Mises l’a sans doute exprimé mieux que quiconque :

« The gold standard makes the determination of money’s purchasing power independent of the changing ambitions and doctrines of political parties and pressure groups. This is not a defect of the gold standard, it is its main excellence » (Miss 1966, 474).

Or la création de l’euro en 1999 et sa mise en place définitive en 2002 ont supposé la disparition du nationalisme monétaire et des taux de change flexibles dans la plus grande partie de l’Europe continentale.

Nous parlerons plus loin des erreurs commises par la Banque Centrale Européenne. Il s’agit maintenant de constater la façon dont les différents Etats de l’Union Monétaire ont cédé et perdu complètement leur autonomie monétaire, c’est-à-dire la possibilité de manipuler leur monnaie locale et de la mettre au service des besoins politiques conjoncturels. En ce sens, l’euro a dès lors agi, du moins pour les pays de la zone euro, d’une manière très semblable à celle dont agissait, en son temps, l’étalon-or.

C’est pourquoi l’euro doit être considéré comme un réel équivalent, quoiqu’imparfait, de l’étalon-or.

C’est d’ailleurs avec l’avènement de la Grande Récession de 2008 que la capacité de discipline de l’euro s’est manifestée le plus clairement à tous : pour la première fois, les pays de l’Union Monétaire ont dû faire face à une profonde récession économique sans politique monétaire autonome. Jusqu’à l’adoption de l’euro, les gouvernements et banques centrales adoptaient invariablement, en cas de crise, les mêmes mesures : ils injectaient toute la liquidité nécessaire, laissaient flotter à la baisse et dépréciaient la devise locale, différaient indéfiniment les douloureuses réformes structurelles de libéralisation économique, de dérégulation, de flexibilisation des prix et marchés (en particulier du travail), de réduction de la dépense publique et de repli et démantèlement du pouvoir syndical et de l’Etat-providence. Avec l’euro, et malgré toutes les erreurs, faiblesses et concessions dont nous parlerons, ces fuites inconscientes en avant ne sont plus possibles.

Ainsi, par exemple, en Espagne, deux gouvernements successifs ont été littéralement obligés, en l’espace d’un an, de prendre une série de mesures qui, bien qu’encore insuffisantes, auraient été considérées jusqu’ici comme utopiques et politiquement impossibles, même par les observateurs les plus optimistes : 1º- Le principe anti-keynésien de la stabilité et de l’équilibre budgétaires a été introduit dans l’article 135 de la Constitution ; il concerne le gouvernement central, les communautés autonomes et les municipalités ; 2º- Tous les projets pharaoniques d’augmentation des dépenses publiques, d’achat de votes et de subventions sur lesquels les gouvernants fondaient habituellement leur popularité et leur action politique ont été brusquement interrompus ; 3º- Tous les fonctionnaires ont vu leurs traitements réduits de 5 pour cent, puis congelés, tandis que leur temps de travail augmentait ; 4º- Les pensions de la Sécurité Sociale ont été congelées en pratique ; 5º- L’âge normal de la retraite est passé de 65 à 67 ans ; 6º- la dépense publique budgétisée a été réduite de 15 pour cent ; et 7º- le marché du travail, les horaires commerciaux et, en général, la règlementation économique ont été nettement libéralisés.

Ce qui s’est produit en Espagne se répète en Irlande, au Portugal, en Italie et même dans des pays qui, comme la Grèce, étaient jusqu’à présent des modèles de relâchement social, d’absence de rigueur budgétaire et de démagogie politique. En outre, les chefs politiques de ces cinq pays, ne pouvant pas manipuler la politique monétaire pour cacher au public le coût véritable de leurs politiques, ont été expulsés sans ménagements de leurs gouvernements respectifs. Et même, des Etats qui, comme la Belgique et, surtout, la France et la Hollande semblaient jusqu’ici à l’abri de la vague réformatrice, commencent eux aussi à devoir reconsidérer les fondements mêmes du volume de leur dépense publique et de la structure d’un état-providence hypertrophié.

Tout cela est indiscutablement dû au nouveau cadre monétaire introduit par l’euro que tous les défenseurs de la libre entreprise et de la limitation des pouvoirs du gouvernement doivent donc juger favorablement et avec optimisme. Car il est difficile de concevoir qu’on ait pu prendre de telles mesures dans un contexte de monnaie nationale et de taux de change flexibles : les politiques fuient, dès qu’ils le peuvent, les réformes impopulaires et le public tout ce qui implique sacrifice et discipline. C’est pourquoi, sans l’euro, on aurait assisté à ce qui était habituel jusqu’à lors : une fuite en avant consistant à augmenter l’inflation, déprécier la monnaie pour gagner à court terme en compétitivité et récupérer le « plein emploi » (en protégeant les syndicats, véritables responsables du chômage) et, en somme, à différer indéfiniment les réformes structurelles nécessaires.

Il convient ici de signaler deux différences significatives de l’euro par rapport, d’une part, au système de monnaies nationales liées entre elles par des taux de change fixes et, de l’autre, à l’étalon-or. Sur ce second point, il faut souligner qu’une sortie de l’euro présente beaucoup plus de difficultés que n’en supposa l’abandon de l’étalon-or. Les monnaies liées à l’or, en effet, conservèrent leur dénomination locale (franc, livre, etc.), de sorte qu’il fut assez facile, durant les années trente du XXº siècle, de rompre l’ancrage à l’or, car les agents économiques continuèrent, selon le théorème régressif de la monnaie énoncé par Mises en 1912 (Mises 2012, 83-134), d’utiliser la monnaie nationale, qui n’était plus convertible en or, en s’appuyant sur la capacité acquisitive qu’elle possédait juste avant la réforme.

Cette possibilité est aujourd’hui fermée pour les pays qui désirent, ou doivent, abandonner l’euro. Etant la seule dénomination monétaire commune à tous les pays de l’Union Monétaire, son abandon exige l’introduction d’une nouvelle monnaie locale, à capacité acquisitive beaucoup plus faible et inconnue, ce qui sera cause de troubles énormes pour tous les agents économiques du marché : débiteurs, créanciers, investisseurs, entrepreneurs, travailleurs.

Il faut au moins reconnaître, sur ce point précis, et selon la perspective autrichienne, que l’euro l’emporte sur l’étalon-or, et qu’il aurait été très utile que, dans les années trente du XXº siècle, les différents pays concernés fussent obligés de conserver l’étalon-or, parce que, comme c’est aujourd’hui le cas pour l’euro, toute autre option était irréalisable en pratique et devait avoir des conséquences et des effets beaucoup plus nocifs, douloureux et manifestes pour la société.

Il est quelque peu comique (et pathétique) de constater que la légion d’ingénieurs sociaux et politiques interventionnistes qui, dirigés autrefois par Jacques Delors, conçurent la monnaie unique comme un instrument supplémentaire de leurs projets grandioses d’union politique européenne, assistent aujourd’hui avec désespoir à ce qu’ils n’avaient nullement prévu, car l’euro a agi de facto comme l’étalon-or : il a discipliné société, politiques et gouvernants, neutralisé les démagogues et démasqué les groupes de pression (dirigés par les syndicats, invariablement privilégiés) et même contesté la durabilité et les fondements de l’Etat-providence.

C’est justement en cela que consiste, selon l’Ecole Autrichienne, le principal avantage comparatif de l’euro en tant qu’étalon monétaire, en particulier face au nationalisme monétaire ; et non pas dans les arguments plus prosaïques qui, comme celui de « la réduction des coûts de transaction » ou « l’élimination du risque cambiaire », ont été utilisés en leur temps par les ingénieurs sociaux, indéfectiblement myopes.

Notre second commentaire concerne la différence entre l’euro et un système de taux de change fixes, en cas d’ajustement provoqué par l’apparition de différents degrés d’expansion de crédit et d’intervention entre les divers pays.

Dans le système de taux fixes, ces différences se manifestent, naturellement, par de fortes tensions sur les taux de change qui aboutissent, le cas échéant, à des dévaluations explicites, lesquelles entraînent, fort heureusement, le discrédit des responsables politiques correspondants. Dans le cas d’une monnaie unique, comme l’euro, ces tensions se manifestent par une perte généralisée de compétitivité. Celle-ci ne peut être récupérée que si l’on procède aux réformes structurelles requises pour garantir la flexibilité des marchés et la dérégulation de tous les secteurs ainsi que les chutes et ajustements nécessaires dans la structure des prix relatifs.

Tout cela affecte, en outre, les recettes de chaque secteur public et leur cote de crédit. De fait, la cotation de la dette publique souveraine de chaque pays sur les marchés financiers recueille aujourd’hui, dans la zone euro, les tensions qui se reflétaient traditionnellement dans les crises des taux de change, lorsque ceux-ci étaient plus ou moins fixes dans un contexte de nationalisme monétaire.

C’est pourquoi, le rôle principal n’appartient plus actuellement aux spéculateurs en devises, mais aux agences de notation et, surtout, aux investisseurs internationaux qui, en achetant ou n’achetant pas de dette souveraine, marquent salutairement le rythme des réformes et disciplinent et dictent le sort de chaque pays.

L’on dira que cela « n’est pas démocratique » mais c’est, en réalité, tout le contraire. La démocratie était régulièrement viciée par l’action politique irresponsable fondée sur la manipulation monétaire et l’inflation, véritable impôt aux effets dévastateurs qui, en marge du parlement, s’imposait à la société de façon progressive et sournoise. Aujourd’hui et grâce à l’euro, le recours à l’impôt inflationniste est bloqué dans chaque pays, du moins au niveau local, et les politiques ont été soudain démasqués, obligés de dire la vérité et d’assumer l’usure que cela suppose.

La démocratie a besoin pour fonctionner d’un cadre qui discipline les agents qui y participent. Et ce rôle est aujourd’hui assumé, en Europe Continentale, par l’euro. La chute successive des gouvernements irlandais, grec, portugais, italien et espagnol, loin de prouver un déficit démocratique, montre le degré croissant de rigueur, transparence budgétaire et santé démocratique que l’euro fait naître dans leurs sociétés respectives. Trait.jpg Voir le texte complet de l'article de Jesus Huerta de Soto (.pdf)

Jesús Huerta de Soto, professeur d'économie politique à l'Université Rey Juan Carlos de Madrid, est en Espagne le chef de file des économistes "autrichiens". Comme auteur, traducteur, éditeur et professeur, il se classe aussi parmi les ambassadeurs les plus actifs du libéralisme classique européen. Il est l'auteur d"une véritable somme "Money, Bank Credit, and Economic Cycles", un livre dont une traduction française vient de faire l'objet de deux éditions consécutives chez L'Harmattan.