Si certains ont pu croire que la crise annonçait le retour des Etats pour discipliner les marchés irresponsables, nous assistons aujourd'hui au grand retour des marchés financiers qui viennent rappeler à l'ordre des Etats irresponsables !

La faiblesse congénitale de l'euro tient dans l'application politique monétaire unique des pays fortement hétérogènes : dans leur culture économique, la structure de leur économie, leur démographie, leur sensibilité aux chocs externes, leur tolérance à l'inflation, leur productivité, etc...

De telles différences n'empêchent pas l'usage d'une même monnaie. Après tout, l'or a servi de monnaie commune à des pays encore plus différents. Mais faute d'une mobilité du travail au sein d'un même espace et d'un super Etat pour assurer la solidarité financière (à l'instar des transferts financiers massifs liés à la réunification allemande autour d'une même monnaie), la viabilité de l'euro exige deux conditions.

Primo, que chacun de ses membres respecte une discipline commune minimale pour que la dette reste soutenable. C'est précisément ce que les fameux critères de Maastricht ont voulu imposer : dans certaines conditions de dettes, de croissance et d'inflation, 3% de déficit est la limite au-delà de laquelle les États sont contraints d'emprunter pour rembourser les intérêts sur leurs emprunts précédents. Un système à la Madoff, en somme !

Secundo, une très grande flexibilité des salaires et des prix pour permettre, dès lors que la variation des taux de change ne joue plus, l'ajustement des différences par une variation des prix relatifs.

Or l'Europe politique a failli sur ces deux points. De grands pays comme l'Allemagne et la France ont donné l'exemple de l'indiscipline budgétaire. Les réformes prévues par l'agenda de Lisbonne pour assouplir et moderniser nos économies sont restées lettre morte.

Coupables aussi les marchés financiers et les agences de notation qui, depuis belle lurette, auraient dû barrer la route au surendettement par des exigences de taux d'intérêt plus élevés ou par une révision de leur notation. Résultat, une exigence d'ajustement brutale. Faute de baisser les prix par une dévaluation, il faut mener une politique de déflation pour baisser les salaires, les prestations sociales et l'ensemble des prix, y compris ceux des actifs.

Avec le risque de voir une telle politique étouffer toute croissance et toute perspective de sortie de crise. Avec le risque aussi, comme le montre l'histoire, de voir de telles politiques déflationnistes se retourner contre la démocratie.

On comprend que la restructuration de la dette grecque apparaisse aux yeux de beaucoup comme inéluctable. Et que dès lors, ces perspectives de décote affectent nombre d'institutions financières. D'autant que le risque de contagion à d'autres pays menace, sans parler de la perspective angoissante d'un "bank run" grec, c'est-à-dire d'un retrait massif des dépôts bancaires qu'aucune garantie de l'Etat grec ne pourrait contrer.

Alors le mécanisme de l'euro est-il menacé d'imploser ? Non, car ce serait un échec si cuisant pour toutes les classes politiques européennes et pour la BCE que tout sera mis en oeuvre pour sauver l'euro. Faute de pouvoir transformer à bref délai les Grecs en Allemands, il restera toujours la possibilité de transformer l'euro en drachme ! Alors que Jean-Claude Trichet avait juré que jamais la Banque centrale européenne ne prendrait du mauvais papier en pension, la suspension des critères d'éligibilité des titres grecs acceptés en échange de crédits de la banque centrale, et peut-être bientôt l'achat direct de titres souverains par la BCE aux banques commerciales, montrent que la BCE est prête à accomoder son orthodoxie pour sauver l'euro. Trait_html_691a601b.jpg

Alain Madelin, ancien ministre de l'Economie et des Finances. La version originale de cet article a été publié dans la rubrique "opinions" du journal La Tribune en date du 7 mai 2010.