Enfin elles ont contraires aux principes du libéralisme : en tant que libéral, je me refuse à cataloguer un individu. Le terme "musulman" ne peut être utilisé que de façon impersonnelle, par exemple "les musulmans doivent en principe jeûner pendant le ramadan" ou " il y a 1,5 milliards de musulmans". Et non "les musulmans pensent que .." ou "sont anti-démocratie, intolérants, fanatiques … », cela d’abord par de qu’on ne réduit pas un individu à une communauté, mais aussi parce que c'est faux, leurs opinions ou leur conduite sur tel ou tel point étant très variées.

Pour comprendre cette variété, il faut déblayer l’imprécision du vocabulaire et l’ignorance des faits qui empêchent toute discussion sérieuse. Je commence donc par quelques rappels techniques sur les islamistes et « l’invasion musulmane ». Des justifications détaillées peuvent être trouvées sur mon site www.asso-iceg.fr ou en me contactant directement à iceg@noos.fr.

Les islamistes

Le terme « islamiste » est souvent employé comme épouvantail en dehors de son sens précis. On dit par exemple : «  les musulmans sont par nature islamistes », glissant souvent de « islamique” (quasi synonyme de “musulman”) à “islamiste”, adjectif qui qualifie des mouvements politiques (comme “communiste », “gaulliste”, “socialiste”).

Politique d’abord

Ces mouvements sont donc d’abord politiques. Ils ont en commun de vouloir “mettre la religion au pouvoir” et leur slogan est "le Coran est notre constitution", c'est à dire doit être la source du droit, par opposition à des lois votées par les hommes. Un islamiste conséquent est donc hostile à la démocratie, bien que ce point de dogme reste discret là où il pourrait être mal vu.

Ces mouvement islamistes sont très variés : charitables (les plus nombreux), identitaires, légalistes, violents, terroristes (les « djihadistes », dont El Qaïda). En Occident on parle tout naturellement surtout des deux derniers ; le terme « islamiste » est donc devenu négatif chez nous. Cela amène des malentendus si l’on discute au Sud avec des musulmans “de base” ne connaissant pas le sens que nous donnons à ce mot : votre interlocuteur, s’il est pauvre, sera à la fois vigoureusement opposé “aux terroristes” et positif pour “les islamistes”. En effet il les connaît d’une part comme étant “la meilleure opposition” au gouvernement dictatorial, corrompu, prédateur et calamiteux de son pays, et d’autre part comme faisant du soutien scolaire bénévole et jouant une part du rôle qui est rempli chez nous par “l’État Providence” (2). Ce dernier point grâce aux fonds très importants découlant de l’obligation religieuse de charité à laquelle on se plie par conviction, pression sociale ou « assurance » jusqu’au sommet des familles royales.

Enfin, la majorité des musulmans ne sont pas islamistes et encore moins djihadistes. Les résultats des élections, quand elles sont précédées de débats suivis d’un vote libre (en Turquie, en Indonésie, au Koweit, au Bengladesh …) donnent certes une place notable aux islamistes légalistes, surtout en Turquie. Mais cette place reste minoritaire (20 à 40 %) et est très faible pour les « djihadistes ». Là où les élections sont plus discutables (du moins mauvais au pire : Maroc, Algérie, Liban, Pakistan, Tunisie …) la situation semble analogue, même si la minorité violente est très active (surtout au Pakistan). La situation est indécise en Égypte, où les Frères Musulmans sont puissants, mais divisés, partiellement en voie d’embourgeoisement non violent et durement réprimés. Les régimes islamistes (Iran, Arabie) sont contestés par une partie importante, mais non dénombrable, de leur population.

Mais qui dit « pas islamiste » ne dit pas pour autant « laïque ». La « laïcité » est une notion française qui n’a pas d’équivalent en anglais ni en arabe (ni probablement dans la plupart des langues non influencées par le français). On débat plutôt de « sécularisation » ou « d’usage politique de la religion » ou encore de « tolérance ». Disons qu’il y a plusieurs tendances contradictoires quant à l’imprégnation religieuse en Islam (3) : une forte influence de l’islam traditionaliste, voire wahhabite sur la société et notamment sur l’enseignement (qui est à mon avis le problème n°1), le contrôle musclé du religieux par l’exécutif pour écraser l’islamisme et surtout l’occidentalisation par les médias et la meilleure formation des élites : même les islamistes sont « contaminés ».

Économie et politique

Une autre facette de la question est que l’islam en général et les islamistes en particulier sont économiquement libéraux (4). Mahomet était commerçant. Les islamistes se sont positionnés contre les élites gauchistes occidentalisées, les gouvernement socialistes et le monde communiste. Leur implantation et leur dissémination ont donc été soutenues de mille façons par les Américains, par ailleurs moins choqués que les Français par le fondamentalisme religieux. La fin de la guerre froide puis une série d’attentats d’une part, le passage de nombreux gouvernements musulmans dans le camp du libéralisme économique d’autre part, a changé politiquement cette donne. Elle pourrait la faire évoluer intellectuellement, ce qui serait encore plus important, avec la réintégration économique des « élites pieuses » et donc, à mon avis, leur modération corrélative. « Réintégration », car elles ont été longtemps écartées par les élites « militaro-socialistes », souvent encore puissantes (Algérie, Turquie, Pakistan, Égypte …). Mais nous sommes là dans le long terme, même si cette évolution est nette dans certains pays.

A cette occasion, remarquons que le retard économique du monde musulman est largement dû à sa période socialiste et que ses progrès économiques s’accélèrent (comme ailleurs) au fur et à mesure de la concrétisation de la libéralisation. Cela affaiblit la thèse de « l’islam facteur de sous développement ». Mais, à mon avis, pas celle du rôle négatif de la fermeture humaine et intellectuelle, qui fait notamment fuir les élites locales, chrétiennes comme musulmanes, après avoir bloqué tout développement pendant 7 à 8 siècles.

« Considérations intellectuelles » me dit-on, « qui détournent l’attention de l’invasion que nous subissons ».

Un islam envahissant ?

C’est une affirmation très répandue : populations galopantes, richesse pétrolière, attentats, immigration, banlieues, multiplication des mosquées … Nuancer tout cela fait passer pour un dangereux inconscient. Le sujet est très vaste et je vais me borner à le survoler.

D’abord beaucoup de ces points ne sont pas spécifiquement musulmans : l’explosion démographique a touché tout le Sud. Combinée avec l’effondrement des naissances européennes et japonaises (mais pas françaises ni américaines), elle a accru considérablement le poids de l’ex-tiersmonde, musulman ou pas. Cette « explosion » est maintenant terminée en Asie, en Amérique latine et dans la plupart des pays musulmans : il y a à peu près autant d'enfants par femme en France qu’au Maghreb, en Turquie, en Iran5… Il n’en reste certes pas moins que nous ne sommes plus au XIXe siècle et que ces pays ne sont plus « vides »(6).

Passons sur le pétrole, qui n’est pas spécifiquement musulman non plus : s’il finance les missionnaires wahhabites et le terrorisme (deux problèmes très graves), son coût pénalise les musulmans non producteurs (la grande majorité) sans bénéficier pour autant à la masse de la population des pays producteurs (demandez aux Iraniens ou aux Nigérians !)

Plus généralement, la visibilité de l'islam vient de la fin d'une ignorance européenne (et réciproque), chacun étant auparavant "dans son coin", géographiquement, socialement et médiatiquement. En fait on pourrait soutenir que, loin de se renforcer, l'islam est plutôt en train d'éclater. Passons maintenant aux questions plus spécifiquement françaises.

Les mosquées

Nombreux sont ceux qui s’offusquent de la multiplication des mosquées en France (et ailleurs). Or d’une part, tant au nom de la liberté qu’à celui de la laïcité, je ne vois pas pourquoi on interdirait des lieux de culte « décents ». D’autre part, et d’un point de vue pratique, une mosquée peut être la meilleure ou la pire des chose, tout dépend de ce que l'on y prêche. Il est tout à fait important qu'un imam s'oppose à la propagande haineuse de certains missionnaires, chaînes de télévision et sites internet. La formation d’imams en France a heureusement enfin commencé, avec un volet relatif aux institutions et valeurs françaises (confié, à Paris, à l’Institut Catholique !), ce qui est préférable à « l’importation » d’imam wahhabites financés par l‘Arabie. Beaucoup d’imams sont actuellement « nationaux » (marocains pour les immigrés marocains par exemple, et dans ce cas choisis, dit-on, par Rabat comme non islamistes). Bref le nombre de mosquées n'est pas un indicateur
univoque, car mieux vaut un lieu public que clandestin et la
nature du prêche n'est pas indépendante du contrôle sociétal, voire
policier, plus facile « en plein jour ».



Il faut également savoir qu'il n'y a pas une majorité de pratiquants chez les musulmans français (tout comme chez "nos" chrétiens). Si l'on pointe les critères qui défissent un musulman, beaucoup, en France, ne le sont pas plus que ne sont chrétiens des Européens se bornant à "fêter" (et non à célébrer) Noël et Pâques. Certaines « grandes » mosquées ne seront pas forcément pleines.

La France envahie ?

C’est une affirmation fréquente. Mais sur quels chiffres s‘appuie-t-on ? Si on veut compter « les musulmans », il faudrait commencer par les définir. D’un point de vue libéral, n’est musulman que celui qui se considère comme tel. Mais la définition "musulmane dogmatique", celle des théologiens et des pays de départ, est la même que celle des tenants de l’invasion : "est musulman tout descendant de musulman" (plus les quelques dizaines de milliers de convertis, soit par conviction, soit de pure forme pour se faire accepter comme mari d’une musulmane). Ces deux définitions ne donnent pas du tout les mêmes chiffres ! Ou plutôt ne les donneraient pas s’ils existaient.

Il y a certes des moyens indirects de les approcher. Passons les détails techniques (7) pour dire que les migrants venant de pays musulmans et leurs descendants seraient 4 à 6 millions dont 1 à 2 millions de musulmans « engagés » (synthèse personnelle de sondages sur « les valeurs »). La différence entre ces deux chiffres comprend une vaste gamme d’individus allant des athées et des convertis au christianisme aux musulmans « identitaires » dont beaucoup se bornent à fêter le ramadan et aux « bricoleurs de religion » retenant « ceci » et non « cela », mais prenant néanmoins feu si on critique l’islam. Donc que signifient ces chiffres qui mettent la quasi-totalité des « voyous » dans les « non engagés » (voir plus bas) et font figurer l’individu pieux, charitable et tolérant dans la même rubrique que le djihadiste ?

Mais, disent certains, ces chiffres évoluent rapidement. Peut-être. En tout cas pas du fait de la fécondité, qui n’est pas très différente de celle du reste de la population. Reste la différence entre les flux d’immigration (officielle plus clandestine) et ceux d’intégration, voire d’assimilation. A ceux qui disent « un musulman est inassimilable » et étendent cette appréciation à ses descendants (toujours la réduction de l’individu au groupe ), un collègue du sud, musulman identitaire, répond « il n’y a pas de gène de l’islam ».

Croyants et voyous

Il y a quelques années, un tabou a sauté. Écrire que « les musulmans » sont très sur-représentés dans les prisons françaises n’est plus « politiquement incorrect » et « à garder secret pour ne pas susciter le racisme », mais est devenu « nécessaire à l’analyse d’un problème aigu ». Les uns en induisent que l’islam pousse à la délinquance, d’autres soulignent au contraire que c’est la perte de la religion ; des élus locaux vont même jusqu’à aider des associations pas vraiment laïques en espérant qu’elles contribueront au maintien du calme.

S’agissant « des banlieues », des journalistes étrangers, donc supposés ne pas avoir nos préjugés contradictoires, ont remarqué que les groupes étaient pluri-ethniques (ce qui a surpris les anglo-saxons) et que les appels au calme des « musulmans engagés » n’avaient aucun effet sur les jeunes.

Ne faudrait-il pas cesser de s’envoyer à la figure des généralités contradictoires et examiner les trajectoires individuelles ? Leur grande variété rend un peu vaine la discussion sur l’origine du « machisme » des traditions des pays de départ et de son rôle (voir ci-après), et s’il est impliqué ou entretenu par l’islam ou indépendant de lui. Les aspects concrets de la question sont géographiques (moyens de transport), scolaires ou relatifs à l’ordre public, dont la vieille idée libérale de légalisation de la drogue pour en arrêter le trafic.

Que faire ?

L’immigration en provenance des pays musulmans suscite des réactions violemment opposées pour des raisons culturelles et historiques. Cette immigration est importante et vraisemblablement durable (situation dans les pays de départ, État-Providence, traités internationaux contraignants quant au regroupement familial, filières claniques ou mafieuses, poids des « associations de défense »). Il faut donc l’étudier très sérieusement et ne pas en rester à des réactions épidermiques à l’emporte-pièce.

Par ailleurs, cette immigration est liée pour certains au problème islamiste et surtout djihadiste, qui est grave. On a vu qu’à mon avis ce lien est exagéré, mais il faut veiller à ce qu’il ne se renforce pas. Certes les islamistes, comme tout parti politique, veulent
prendre le pouvoir. Cela dans tous les pays musulmans au sud, sur des îlots qu'ils cherchent
à créer au nord, notamment en "contrôlant les femmes".
Raison de plus pour être ferme sur les libertés, la
laïcité et l'emploi, ce qui nécessite de ne pas ostratiser par origine.
C'est ainsi que nous rallierons les musulmans anti-islamistes qui sont fatigués des traditionalistes et révoltés par les djihadistes. Ils n'ont pas quitté leur pays pour voir réintroduire des pesanteurs socio-religieuses dont ils se sont dégagés.


Pour cela, la première chose à faire est d’éviter de monter les Français contre eux. Il faut donc les traiter en individus et non en masse indifférenciée. Très concrètement, il faut « donner du boulot » aux beurettes, qui ont souvent un bon cursus malgré des conditions scolaires épouvantables. On cassera ainsi la chaîne "femme ignorante et enfermée, garçons gâtés et mal préparés à l’école, au travail et aux « rapports de genre », donc plus tard « humiliés » par le monde extérieur, puis se mariant à une ignorante qu'ils enferment pour (penser) retrouver une supériorité" (cas traditionnel, mais loin d'être général). Le nombre des beurettes derrières les ordinateurs de nos bureaux montre que l'évolution est largement commencée, ainsi que les mariages "hors communauté" et les conversions discrètes qui en découlent. Bien sûr, embaucher plus souvent les garçons qui ont réussi de bonnes études ne serait pas mal non plus, mieux en tout cas que de les renvoyer cuver leur fureur au ghetto.

Or « donner du boulot », c’est améliorer le marché du travail, et, en amont, le système scolaire. Les libéraux se retrouvent là en terrain familier.

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Notes

(1) Idée particulièrement bien documentée par Daniel Pipes, directeur du Middle East Forum et membre de l’US Instiute of Peace dans "L'islam militant à la conquête du monde", traduit par Guy Millière et Alain Jean Mairet pour l’Institut Tugot et Cheminements.

(2) Voir notamment http://web.me.com/labor3/M/Lilamisme_radical.html

(3) Avec un « I » majuscule, ce terme désigne les régions de religion musulmane et non la religion.

(4) Voir http://www.euro92.com/new/dossier.php3?id_article=132 et plus récemment les travaux de Patrick Haenni sur « l’islam de marché », ainsi que http://www.observatoiredesreligions.fr/

(5) Emmanuel Todd et Youssef Courbage, Le rendez-vous des civilisations, http://www.clionautes.org/revue/2008_3/Le_Labo_5_toddcourbage.pdf

(6) Voir le point démographique sur http://www.clionautes.org/spip.php?article1771

(7) Cf. notamment Alfred Dittgen, point sur la situation démographique des religions en France et notamment de l’islam dans Population et Avenir, http://www.population-demographie.org/ et mon résumé et analyse de cet article dans le n°6 de www.echosdumondemusulman.net