ressources disponibles, si bien la poursuite de la production industrielle va tôt ou tard et pour tous, se heurter à ce mur invisible. Il n’y en aura plus assez pour tout le monde. Car ce que l’un obtiendra, de plus le sera au détriment, en moins, de l’autre, un cocktail de convoitises antagonistes parfait pour une explosion mondiale.

Mais, nous dira-t-on, Malthus nous prédisait déjà cela voici trois siècles et il a eu bel et bien tort. C’est effectivement un précédent qui parle à l’esprit.

Mais ce n’est pas parce qu’une catastrophe a pu être évitée dans le passé, parfois de justesse, -rappelons- nous l’effroyable famine irlandaise-, qu’elle pourrait l‘être à nouveau dans des circonstances démographiques et économiques totalement différentes. L’histoire ne se répète pas, mais parfois elle bégaie.

Car le temps des terres nouvelles à découvrir est bel et bien passé. Quant à aller vers les étoiles, ce n’est pas pour demain. Et l’invention technologique où certains croient voir le salut de l’humanité, n’est pas toujours, hélas, au rendez-vous, comme l’histoire nous l’enseigne. En attendant, il faudra « faire avec » , avec ce que l’on est et ce que l’on a.

2° Alors, la guerre est-elle inévitable ?

Bien sûr que non, on peut l’espérer, mais sans doute à certaines conditions.

-la première est l’espoir qu’un esprit nouveau souffle sur le monde, celui de la concertation dans l’exploitation des ressources disponibles, faute de quoi l’inévitable rationnement se fera par la force, et, fort probablement, par la force des armes, au-delà d’une certaine limite.

-en second lieu, face au Léviathan chinois, soyons réaliste, le poids de l’Europe est dérisoire, celui de l’Amérique n’est plus ce qu’il était et celui de l’Inde tarde à se rassembler. En d’autres termes, le temps des grandes alliances géo- stratégiques a sonné. Quelle en sera la configuration, nul ne peut savoir encore ? Elle sera sans doute variable au gré des circonstances.

Mais l’on pourrait déjà imaginer plusieurs schémas possibles . Par exemple une Amérique appuyée sur le continent européen, Russie comprise, consolidée par vieil allié japonais, et, pourquoi pas, arque boutée sur l’Inde et le Sud-Est asiatique. Le tout formerait ainsi un ensemble cohérent et défensif de poids face à la Chine conquérante. Ce serait, en quelque sorte, le retour à la politique de containment chère à John F. Kennan qui a si bien réussi à préserver la paix dans le monde dans les années d’après guerre et à travers la guerre froide, jusqu’à l’effondrement programmé de l’Empire soviétique, un succès d’estime fort appréciable.

L’Europe sans défense

Quoi qu’il en soit, il est clair que l’avenir n’appartient plus aux grands principes, aux belles consciences et aux bons sentiments qui ont si glorieusement inspiré le monde occidental au cours des trente dernières années. Le temps de la real politik est de retour, celui où il faudra s’unir pour survivre, sinon périr ou dépérir, ce qui revient au même.

A cet égard, il est clair que l’Europe ne dispose plus d’une défense crédible, faute de moyens militaires significatifs. C’est la rançon d’un effort de défense tombé à un niveau proprement dérisoire, car tristement négligé au cours des 30 dernières années. Les maigres crédits militaires ont été systématiquement laminés, dévorés par les crédits sociaux. En conséquence, l’Europe est vulnérable, nue, face aux dangers de demain. Et cela, l’opinion publique, aveugle, l’ignore, la classe politique s’en moque et l’armée, la « Grande Muette » se tait, muselée par le pouvoir.

Et pourtant l’Europe ferait bien de se réveiller, au moment où l’Amérique, sa protectrice depuis 60 ans, détourne son regard de l’Ancien Monde pour le tourner de plus en plus vers le Pacifique.

Yves-Marie Laulan a été successivement au cabinet de Michel Debré, secrétaire national du RPR, président du Comité économique de l’OTAN, conférencier à l‘Ecole supérieure de Guerre et professeur à Sc. Po et à Paris II. Il préside l’Institut de Géopolitique des Populations. Les réflexions qui pécèdent sont largement inspirées par le colloque organisé par celui-ci sur le thème  « Les guerres de l’avenir seront-elles démographiques » ?  le 28 avril 2010