La plus grande fraude économique de tous les temps
Par Vincent Bénard le vendredi 6 mai 2011, 18:02 - Article - Lien permanent
Ci-dessous l'Interview de Vincent Bénard publiée sur le site du Bulletin d'Amérique en date du 4 mai 2011.
Q. Vincent Bénard, vous venez d’écrire un ouvrage sur le Foreclosure Gate. Quelle est donc cette « plus grande fraude économique de tous les temps »?
R.Le Foreclosure Gate, c’est la prise de conscience que l’essentiel des produits financiers dérivés des créances hypothécaires, vendus aux USA depuis le début du millénaire, sont frauduleux, car basés sur des prêts dont la qualité ne correspond pas à celle qui a été déclarée aux investisseurs à travers les autorités de marché.
Pour masquer ces fraudes, les banques ont omis de transmettre dans les formes légales toute la documentation réglementaire des prêts - »subprime », « Jumbo », « ARM », etc…- ainsi délivrés de façon très cavalière, aux fonds émetteurs de ces produits dérivés, afin de masquer les traces de leur comportement délictueux à l’origine des prêts.
Le problème est qu’en ne transmettant pas ces documents de façon irréprochable, les banques se sont créé un énorme problème juridique: les tribunaux sont de plus en plus nombreux à estimer qu’elles ne peuvent pas, de ce fait, saisir les maisons données en garanties par les emprunteurs, car la chaîne légale de preuve de propriété est rompue. Cela peut passer pour un « simple problème technique », c’est d’ailleurs ce que les grandes banques ont voulu faire croire un temps, mais cela est bien plus grave: le risque est que les banques ne puissent tout simplement plus lever les hypothèques sur les millions de prêts en défaut de paiement !
Q. Y a-t-il un vrai risque pour l’économie américaine ?
R Une grande partie du risque s’est déjà matérialisée sous la forme de la crise financière que nous vivons: ces pratiques frauduleuses ont été au centre de la formation de la bulle de crédit que nous venons de vivre. L’encours de crédit hypothécaire est passé de 5000 à 12 000 milliards de dollars entre 1998 et 2007 aux USA, dont 4 000 milliards, au minimum, relevaient d’une pure expansion spéculative à caractère « bullaire ».
Le problème est qu’aujourd’hui, seule la moitié de ces 4 000 milliards ont été purgées du bilan des grandes banques US.
Si aucun mécanisme de purge des faillites « en bon ordre » n’est mis en place aux USA pour les très grands réseaux de collecte hypothécaires et les grandes banques d’affaires (les fameuses banques « too big to fail », en abrégé TBTF), alors la révélation de l’étendue des pertes nouvelles désorganisera gravement le système financier, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer sur l’économie réelle.
Mais ce n’est pas l’hypothèse la plus probable. Le risque le plus important, et porteur de bien plus graves dangers à moyen terme, est que l’état fédéral, une fois de plus, n’organise un sauvetage, officiel ou furtif, des TBTF, un nouveau « bailout » succédant à celui de 2008 qui a déjà considérablement dégradé l’état des finances du gouvernement américain. Cela signifierait un accroissement encore plus incontrôlable de la dette américaine, un recours à la monétisation des dettes accru, amplifiant les menaces de retour d’une forte inflation.
Mais pire encore, un tel « bailout » reviendrait une fois de plus à dire aux américains:
« être honnête ne paie pas. Devenez too big to fail ».
Il reviendrait à légitimer le mode opératoire de certains dirigeants qui, abrités derrière l’irresponsabilité de fait que leur procure le statut de TBTF, dirigeraient l’argent de la finance vers des investissements spéculatifs générateurs de profits et de bonus à court terme, mais qui n’aideraient absolument pas la croissance de nouvelles entreprises de croissance à long terme.
L’Amérique sortirait alors de la crise avec une classe moyenne totalement lessivée, qui ne pourra pas investir comme elle a pu le faire par le passé, dans les technologies gagnantes de demain, et un secteur financier dominé par des grandes banques générant du mal-investissement. Sans oublier une confiance dans le capitalisme fortement altérée.
Q. Les banques européennes doivent-elles redouter quelque chose de cette affaire ?
R. A priori, ce n’est pas sur ce dossier que les banques européennes sont le plus exposées. Certes, Deutsche Bank, à travers sa filiale américaine, est accusée d’avoir participé au grand bal des titrisations frauduleuses par le rapport du sénateur Levin. Certes, la première phase de la crise a envoyé par le fond les banques islandaises, et quelques autres poids lourds du secteur ont failli passer à la trappe, comme Royal Bank of Scotland, UBS, Natixis, etc… Tout ce petit monde n’a dû son salut qu’aux sauvetages publics.
Mais depuis 2008, la plupart des banques européennes ont réussi à se délester d’une grande partie de leurs titres « toxiques ». On peut donc supposer que s’il reste des pertes potentielles dans leurs bilans, elles ne devraient pas excéder une part raisonnable de leurs fonds propres.
Cela ne veut pas dire que l’immobilier ne posera pas de problème auxbanques européennes – Il a déjà coulé les banques irlandaises- mais ce sera le nôtre, pas celui des USA…
Q. Quelles mesures devraient alors être envisagées pour éviter qu’une telle affaire ne se reproduise ? R. Il n’y a pas de mesure miracle. Simplement, tout ce qui s’est passé a été favorisé par l’existence d’une réglementation pléthorique, accumulée sur des années, permettant aux cadors surpayés des grandes banques d’affaires d’y trouver toutes les failles possibles et imaginables.
Ajoutez à cela la volonté politique de l’état US de modifier le résultat de l’action d’agents économiques libres sur un marché libre, ce qui a conduit à subventionner lourdement le crédit aux ménages pauvres…
Par contre, lorsque les signes avant coureurs de fraudes massives sur le marché du crédit immobilier se sont manifestés, dès le début des années 2000, l’administration américaine et sa justice ont pointé aux abonnés absents: cela aurait compromis les résultats de la machine à « rendre les pauvres propriétaires »… Sans oublier de forts soupçons de corruption de la vie publique américaine pour cause de financement des campagnes électorales…
L’état doit cesser de croire qu’il peut trouver « La » bonne régulation. Il doit laisser les banques choisir leur modèle économique, mais doit restaurer la pleine et entière responsabilité des entreprises financières et de leurs dirigeants, en cas soit de faillite, soit de fraude avérée. En outre, plutôt que de chercher à réglementer les fonds propres des banques, ce qui ne servira pas à grand chose, il doit juste forcer les bilans bancaires à être transparents et honnêtes, à réduire l’usage d’outils « hors bilan » off shore, et laisser les investisseurs scruter les forces et faiblesses de ces banques dans ce cadre transparent.
Une réforme des lois de faillite bancaire permettant une conversion rapide, car prévue à l’avance, des dettes financières bancaires en capital en cas d’insolvabilité, aiderait grandement à assainir la situation, car alors la peur de grandes paniques bancaires disparaitrait. Mais il est évident que ni les actionnaires actuels des banques ni leurs créanciers (en général d’autre banques !) ne veulent d’une telle solution. Ils préfèrent que leur mal-investissement soit épongé par le contribuable !
Q. Pensez vous que de telles mesures peuvent être adoptées ?
R.On ne prend pas le chemin d’une amélioration du climat bancaire outre-Atlantique. A peine votée, la loi de « régulation » du secteur financier dite « Dodd-Franck », 2300 pages, a déjà été décortiquée par de nombreux analystes qui en ont relevé les faiblesses structurelles, même si elle a tenté d’apporter quelques bonnes réponses aux problèmes découverts. Nul doute que les grands établissements financiers savent déjà dans quelles failles ils vont s’engouffrer: la législation règlera les problèmes de la dernière crise mais créera les conditions de la prochaine, comme à chaque fois.
En outre, de grands acteurs des fraudes découvertes, comme les ex PDG de Fannie Mae, de Lehman Brothers, ou de Countrywide, n’ont pas été condamnés au pénal, et les condamnations civiles de banques telles que Goldman Sachs pour des faits qui peuvent difficilement être qualifiés autrement que de tromperie grave des investisseurs, ont été très inférieures aux bénéfices que ces manœuvres ont permis d’engranger.
Enfin, tout semble fait pour permettre aux grandes banques d’engranger des profits faciles le temps nécessaire pour compenser les inévitables pertes futures provenant du secteur immobilier, à travers la politique ultra accommodante de la FED tant vis à vis des taux directeurs maintenus très bas que de la prise en pension directe par la FED de plusieurs milliers de milliards d’actifs toxiques, révélée grâce à la loi Dodd Franck, justement.
Dans ces conditions, aucune chance que le secteur financier US ne redevienne vertueux. C’est dommage, car si il y a une vingtaine de gros poissons un peu pourris au sommet de l’establishment, il y a aux USA plus de 4000 banques de taille petite et moyenne qui n’ont pas commis les mêmes excès et qui pourraient très bien reprendre le marché sur des bases plus saines.
Commentaires
la meilleure réforme eut été d'empêcher de voir apparaître de nouvelles TBTF et d'obliger au démantèlement les TBTF déjà constituées. Ceci n'est pas la voie de la facilité pour le régulateur (pour qui constamment big is beautiful) et contrecarre les ambitions des managers de banques avides de voir leurs établissements grossir pour améliorer leurs fixes et leurs bonus.
Autre piste: classer comme créances subordonnées les prêts interbancaires et les prêts des institutions en rendant prioritaires les dépôts sur les autres éléments du passif. On oblige ainsi les banques à capter des dépôts pour éviter de se trouver dépendantes de l'interbancaire dont le coût sera nettement augmenté ....
Enfin il me semble que dans les idées il y celle de limiter la titrisation en obligeant les banques à en garder un % minimal de 30 à 50%.
Tout ceci fera baisser la rentabilité de leurs Fonds Propres mais en augmentant l'aversion aux risques
@ Yves:
Votre approche ne manque certainement pas de bon sens, mais selon moi, elle relève de la "faute logique universelle" dès que l'on pense aux banques : on prétend "trouver la bonne réglementation" de l'activité "quotidienne" des banques, en bricolant les paramètres des règles existantes ou en bricolant à la marge. Obliger les banques à garder 30% ou 50% de leurs prêts ? Qui est pertinent pour juger de la limite ? pourqui pas 44,7 % ? En France, elles ont pour coutume d'en garder 70%. Si nous réglementons à 50, ne seront elles pas tenter de diminuer leur part internalisée ?
De même, certains s'excitent sur le retour du Glass Steagall. Mais que dirait on si l'état ordonnait aux constructeurs de voiture de ne pas avoir de filiale de crédit ? ou si on interdisait aux géants du BTP de gérer des péages d'autoroute ? On dirait: "de quoi l'état se mêle ?" -
D'expérience, le réglementeur (je préfère ce terme au régulateur) n'est pas pertinent pour déterminer ce que peut ou ne peut pas faire le professionnel au quotidien. Par contre, le REGULATEUR, et cette fois ci, je dis bien "réglateur", au sens de "mécanisme empêchant le système de partir en quenouille", a un rôle à jouer au moment ou soit un agent économique a mal jugé son business et doit être mis en faillite, ou, circonstance aggravante, lorsque des fautes sont commises, au sens pénal.
Cela suppose également que l'on se contente de dire aux banques "faites à peu près ce que vous voulez, mais dans la transparence et dans l'honnêteté, et si vous êtes en litige, le juge ne regardera pas si vous avez respecté la page 1500 de la loi Dodd, mais devra juger de votre honnêteté: avez vous été honnêtes avec vos clients ? Avec vos investisseurs ? Pas besoin de milliers de pages de texte pour cela.
Empêcher la constitution des TBTF ? Pareil: où est la limite ? Un bilan égal à XXX% du PIB ? mais combien ?
Pourquoi ne pas adopter un système de résolution des faillites qui réduit à presque zéro le risque de faillite systémique, pour remplacer les "trop effrayantes pour faire faillite" en "on en n'a rien à faire qu'elles fassent faillite" ?
(cf un précédent texte sur Turgot)
La plus grande fraude dont on n'est toujours pas sorti et qui conditionne toutes les autres est l'interdiction de la convertibilité intérieure des substituts de monnaie bancaires en monnaie or ou argent à partir des décennies 1920-30, suivie de l'interdiction de la convertibilité extérieure depuis les années 1971-73.
La fraude signalée s'en déduit directement.
«La plus grande fraude économique de tous les temps».
De tous les temps : Depuis le début de l’humanité ?
…. Comment peut-on écrire un titre aussi stupide.
En réalité pour les faits que vous évoquez, vous mélangez causes et conséquences, ces faits ne sont QU’UNE CONSEQUENCE (parmi beaucoup d’autres…. depuis 1945) du « PRIVILEGE EXORBITANT » issu des accords de Bretton Woods (surtout depuis sa VERSION DEBRIDEE de 1971…) qui permet aux USA d’émettre des dollars c'est-à-dire de la dette sans limite et sans contrepartie.
Informez- vous, changez de maîtres à penser et même de maître, changez de paradigme et tout sera clair pour vous, au lieu de vous offusquer comme une vierge effarouchée….