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Ce qui suit est le déchiffrage des notes prises pendant leur intervention. Celle-ci s'est faite en quatre temps :

1 - Définir ce qu'est la monnaie

D'emblée Georges Lane explique qu'il ne parlera pas de "crédit", ni de "liquidités", ni d'"argent" - des termes qu'il qualifie de toxiques - mais seulement de "monnaie". Il rappelle également qu'une véritable théorie de la monnaie doit se replacer dans le cadre d'une théorie de "l'action humaine".

La monnaie est un bien dont la caractéristique essentielle est de réduire les coûts de l'échange L'échange est une action humaine qui, de ce seul fait, comporte un coût d'opportunité. L'histoire monétaire se ramène fondamentalement une suite d'innovations techniques dont l'objet est de réduire ce cout d'opportunité, donc le coût de l'échange, même si celui-ci n'est jamais nul.

Dans cette perspective, il faut rappeler que l'euro n'est pas une monnaie qui réduit le coût de l'échange. Ce n'est pas une monnaie nouvelle. Ce n'est pas une innovation, mais un coup d'état particulier qui visait à la mise en place d'un cartel de banques centrales.

Les véritables innovations, aujourd'hui, ce sont celles qui concernent l'émergence de monnaies électroniques virtuelles sur internet. Logiquement ces progrès devraient conduire à la disparition, peut-être un jour lointain, mais un jour tout de même, des banques centrales, et permettre de revenir à un environnement de monnaies privées.

2 - L'ajustement de l'offre et de la demande de monnaie

François Guillaumat rappelle que n'importe quelle quantité de monnaie peut rendre tous les services qu'on attend d'elle. Augmenter la quantité de monnaie n'enrichit jamais l'économie. C'est un mythe. Ce sont les progrès techniques enregistrés dans le domaine de la production de monnaie qui sont la source d'un véritable enrichissement.

L'augmentation brutale de la quantité de monnaie modifie les prix relatifs des biens entre eux d'une manière inattendue qui pertube tout le système de prévision des entreprises. Ces changements modifient les calculs de rentabilité en fonction desquels les entrepreneurs prennent leurs décisions. Ils brouillent les signaux de prix. Ils conduisent les agents économiques à décider d'investissements et de placements dont les rentabilités réelles sont surestimées. Ce sont ces erreurs, induites par les mouvements de prix relatifs que l'augmentation de la quantité de monnaie provoque, qui sont à l'origine des crises et des cycles économiques.

Georges Lane et François Guillaumat précisent que cet effet de brouillage ne peut pas apparaître pas lorsque le fonctionnement du marché est régulé par le respect des droits de propriété. Il n'existe que lorsque la nouvelle monnaie mise en circulation est le produit d'une économie de vol et de rapine (exemple de l'or espagno des 16ème et 17ème siècle). Tant que les droits de propriété sont respectés, il n'y a pas de possibilité d'accroître brutalement et durablement la quantité de monnaie. Donc pas d'effet de brouillage, pas de conséquences sur l'économie.

Les deux intervenants rappellent ensuite pourquoi et comment, dans un système de banque libre (comme celui qui a existé en Ecosse à la fin du 18ème et au début du 19ème siècle), la concurrence entre les banques qui créent de la monnaie (soit par la mise en circulation de billets, soit par l'ouverture de comptes à vue) empêche l'apparition de brusques variations de la quantité de monnaie comme on en connait dans les régimes de monopole - et cela, même si la création de monnaie par les banques se fait à un coût très inférieur à sa valeur marchande. Dans un régime de banque libre on ne peut pas produire durablement plus de monnaie que n'en désirent réellement les gens.

C'est l'ingérence des hommes de l'Etat sur les marchés de la monnaie - par la réglementation, ou l'attribution de privilèges monopolistiques - qui provoque ces brusques variations de l'information nécessaire aux entrepreneurs qui sont à l'origine des crises. C'est ainsi que, par exemple, ce sont ces ingérences qui, dans le passé, à l'époque de l'étalon-or ou de l'étalon de change-or, ont périodiquement donné l'impression que l'or faisait défaut. Le discours classique sur la pénurie des moyens de paiement, comme cause des crises économiques, est une illusion qui est liée à l'incompréhension de ce qui provoque réellement les crises.

Pour Georges Lane, la notion très friedmanienne de "quantité optimale de monnaie" ne veut rien dire. Quand on est dans un régime de liberté bancaire et de concurrence, ce concept n'a pas de sens. La quantité "optimale" de monnaie est celle qui résulte du jeu d'une libre concurrence non entravée (non régulée). Selon les circonstances et l'environnement, ce soit disant "optimum" peut correspondre à une quantité de monnaie qui augmente, qui reste stable, ou qui diminue.

A quoi François Guillaumat ajoute qu'il existe toujours, même aujourd'hui, une concurrence entre les producteurs de monnaie dans la mesure où les banques qui travaillent avec de la monnaie banque centrale restent en concurrence entre elles. Dans notre univers contemporain, la plus grande partie de la création de monnaie - la monnaie créée par le système bancaire - reste régulée par la concurrence. Le vrai problème ne vient pas de la création privée de monnaie, c'est à dire des banques, mais de ce que la monnaie de réserve (ou monnaie banque centrale) sur laquelle se fonde le jeu du multiplicateur de crédits et de dépôts privés, est le produit d'un monopole...

...mais aussi de ce que cette concurrence est entravée par nombre de réglementations, ajoute son compére Georges Lane.

3 - Les ingérences étatiques sur les marchés de la monnaie.

Jusqu'à la fin du 19ème siècle, rappelle François Guillaumat, le monopole étatique de l'émission de monnaie a essentiellement une finalité d'ordre fiscale. Il s'agit purement et simplement de 'voler' les utilisateurs de monnaie, et cela en utilisant des techniques qui évoluent selon la manière même dont la monnaie est produite. Tout débute avec le monopole de frappe des pièces de monnaie et l'altération périodique de leur contenu métallique. Le cours forcé revient à imposer la circulation de pièces de monnaie pour une valeur officielle qui est plus grande que la valeur réelle de leur contenu métallique. Dans de telles circonstances, la loi de Gresham aboutit à ce que les bonnes monnaies - celles dont le contenu métallique est égal à leur valeur faciale - disparaissent. Elles sont achetées à leur valeur officielle pour être exportées à l'extérieur de la zone de circulation officielle où elles sont fondues, et le métal ainsi récupéré est revendu à sa valeur marchande. Cette loi de Gresham fait disparaître toutes les monnaies dont la valeur marchande est supérieure à la valeur d'échange officielle imposée par les états.

L'invention des banques (Banque d'Amsterdam au 17ème siècle, avec un système de réserve à 100 %) permet de produire une nouvelle forme de monnaie (le billet de banque) dont le coût de production est très inférieur à sa valeur. C'est pour répondre et s'adapter à cette innovation technologique que les Etats vont accorder à certaines banques un privilège de monopole (Banque d'Angleterre en 1694, Banque de Law en 1717). L'histoire de la monnaie et des institutions monétaires est en fait celle d'une course-poursuite entre innovations technologiques et la volonté des hommes de l'état de mettre la main sur les nouvelles formes de monnaie et de concurrence entre monnaies qui émergent.

Ces hommes de l'état sont toujours en retard d'une innovation. Pendant longtemps ils n'ont pas compris que la création de monnaie ne se limitait pas à l'émission physique de billets de banque, mais qu'elle résultait aussi de la simple ouverture de comptes à vue dans les livres d'une banque. Les premiers monopoles (comme celui de la Banque d'Angleterre) étaient limités géographiquement à un espace urbain ou régional. C'est ainsi que s'est développé en Ecosse, entre milieu du 18ème siècle et le milieu du 19ème, une expérience authentique de Banque libre avec concurrence entre plusieurs banques émettrices de billets et produisant de la monnaie via l'ouverture de comptes à vue non réglementés. Lorsque la Banque de France a été créée, elle aussi ne bénéficiait que de privilèges limités dans le temps et dans l'espace.

Le but du monopole est de voler les détenteurs de monnaie, mais son existence a pour conséquence de différer l'ajustement de l'offre à la demande de monnaie. Sur un marché libre, cet ajustement se fait par la conversion des billets émis par certaines banques en billets ou monnaie d'autres banques en concurrence pour la collecte des dépôts. La présence d'un monopole signifie que l'ajustement ne peut se faire que par une demande de remboursement qui s'exprime à l'extérieur de la zone concernée, et qui, en raison des coûts que cela implique (transport), va mobiliser les moyens d'intermédiaires spécialisés. Ceux-ci vont accumuler les créances pour ensuite les présenter en bloc à l'établissement bancaire concerné. Le résultat est que le processus d'ajustement, au lieu de s'effectuer de manière relativement douce et continue, impliquera des épisodes soudains et brutaux de demandes massives de conversion qui risquent de susciter des problèmes locaux de pénurie de numéraire.

On a l'impression que l'on manque de numéraire parce que le monopole incite la banque à produire trop de monnaie par rapport à ses réserves d'or, en sorte que lorsque la crise se déclenche il apparaît qu'il n'y a pas assez d'or pour faire face à toutes les demandes de remboursement. La réalité est que si le monopole incite la banque qui en bénéficie à fabriquer trop de monnaie, son résultat est aussi et surtout de l'empêcher de le savoir et d'en prendre conscience. Le véritable point est que le privilège de monopole, en détruisant les procédures normales d'ajustement, prive le monopoleur des moyens de savoir qu'il est en train de sortir des conditions de l'ajustement. La banque émettrice est privée de l'information que le public en a assez de ses billets. Cette information est détruite par le monopole obligatoire des émissions de monnaie. Celle-ci détruit toute l'information dont aurait besoin le monopoleur pour ne pas abuser de sa situation.

4 - La politique monétaire

François Guillaumat souligne que ce n'est pas une nouveauté. C'est ce que font, dès la fin du moyen-âge et l'époque de la Renaissance, les princes et évêques pour voler les utilisateurs de monnaie.

La politique monétaire en tant que telle voit cependant le jour, et acquiert la raison d'être qu'on lui connait aujourd'hui, lorsque les économistes du 19ème siècle- qui savaient bien quelle était la véritable origine des crises (voir JB Say, Charles Coquelin, Frédéric Bastiat, et les autres), et qui connaissaient bien les effets pervers du monopole - en viennent à admettre qu'il est désormais politiquement impossible de remettre en cause l'existence des monopoles d'émission, et en concluent donc qu'il faut trouver autre chose.

C'est en Angleterre, avec les écrits de Walter Bagehot et la loi de 1844, que ce changement d'attitude se manifeste en premier. L'acceptation politique du monopole et de son irréversibilité fait qu'on en vient à rationaliser le monopole d'émission comme le privilège d'une Banque centrale à qui est confiée la responsabilité de veiller à l'ajustement entre offre et demande de monnaie afin d'éviter la succession de crises économiques à répétition.

Cette rationalisation va très loin, rappelle Georges Lane. C'est le même Bagehot qui introduit la notion que cette Banque centrale serait un "prêteur de dernier ressort" - alors qu'en réalité il n'en est absolument rien. En situation d'incertitude, celui qui remplit ce rôle est le marché de la réassurance. C'est lui qui, dans un régime de liberté, gère le risque qui se trouve au plus profond du système financier. Le prêteur de dernier ressort, c'est soit la réassurance, soit l'Etat et la fiscalité. Il n'y a pas de moyen terme.

Le problème est que les Banques centrales dont on rationalise désormais le rôle en ces termes n'ont absolument pas les moyens de s'acquitter avec efficacité de leur mission dans la mesure où leur monopole même les prive des informations dont elles auraient besoin pour connaître l'ampleur des désajustements monétaires à corriger. Elles en sont donc réduites à se trouver des ersatz auxquels se fier pour essayer d'estimer les écarts qui séparent les vrais prix relatifs constitutifs de l'économie, des prix tels qu'ils sont observés en résultat des interférences monétaires de la puissance publique.

Epistémologiquement parlant, le problème est le même que celui de toute planification centrale. Les seuls prix dont on dispose pour connaître l'état réel des marchés, et notamment le marché de la monnaie, sont des prix faussés, des prix qui envoient de mauvaises informations - en particulier là où les problèmes les plus graves ont toutes chances de se situer, sur les marchés boursiers et financiers. Les économistes peuvent construire toutes les statistiques, toutes les relations empiriques et les corrélations qu'ils veulent, celles-ci ne donneront jamais que des informations erronées, des informations dont on ne pourra jamais savoir si elles ont toutes chances de vous rapprocher ou de vous éloigner d'un optimum.

Cela est vrai aussi bien pour la règle de Friedman, que pour la nouvelle règle de Taylor appliquée par les banques centrales dans les années quatre-vingt-dix. L'expérience a montré que la règle de Friedman ne fonctionne pas. Quant à celle de Taylor, les banques centrales s'en sont notoirement éloignées depuis le début des années 2000.

C'est à partir de ces considérations qu'Hayek en déduit qu'il faut mettre en cause la macroéconomie. Elle ne sert à rien, elle ne peut qu'induire en erreur car elle travaille seulement sur la base d'ersatz qui n'ont aucun rapport avec l'action humaine. Pour qu'elle puisse être efficace, il faudrait être en mesure de comparer la constellation des prix relatifs observés, ou observables, à celle des prix qui devraient être s'il n'y avait pas de désajustements dans l'économie.

La macroéconomie est par essence collectiviste et infradéterministe dans sa méthodologie. Les macroéconomistes commettent le péché de croire qu'ils peuvent déduire des principes de politique monétaire d'observations accumulées sur le passé, alors que l'on sait que dans le domaine de l'action humaine ces corrélations ne fonctionnent pas. C'est ce qui conduit à l'échec de toutes ces règles de politique économique mentionnées plus haut. Elles présentent le défaut rédhibitoire de chercher à résoudre un problème tout en ne tenant pas compte des raisons logiques pour lesquelles ces moyens-là ne peuvent pas y apporter de solution.

En conclusion de leur présentation, Georges Lane et François Guillaumat soulignent qu'il n'y a qu'un seul moyen de réguler la monnaie, c'est la liberté et la responsabilité. La régulation étatique n'aboutit qu'à remplacer des décisions responsables par des décisions irresponsables dans la mesure où les hommes de l'état sont les seuls à pouvoir imposer en toute impunité leurs décisions aux autres tout en leur en faisant supporter les conséquences. La seule chose que le régulateur fait est de remplacer des décideurs responsables par des décideurs irresponsables, c'est à dire par des gens qui n'ont même pas intérêt à s'informer des conséquences probables de leurs propres décisions.

Pour en savoir plus sur les analyses de François Guillaumat et Georges Lane concernant la monnaie, voir leur émission sur Lumières 101 consacrée à ce sujet.