Considérons ces trois propositions de base de l'économie monétaire:

1°) La richesse d'une nation ne s'explique ni par la quantité de monnaie ni par le niveau des prix. Quelle que soit la quantité nominale de monnaie, les entreprises et les ménages peuvent produire n'importe quelle quantité de biens de consommation. Les vraies ressources de l'homme sont en réalité l'épargne, la technologie et l'esprit d'entreprise – pas l'offre de monnaie ni le niveau des prix.

2°) Les variations de la masse monétaire n'affectent donc pas la richesse d'une nation dans l'ensemble. Elles modifient cependant la répartition des ressources entre ses membres. Par exemple si on augmente l’offre de monnaie, les premiers à recevoir les quantités supplémentaires de monnaie vont en bénéficier au détriment de tous les suivants. En fait ces effets redistributifs ne résultent pas seulement de changements dans la quantité de monnaie, mais aussi d'un changement dans la fourniture de n'importe quel bien. Il n’y a pas en réalité de différence essentielle entre la monnaie et les autres biens, à part dans un régime de monnaie fiduciaire.

3°) Un système de monnaie fiduciaire facilite considérablement la redistribution des ressources. Il permet aux propriétaires de l'imprimerie de papier-monnaie et à leurs alliés de s'enrichir beaucoup plus rapidement et à un coût beaucoup plus bas que dans toute autre activité. Voilà pourquoi pendant des siècles les gouvernements ont cherché à établir une monnaie de papier. Après y être parvenus au XXème siècle, les gouvernements et leurs alliés du monde des affaires connurent une croissance exponentielle. L'Etat-providence explosa et le secteur bancaire grandit comme presque aucun des secteurs de l'économie.

Tout cela n'aurait pas été possible sur un libre marché de la monnaie : personne n’y accepterait des billets dont le pouvoir d'achat dépend du bon vouloir de leur producteur. Le papier-monnaie en effet n'a jamais existé dans un marché des changes vraiment libre (1). Il s'agit en effet essentiellement de monnaie fiduciaire, monnaie que le gouvernement impose à ses citoyens. Le papier-monnaie est protégé par le «cours légal», ce qui signifie que chacun peut être contraint à l'accepter comme moyen de paiement, même s'il a prévu contractuellement de payer avec une autre monnaie. En outre, dans de nombreux pays c'est le code des impôts qui protège le papier-monnaie contre la concurrence des pièces en métal précieux : il instaure des taxes sur leurs transactions et impose les plus-values sur ces métaux. Bref, le papier-monnaie, c'est de l'argent de Monopoly qui enrichit les privilégiés au détriment de tous les autres.

Nos élites ont donc peur de la déflation. C'est une réaction rationnelle pour ceux qui profitent des privilèges de notre régime inflationniste. Ce sont eux qui ont en effet le plus à perdre si ce régime est renversé par un «coup d’état» déflationniste.

Alors que l'inflation durable est basée sur un monopole d'Etat, la déflation fait souffler l'air frais du libre marché. Les véritables élites doivent leurs positions de leaders uniquement au soutien volontaire des autres membres de la société. Elles n'ont rien à craindre de la déflation qui diminue la masse monétaire, parce que leur succès est fondé sur l'offre de biens et de services utiles. Elles offrent à leurs concitoyens des services qui subsisteraient même si la masse monétaire ou le niveau des prix changeaient.

De fait, beaucoup de nos élites d'aujourd'hui sont de fausses élites, c'est-à-dire des entrepreneurs politiques. Ces gens doivent leur revenu et leur pouvoir à des privilèges qui les protègent de la concurrence et les enrichissent au détriment de tous les autres. Et le sort de beaucoup d'entrepreneurs politiques est directement ou indirectement lié au monopole de la banque centrale. C’est seulement grâce à ce monopole que la banque centrale peut créer une expansion de la masse monétaire presque sans limites. Et cette inflation à son tour finance l'expansion presque illimitée de toutes les activités de l'Etat. Pour atteindre et maintenir ces positions dominantes, beaucoup consacrent leurs efforts à du lobbying auprès de la banque centrale, au lieu d'améliorer la qualité de leurs produits.

Les entrepreneurs politiques ont donc raison de craindre la déflation. La déflation ôterait la source illégitime de leur revenu et les remettrait à égalité avec tous les autres membres de la société, ceux dont les revenus sont basés sur des efforts et des services fournis dans un environnement concurrentiel.

Mais ces privilèges ne peuvent survivre qu’en raison de l'ignorance du véritable caractère de la déflation (2). Un examen plus attentif révèle que le dossier monté contre la déflation repose entièrement sur une litanie de mythes inflationnistes. Ce sont eux que nous allons maintenant révéler.

- Mythe n°1: « Vous ne pouvez pas gagner votre vie et faire des bénéfices lorsque le niveau des prix chute »

Peu d'économistes ou de néophytes sont prêts à accorder des avantages à la déflation entendue comme diminution de la masse monétaire. Mais quand elle a une définition un peu différente, à savoir une diminution du niveau général des prix, elle attire beaucoup moins de critiques. Cette constatation rend ce mythe n°1 très intéressant d'un point de vue politique. Précisons ici que notre analyse à venir portera essentiellement sur la déflation entendue comme diminution de la masse monétaire. Mais il pourrait être utile de l'aborder comme dans l'énoncé du mythe pour s'échauffer avant les discussions ultérieures.

Ainsi, est-il vrai qu'on ne peut pas gagner sa vie lorsque le niveau des prix diminue? La réponse est non. Les affaires qui réussissent ne dépendent pas du niveau général des prix, mais des écarts de prix ou, plus précisément, des écarts entre les recettes des ventes et les coûts. Mais ces écarts peuvent exister et existent effectivement à n’importe quel niveau général des prix. Ils peuvent exister et existent effectivement même quand il y a une baisse durable des prix. La raison essentielle est que les entrepreneurs peuvent anticiper une baisse des prix, tout comme ils peuvent anticiper l'augmentation des prix. S’ils anticipent une baisse future de leurs recettes, ils négocieront à la baisse le prix actuel des facteurs de production. Ainsi ils assurent une production rentable et un emploi rémunéré pour tous ceux qui sont prêts à travailler. C'est exactement ce qui s'est passé dans les quelques périodes de l'histoire moderne où la déflation n'a pas été bloquée par des mesures inflationnistes. Par exemple, les États-Unis et l'Allemagne ont enregistré des taux de croissance très soutenus à la fin du XIXème siècle. Le niveau des prix y a cependant diminué pendant plus de deux décennies. Durant cette période les salaires nominaux sont restés globalement stables, mais les revenus ont augmenté en termes réels : à quantité de monnaie inchangée on pouvait acheter plus de biens de consommation. Cette période déflationniste a été si bénéfique pour les peuples qu'elle a produit la première grande crise du socialisme. La théorie socialiste avait en effet prédit que le capitalisme de marché aboutirait à l’exact opposé. Eduard Bernstein et d'autres socialistes révisionnistes plaidèrent alors en faveur d'une modification de la théorie. Aujourd'hui aussi nous avons aussi un besoin urgent de révisionnisme, mais d'un révisionnisme déflationniste.

- Mythe n°2: « Bien qu’une baisse des prix soit bonne, une demande globale faible est mauvaise »

C'est une variante du mythe n°1. Les partisans de ce mythe concèdent que des prix en baisse sont bons pour les consommateurs. Mais ils prétendent qu'ils ont des inconvénients manifestes pour les producteurs. Les incitations à investir diminueraient dans un environnement de prix en baisse. Nous avons déjà réfuté ce point de vue en soulignant que le niveau absolu des prix futurs n'est pas pertinent pour les entreprises. Le facteur déterminant est la possibilité de réaliser un écart entre les recettes des ventes et les coûts, et cette possibilité existe indépendamment du mouvement du niveau des prix.

Notre contradicteur anti-déflation pourrait maintenant avancer l'objection suivante: une entreprise n'est rentable en période de baisse des prix que si les hommes d'affaires peuvent négocier le prix des facteurs de production à la baisse. S’ils n'arrivent pas à trouver ces facteurs de production à prix bas, ils n'investiront pas du tout. CQFD.

Cet argument méconnaît le fait qu'à tout moment la totalité des ressources est investie quelque part. Pourquoi nos entrepreneurs visionnaires sont-ils dans l’impossibilité de négocier le prix des facteurs à la baisse? Parce que de toute évidence soit les propriétaires des facteurs ne sont pas prêts à les vendre en baissant leurs prix ; soit d'autres entrepreneurs ont offert des prix légèrement plus élevés. Dans ce dernier cas, il est clair qu'on ne manque pas d'investissement ni d'activité productive. Les facteurs en question sont achetés et vendus - mais à des prix plus bas que ce qui aurait été offert en période inflationniste. Et même dans le premier cas, les facteurs restent investis : ils sont investis dans le «stock de réserve» du propriétaire de ces facteurs, et une telle demande de réservation remplit une fonction sociale aussi utile que toute autre forme de demande.

- Mythe n°3: « Vous ne pouvez pas gagner votre vie et faire des bénéfices lorsque la masse monétaire se contracte »

Les êtres humains sont capables non seulement d'anticiper une baisse du niveau des prix, mais aussi les conséquences d'une baisse de l'offre de monnaie. Ces anticipations accélèrent généralement le processus de déflation et font très rapidement toucher le fond d'une offre stable de monnaie. Deux cas doivent être distingués: A) le cas d'un système bancaire à réserves fractionnaires sur la base d'une monnaie-marchandise comme l'or ou l'argent et B) le cas d'un papier-monnaie.

Dans le cas A, l'offre physique d'or ou d'argent ne peut évidemment pas simplement s'évanouir, et donc ce stock reste la base en cas de déflation des billets de réserves fractionnaires. Une telle déflation commence généralement lorsque de plus en plus de gens refusent d'accepter ces billets comme moyen de paiement. Elle se termine généralement par une panique bancaire, quand les titulaires des billets n'en veulent plus et se précipitent à la banque émettrice pour les échanger en or ou en argent. Après la panique, l'offre de monnaie a souvent considérablement diminué parce que tous les billets à réserves fractionnaires ont disparu de la circulation. Mais le stock de monnaie métallique demeure et offre une base au-dessous de laquelle l'offre de monnaie ne peut pas descendre. Il est probable que ce processus déflationniste se termine en quelques heures ou quelques jours. A la fin, de nombreuses banques seront en faillite ainsi que beaucoup d'entrepreneurs qui auront financé leurs entreprises avec de la dette plutôt que sur fonds propres. Mais cela ne signifie pas que la production ne peut pas continuer sans eux. En fait, elle peut continuer et se poursuivra avec un nouveau propriétaire. Voilà pourquoi de nos jours les élites qui se financent par la dette résistent férocement à la déflation.

Dans le cas B, il n'y a pas de base pour fournir un point d'arrêt au processus déflationniste de réduction de l'offre de papier-monnaie. Quand les gens ne veulent plus détenir ce papier-monnaie et qu’ils commencent à le vendre à tout prix, le résultat est la diminution croissante du pouvoir d'achat de cette monnaie, ce qui convainc à leur tour même ceux qui l’avaient achetée qu'ils devraient au plus vite se débarrasser d’elle. Le résultat est une spirale déflationniste: moins de détenteurs - moins de pouvoir d'achat - moins de détenteurs - moins de pouvoir d'achat et ainsi de suite, jusqu'à ce que le papier-monnaie ait complètement disparu de la circulation. Précisons que cela ne signifie pas que l'économie retournera nécessairement au troc. Ce qui se passe habituellement en pareil cas, c'est que les gens commencent à utiliser d’autres monnaies, comme les pièces d'or et d'argent, ou des devises étrangères. La spirale déflationniste a donc pour effet de remplacer une monnaie de qualité inférieure - inférieure du point de vue des utilisateurs de la monnaie – par de la monnaie de qualité supérieure. Encore une fois, il n'y a aucune raison pour que ce processus ne s'achève pas en quelques jours. Et il n'y a donc aucune raison de s'attendre à ce que la production ne reprenne pas très rapidement avec de nouveaux propriétaires.

- Mythe n°4: « La déflation entraîne une croissance économique plus basse qu’en période d'inflation »

Certains partisans de l'inflation admettent que la production puisse se poursuivre après une déflation, et peut-être même au milieu d'une déflation. Mais ils affirment que la croissance économique sera sérieusement entravée par les ajustements nécessaires, au point qu'il aurait été préférable d'éviter la déflation pour faire de l'inflation - ou comme on dit, de la reflation.

Il est difficile de discuter de ces affirmations en l'absence d'un accord sur la définition de la croissance économique. Mais ça n'empêche pas d'affirmer que le problème de l'ajustement à la déflation (toujours entendue comme diminution de la masse monétaire) est en soi un problème à court terme. Ce problème, c'est d'identifier les projets d'investissement qui sont les plus rentables (et donc les plus bénéfiques pour la société) dans les conditions nouvelles que la déflation a fait naître. Dans le pire des cas, la déflation pousse les hommes d'affaires et les propriétaires de facteurs de production à conserver leurs actifs pour éviter de les gaspiller dans une entreprise fantaisiste. La déflation incite donc à la sobriété et à la prudence financière.

En revanche, l'inflation attire en permanence des capitaux dans des projets d'investissement qui ne trouvent pas le soutien spontané des autres membres de la société : les capitalistes, les travailleurs et les clients. Ils ne sont rendus possibles que par un financement direct ou indirect avec la monnaie de l'imprimerie d'Etat. L'exemple le plus frappant est l'État-providence. Il peut être financé ni parce qu'il offrirait une quelconque perspective de rendements futurs, ni parce qu'il attirerait une quantité suffisante de dons volontaires, mais uniquement parce qu'il s’appuie sur un nombre toujours croissant de dettes qui un jour seront payées avec la nouvelle monnaie de l'imprimerie d'Etat. Cette considération vaut même indépendamment du fait, souligné par les économistes autrichiens, que l'inflation peut induire une mauvaise affectation temporelle du capital.

Compte tenu de l'énorme gaspillage qui va de pair avec l'inflation, il n'est pas exagéré de supposer que la déflation va stimuler la croissance économique à long terme et à court terme. Il faut cependant employer une définition de la croissance qui mette l'accent sur l'échelle de valeur propre à chacun des membres de la société, plutôt que sur quelque critère arbitraire de justice sociale.

- Mythe n°5: « La déflation est particulièrement lourde pour les groupes à faible revenu »

Le principal atout des personnes pauvres, c'est leur travail, et le travail est un atout relativement non spécifique, ce qui signifie qu'il peut être utilisé dans de nombreuses branches de l'industrie. Si un travailleur ne peut plus être employé dans son poste actuel, il est toujours possible pour lui de trouver un nouvel emploi ailleurs, même si c’est à un prix plus bas. En revanche, les personnes plus riches tirent généralement une plus grande partie de leurs revenus d'actifs financiers. Au bout du compte, ces actifs sont liés à la propriété de biens d'équipement, qui en revanche sont des actifs très spécifiques : ils ne peuvent très souvent être utilisés que de la façon exacte dont ils sont actuellement utilisés. Si cette utilisation n'est plus rentable, il y aura une baisse plus ou moins importante de leur prix de marché, réduite parfois à la valeur de la ferraille

Il s'ensuit que la déflation affecte moins les groupes à faible revenu que les groupes à revenu élevé.

- Mythe n°6: « La déflation détruit le crédit de l'Etat »

Entendue comme contraction de la masse monétaire, la déflation certes rend impossible à un gouvernement le remboursement des dettes publiques. Il sera ensuite, pendant un certain temps impossible, au gouvernement d'obtenir de nouveaux crédits.

Mais c'est un mythe de croire que nous devons attendre la déflation pour arriver à ce résultat. Les dettes publiques sont en croissance exponentielle au point qu'aucun fonctionnaire ne parle même de les rembourser. Les gouvernements occidentaux sont déjà sur une pente glissante qui finira inévitablement soit dans l'hyperinflation soit dans la faillite de l'État. C'est juste une question de temps, le temps qu'il leur faudra pour détruire eux-mêmes leur crédibilité. La déflation ne peut qu’accélérer ce processus.

Remarquons également qu'il y a des effets potentiellement bénéfiques à la faillite de l'Etat. Les gouvernements seront par exemple à nouveau dépendants de l'obtention de recettes par la fiscalité et non par la dette, ce qui devrait conduire à arrêter leur expansion.

Mythe n°7: « La déflation crée du chômage »

Il n'y a que deux cas où un facteur de production reste inutilisé:

A) si son propriétaire n'est pas disposé à le louer au prix qui lui est offert, ou

B) si la loi l'empêche de le faire.

Il est donc faux que la baisse des salaires entraîne nécessairement le chômage. Les gens ne sont pas chômeurs par nature. Ils choisissent de travailler pour un employeur selon les conditions (pécuniaires et non pécuniaires) qui leur sont offertes. Certes aucune personne sensée n’accepte de travailler pour quelqu'un si le niveau de salaire ne lui permet de toute façon pas de survivre. Mais ce n'est pas le cas dans une déflation. Rappelez-vous ici que tous les prix baissent, et donc la baisse des salaires est compensée par une baisse parallèle des prix de biens de consommation. Il est vrai qu'il n’y a peut-être pas toujours un parallèle exact entre la baisse des salaires et celle des prix des biens de consommation. Mais tout écart sera temporaire et pourra être facilement comblé pendant un certain temps avec l'aide de la famille, des amis et d’institutions charitables.

Le chômage involontaire ne peut survenir pendant une déflation que si ce dernier est combiné avec les lois du salaire minimum qui empêchent le travailleur d'offrir ses services à des taux inférieurs. De toute évidence ce chômage ne résulte pas de la déflation, mais de la législation sur le salaire minimum, qui porte atteinte à la liberté d'association.

- Mythe n°8: « La déflation fait porter des fardeaux inégaux et arbitraires aux citoyens »

Il est vrai que la déflation créerait de lourdes charges pour de nombreuses personnes. Il suffit de voir qu'aujourd'hui la grande majorité des ménages occidentaux a contracté des dettes considérables, généralement sous forme de prêts hypothécaires immobiliers. Si une contraction de la masse monétaire s'installe, les revenus des ménages vont diminuer et il sera impossible de rembourser ces dettes. Il sera alors nécessaire de renégocier les dettes, et certains seront en faillite personnelle. Il est vrai aussi que la déflation a des conséquences inégales pour les citoyens. Certains vont prospérer dans un environnement déflationniste plus qu'ils n’auraient prospéré dans le régime actuel d'inflation, et d'autres s'en sortiront moins bien. Enfin, il est vrai que ces redistributions sont souvent difficiles à concilier avec la conception que chacun a de qui est juste et injuste.

Alors, où est le mythe?

Le mythe consiste à croire que seule la déflation fait porter des fardeaux inégaux et arbitraires aux citoyens. La vérité est que le régime actuel inflationniste n'est pas moins arbitraire dans la redistribution des revenus que la déflation. L'inflation redistribue constamment les revenus des personnes qui offrent des services véritables à des personnes qui se trouvent avoir la chance de profiter d’alliances politiques avec les maîtres de l'imprimerie d'Etat.

Même si le recours à l’inflation vise à empêcher une déflation imminente, ces effets de redistribution arbitraire ne peuvent être évités. On peut donc affirmer que la déflation n'est certainement pas plus injuste que l'inflation. Mais comme on le verra plus loin, la déflation a des avantages tangibles qui la rendent préférable à une inflation prolongée. Mais avant d'en venir à ce point, abordons brièvement un autre sujet:

- Mythe n°9: « Il faudra des décennies pour régler les litiges induits par la déflation »

Réfléchissons un instant. N'avons-nous pas été trop optimistes en supposant que la déflation n'est qu'une question d'heures ou de jours? N'est-il pas probable que la déflation bouleversera un grand nombre de contrats à long terme, contrats hypothécaires, obligations industrielles et baux immobiliers? Et ne faudra-t-il pas une vingtaine d'années devant les tribunaux pour régler toutes les différends?

A moins d'une intervention du gouvernement pour entraver le processus d'ajustement, la structure des prix s'ajustera aux nouvelles conditions créées par la déflation en quelques heures ou quelques jours. Mais le règlement des différends juridiques quant à lui pourrait prendre beaucoup plus de temps. Cependant sur la base de données empiriques, on exagère certainement en supposant qu'il faudrait plus d'un mois.

La déflation allemande qui a suivi la faillite de la banque Darmstädter le 13 juillet 1931 a duré environ deux ans. La crise a très rapidement mis en péril la liquidité du secteur bancaire et de presque toutes les branches de l'industrie allemande. Les relations contractuelles ont été considérablement bouleversées. Des faillites d'une ampleur sans précédent se sont produites, auxquelles se sont ajoutées des révisions de contrats à l'intérieur comme à l'extérieur des tribunaux, ainsi que des moratoires de paiements. Le chômage monta de 7 millions, la production cessa dans de nombreuses entreprises, les salaires chutèrent ainsi que tous les autres prix. La baisse radicale des prix de l'immobilier mis en péril le système des hypothèques, ainsi que les titres adossés à des créances hypothécaires.

Comment ces problèmes furent-ils traités? Eh bien, le problème du chômage ne fut jamais traité parce qu'avec l'assurance-chômage et les lois sur le salaire minimum le gouvernement avait créé les conditions d’un chômage inévitable. Le résultat conduisit à des bouleversements sociaux et douze années de national-socialisme.

Mais les problèmes relatifs au règlement des réclamations ont été traités assez rapidement et efficacement, en partie parce qu'à la suite de l'hyperinflation de 1923 les tribunaux allemands avaient acquis une certaine expérience dans le traitement des grands changements de pouvoir d'achat. Dans un grand nombre de cas les différends n’ont jamais été soumis aux tribunaux d'État, mais ils ont été réglés par arbitrage privé. Le reste a été réglé devant les tribunaux d'État ou traité dans une série de quatre lois d'urgence, la dernière votée le 8 décembre 1931. Ainsi, quelques mois après l’arrivée de la déflation, tous les outils nécessaires et les institutions juridiques avaient été mis en place et exploités assez efficacement.

Il n'y a aucune raison de supposer que les choses aujourd'hui seraient traitées de manière moins efficace dans nos pays, surtout si les juristes se mettaient au service de l'analyse des problèmes qui sont ici en jeu (3).

- Mythe n°10: « La déflation ne confère aucun avantage net positif »

Supposons qu’en ce qui concerne la répartition des charges entre les citoyens déflation et inflation se valent. On pourrait trouver que nous nous sommes pas adaptés à l'environnement inflationniste, et qu’il faudrait d’importants efforts pour s’ajuster à un processus déflationniste. Cet ajustement coûterait à tous les membres de la société. Alors, quels sont les avantages de la déflation pour le citoyen responsable, à part la perspective incertaine d'être du côté des gagnants à l'issue du réajustement?

Premièrement, à la suite d’une crise financière majeure, la déflation est un mécanisme très efficace pour accélérer l'adaptation aux nouvelles conditions économiques. En effet, comme nous l'avons noté plus haut, la déflation affecte plus les prix des facteurs de production que des biens de consommation. En conséquence, la déflation accroît l'écart entre les recettes des ventes et les coûts, c'est-à-dire le taux d'intérêt. Elle crée ainsi de puissantes incitations à épargner et à investir.

Deuxièmement, et c'est tout aussi important, la déflation est le seul processus qui a le pouvoir de détruire les institutions qui génèrent de l'inflation de façon permanente. Ces institutions sont les banques à réserves fractionnaires et les producteurs de la monnaie fiduciaire ("banques centrales"). La destruction de ces institutions élimine l’avantage à la marge dont jouit le financement par la dette par rapport à l'autofinancement. En d'autres termes, le pouvoir économique et social est retiré de la banque centrale et des banques de second rang, et retourne entre les mains des citoyens. Les entreprises opèrent sur la base de fonds propres beaucoup plus élevés qu'auparavant, et les ménages épargnent plus fréquemment avant d’acheter une maison. En outre, la destruction de la machine inflationniste détruit le principal moteur financier de l'Etat-providence. Les gouvernements devront dorénavant obtenir leurs ressources exclusivement par la fiscalité, soumise à un contrôle social beaucoup plus grand que la méthode cachée qui permet d'obtenir des ressources en gonflant la masse monétaire.

Mythe n°11: « Laisser venir la déflation, c'est de la passivité »

À la lumière de la discussion qui précède on ne peut assimiler l'arrivée de la déflation à une démission apathique devant la puissance des forces mystérieuses et des mécanismes aveugles du marché. La déflation peut remplir des fonctions sociales extrêmement utiles, et ceux qui chérissent la liberté individuelle et défendent la propriété privée ont de bonnes raisons de laisser la déflation suivre son cours. A la limite, la résignation apathique consiste plutôt à laisser filer l’inflation. C’est se soumettre à la puissance d'un monopole monétaire qui se nourrit de l'ignorance, et qui bénéficie aux membres des réseaux politiques au détriment de la société civile.

Notes :

(1) On pourrait objecter que les billets de la Banque d'Angleterre qui ont circulé de 1797 à 1821 ont été une exception, parce qu'ils n'avaient pas cours légal. Mais ces billets ne sont pas du papier-monnaie, mais la monnaie de crédit. Pendant toute la durée de cette «livre papier», les participants au marché s'attendaient à une reprise des paiements en espèces de la Banque d'Angleterre dans un proche avenir. Pour la distinction entre la monnaie-marchandise, la monnaie de crédit, et la monnaie fiduciaire (dans la plupart des cas: le papier-monnaie), voir Mises, Theory of Money and Credit, première partie, chap. 3, sect. 3.

(2) Bien sûr, nous n’entendons défendre que la déflation en libre marché. La déflation de confiscation est indéfendable. Voir Rothbard dans Making Economic Sense, et Salerno, Taxonomy of Deflation

(3) L'un des problèmes les plus intéressants d'aujourd'hui pour les recherches juridiques libertariennes est l'élaboration d'une théorie juridique de la déflation. Trait_html_691a601b.jpg

Jörg Guido Hülsmann est Senior Fellow du Mises Institute (Alabama) et professeur des universités. Il enseigne l’économie à l'Université d'Angers. La version originale de ce texte a été publiée en anglais sur le site du MIses Institute en 2003 sous le titre : "Deflation the Biggest Myths". Traduction de Jan Laarman.

Les thèses présentées dans cet article sont plus longuement développées dans le petit livre publié par Guido Hülsmann en 2008 "Deflation and Liberty". la traduction française de ce remarquable opuscule (réalisée par Stéphane Couvreur) est maintenant disponible sur le site de l'Institut Coppet.

Sur le même sujet, il est également intéressant de relire l'étude publiée en 1996 par l'Institut Euro92, sous la signature d'Henri Lepage : "L'ère de la déflation", même si certains passages de ce document sont évidemment très décalés par rapport aux événements que nous avons vécu depuis''.