« Il faut pousser plus loin l'intégration européenne et instituer une gouvernance économique centrale de manière à défendre notre modèle social menacé par la mondialisation » .

José Manuel Barroso, le Président de la Commission, et son homologue du Conseil européen, Herman von Rompuy, tiennent beaucoup à cet argument.

Mais cette affirmation selon laquelle seul un surplus d'intégration européenne approfondie pourrait protéger le modèle social « européen » des assauts de la concurrence des pays émergents est faux. Oui, la mondialisation pose un problème à tous les pays-membres de l'Union européenne, mais on ne voit pas très bien en quoi plus d'intégration pourrait les aider à y faire face. Le renforcement de la gouvernance économique européenne n'est en rien la solution miracle à laquelle on voudrait nous faire croire.

En fait, il n'est même pas certain qu'il faille à tout prix sauver le modèle social européen. Il existe d'énormes différences entre les pays-membres de l'UE tant pour ce qui concerne la taille de leurs secteurs publics, le niveau de flexibilité de leurs marchés du travail, que pour presque tous les autres indicateurs socio-économiques auxquels on puisse penser. Les éléments communs généralement utilisés pour identifier le modèle social « européen » se réduisent en fait à deux caractéristiques : la quête de l'égalité et la présence d'un Etat-providence élargi.

Les deux grands problèmes auxquels se heurtent aujourd'hui les systèmes sociaux européens sont la faiblesse de la croissance économique et le vieillissement des populations (qui est une conséquence de la baisse du taux de fertilité). Mais il s'agit de problèmes qui ne peuvent se régler au niveau européen. C'est évident pour le taux de fertilité déterminé par des facteurs démographiques et sociaux fondamentaux dont l'évolution échappe aux décisions politiques, qu'elles relèvent de Bruxelles ou des compétences nationales. Et s'il est vrai que le vieillissement peut devenir une chance si l'on réussit à accroître la productivité des plus anciens, il n'en reste pas moins que c'est là un objectif qui ne peut être que le résultat de décisions prises au niveau national ou sociétal, et auquel un supplément d'intégration européenne ne changera jamais rien.

On comprend que la mondialisation préoccupe tant les leaders européens sachant que le taux d'ouverture de l'économie européenne au reste du monde est plutôt élevé par rapport à sa taille . Les exportations y représentent environ 20 % du PIB contre seulement 12 % pour les Etats-Unis. Ce qui fait que l'émergence (ou la ré-émergence) de nouvelles puissances économiques, comme la Chine, a toutes chances d'affecter l'Europe bien davantage que les USA.

Les économistes savent depuis longtemps qu'il est théoriquement possible que l'émergence de nouveaux pôles mondiaux de croissance entraînent pour les autres pays des conséquences économiques plus nuisibles que bénéfiques. Mais cela ne peut se produire que si ces nouvelles puissances se comportent plus en concurrents qu'en nouveaux clients. Or il ne semble pas que ce soit le cas, même pour la Chine. L'Union européenne est globalement déficitaire dans ses échanges commerciaux avec la Chine, mais elle y exporte aussi beaucoup – beaucoup plus que les Etats-Unis.

Quoi qu'il en soit, sachant que la politique commerciale est désormais totalement unifiée au niveau de l'Union européenne, on ne voit pas très bien ce à quoi pourrait s'appliquer un supplément d'intégration – même en acceptant l'idée que la mondialisation est une menace pour le modèle social européen. En tout cas, l'Union a toujours contribué de manière constructive à tous les grands rendez-vous qui ont présidé à la libéralisation du commerce mondial.

Alors que l'Europe apportait sa propre modeste contribution au maintien de l'ouverture des marchés mondiaux, ses exportations ont plutôt bien tenu, la part des exportations de l'Union européenne dans les échanges mondiaux restant stable. Même si elle a perdu du terrain par rapport aux pays émergents (en particulier par rapport à la Chine), elle a néanmoins continué à faire, de loin, beaucoup mieux que les autres économies développées comme les USA et le Japon. Cela s'applique aussi bien au secteur des services, où la croissance de la productivité européenne est pourtant plutôt lente. Il est ainsi faux d'affirmer que la concurrence des économies à bas coûts de main d'oeuvre surclasse massivement l'Europe. Qui plus est, ce résultat plutôt satisfaisant en termes de commerce extérieur a été acquis alors qu'il s'accompagnait d'une bien moindre augmentation de l'inégalité des rémunérations en Europe qu'aux Etats-Unis.

En moyenne, les différents modèles sociaux européens ont donc fait preuve d'une réelle robustesse – vraisembablement parce que, précisément, ce n'est pas Bruxelles qui dicte à chacun comment répondre à la mondialisation. Chaque pays était libre de réagir et de s'adapter à sa façon, sachant seulement qu'il ne pouvait pas contourner ni ajuster les règles du jeu en sa faveur. La réussite n'a pas été partout au rendez-vous, mais l'importance des succès (comme par exemple celui de l'Allemagne) dépasse de loin celle des échecs (comme pour la Grèce).

La clé pour garantir l'avenir des systèmes de transferts européens, et donc celui de son modèle social, réside dans le retour à une croissance plus rapide. Et, là encore, il est difficile de voir en quoi « plus d'Europe », comme l'on dit, pourrait y contribuer. Les obstacles qui empêchent le retour à une telle croissance sont bien connus et ne datent pas d'aujourd'hui, sans que cela ait conduit à les éliminer. La raison en est simple : s'il existait une recette politique facile pour restaurer la croissance, il y aurait sûrement déjà longtemps que cela aurait été fait.

Ceci dit, la plupart des hommes politiques nationaux ont tendance à rendre « Bruxelles » responsable de toutes les difficultés auxquelles ils se heurtent, suscitant ainsi l'impression, dans leurs pays, que l'économie fonctionnerait mieux si seulement on pouvait en assurer la conduite à l'abri de toute interférence de l'Union européenne. D'un côté ils plaident pour plus d'intégration au niveau de l'Europe, mais de l'autre ils se plaignent de ce que cette intégration serait un obstacle à la croissance.

Ce double langage des élites politiques nationales n'échappe pas aux électeurs dont la confiance tant dans les institutions nationales qu'européennes tend naturellement à décliner. Il y a déjà longtemps que l'affirmation selon laquelle l'Europe aurait besoin de plus d'intégration pour assurer la sauvegarde de son modèle social a perdu toute crédibilité. L'intégration n'a rien à voir avec ce problème, cependant que dans les domaines où davantage d'intégration serait réellement bénéfique pour l'Europe il apparaît que ce soit la dernière des choses que les leaders politiques nationaux souhaitent véritablement.

Trait.jpg

Daniel Gros exerce les fonctions de Directeur au Center for European Policy Studies (CEPS), l'un des principaux think tanks européens localisés à Bruxelles. La version originale de ce texte a été publié sur le site du CEPS en date du 7 janvier 2013 sous le titre : "No Need for a Master Plan From Brussels"